Hegel: de la Société civile à l’État

De la société civile à l’État: finalités et vertus des échanges selon Hegel.

Claude Obadia, revue Espace-Prépas, n°85, octobre 2002

Le système hégélien se donne pour objectif la compréhension rationnelle de tout ce qui est. Il se compose de trois grandes parties que sont la Logique, la philosophie de la Nature et la philosophie de l’Esprit. Le moment du droit, qui dans cette troisième partie constitue le moment de l’Esprit objectif, occupe une place intermédiaire entre les moments de l’Esprit subjectif (anthropologie, psychologie) et de l’Esprit absolu (art, religion, philosophie). Il se décompose lui aussi en trois moments correspondant aux trois parties des Principes de la philosophie du Droit, publiés par Hegel en 1821 à Berlin: le droit abstrait (§§. 34-104), la moralité (§§. 105-141) et l’éthique sociale (Sittlichkeit),(§§.142-360), dernière partie qui retiendra plus particulièrement notre attention puisque la distinction qu’y opère Hegel entre l’État et la société civile est, selon nous, déterminée par la diversité des modes et finalités des échanges qui s’y pratiquent.

1. Les échanges comme instruments d’analyse du processus de développement de l’éthique sociale.

La Sittlichkeit, terme que nous traduirons approximativement par “éthique sociale”, est d’abord la qualité de celui qui est Sittlich, adjectif renvoyant au nom commun Sitte, pluriel die Sitten, qui désigne la coutume, la bonne habitude sociale. Ainsi la Sittlichkeit est-elle, en une première acception, une sorte de “politesse”. Si l’on considère ce concept en tant qu’il désigne un moment du droit qui est lui-même un moment de toute la philosophie, alors il faut souligner qu’il exprime, pour Hegel, la forme achevée du droit, celle en laquelle s’accomplit la réconciliation du subjectif et de l’objectif (cf. §141, additif). Mais si la Sittlichkeit est l’aboutissement de tout le processus du droit, elle est elle-même un processus où se succèdent (dans le sens de l’Aufhebung, le dépassement qui conserve) dialectiquement trois moments: famille, société civile et État. Or, comme nous nous efforcerons de le mettre en évidence, ces moments se distinguent par les modalités des échanges qui s’y opèrent. En effet, si rien ne s’échange dans la famille dont tous les biens sont communs, la société civile, au moment où elle apparaît dans le développement des formes successives de la Sittlichkeit, constitue l’étape de la scission, de la division de l’unité familiale. Marquant, dans la genèse de l’éthique sociale, l’émergence des “personnes” jusque-là fondues et confondues dans l’indivision du noyau cellulaire de la famille, elle constitue, de fait, le moment de l’apparition des échanges qui, comme nous le verrons, peuvent servir la réalisation de buts très divers.

2. La famille: une communauté affective où les échanges ne sont aucunement nécessaires.

L’analyse de la société et des échanges se développe chez Hegel à partir d’une idée déjà exposée par Aristote. Étudiant au chapitre 9 du premier livre de La Politique les fonctions de la monnaie, le Stagirite souligne que “dans la première communauté, c’est-à-dire la famille”, tout étant mis en commun, rien n’est susceptible d’y être échangé. Ce sera donc l’éclatement de la famille qui produira le besoin d’échanges. Hegel a lui-même bien compris qu’à proprement parler, il n’y a pas d’individus dans la famille car là où tout appartient à tous n’existe qu’une entité indivise. Le développement des échanges est donc indissociable de l’accès à une sorte d’indépendance et, de fait, d’isolement. On n’échange avec l’autre qu’à la condition d’en être séparé même si, à bien des égards, l’échange peut évidemment générer lui-même une forme de dépendance. Si la famille est ce dans quoi rien ne s’échange, c’est parce que ses membres, liés par une solidarité affective primordiale et irréfléchie, ne se prennent pas pour fin de leur activité. Aussi constitue-t-elle une totalité organisée qui, en tant que telle, précède et conditionne l’existence particulière des individus et, à ce titre, satisfait à ses besoins sans que cette satisfaction ne requiert le développement des échanges. Par opposition, comme membres de la société civile, “les individus sont des personnes privées ayant pour fin leur propre intérêt” (§ 187). C’est donc bien l’élargissement de la famille qui assure le développement de la société civile caractérisée par l’apparition effective des individus et l’égoïsme qui y sera le moteur des échanges.

3. La société civile, un théâtre d’échanges égoïstes.

Si la famille est cette “totalité naturelle” qui réalise immédiatement la cohésion des intérêts particuliers de ses membres encore indistincts, le rapport liant les individus dans la société civile est tout autre. Car ceux-ci entretiennent entre eux des rapports d’extériorité, laquelle rend tout à la fois possibles et nécessaires les échanges. Dans le développement de l’éthique sociale, celle-ci se présente d’abord dans une totalité immédiate, la famille, qui doit se disperser (c’est le moment de l’apparition de la “société civile”) pour qu’enfin, avec l’État, s’opère le retour à l’unité, dans une forme où cette unité est complètement développée. Pour que cette “médiation” joue son rôle dans le processus du développement de la Sittlichkeit, il faut que la société civile instaure, au moyen des échanges qu’elle rend nécessaires, une forme d’unité, même si celle-ci reste “extérieure”. Le problème que s’efforcera de résoudre Hegel sera donc celui du type très particulier de solidarité qui lie les uns aux autres les membres de la société, alors même qu’ils tendent à satisfaire leurs intérêts particuliers, ce qui au premier abord semble les condamner à ne pas pouvoir former une authentique société La société civile se caractérise par le fait que les hommes, en nouant entre eux des rapports de travail, d’échanges, deviennent membres d’une collectivité mais ne cherchent, à travers cette appartenance, qu’à satisfaire leur intérêt particulier. Aussi cette association d’intérêts privés, ces échanges, sont-ils foncièrement égoïstes. L’universel, c’est-à-dire l’idée de la collectivité dans son ensemble, n’est ici qu’un moyen mis au service des fins particulières des individus qui se prennent eux-mêmes, dans leur singularité exclusive, pour fin de toute leur activité. Hegel distingue à ce titre le “bourgeois”, celui qui en agissant ne vise que lui-même, du citoyen qui, lui, vise l’universel à travers ses actes. Cette distinction exprime en outre toute la différence qui réside entre la société civile et l’État, celui-ci offrant une image inversée de celle-là puisque l’universel cesse d’y être un moyen pour devenir un but. “Quand on confond l’État avec la société civile bourgeoise, écrit Hegel dans la remarque au § 258, quand on lui assigne pour détermination la sécurité et la protection de la propriété et de la liberté des personnes, c’est l’intérêt des individus en tant que tels qui constitue alors la fin ultime en vue de laquelle ceux-ci sont réunis(..) Or, le rapport de l’État aux individus est tout à fait différent”. La différence entre les échanges pratiqués, d’une part dans la société civile et d’autre part dans l’État s’explique ainsi par la valeur prééminente, dans le premier cas, du particulier et, dans le second cas, de l’universel. L’élément de l’universalité, sans lequel certes la société civile ne serait même pas une société mais seulement un rassemblement disparate, occasionnel, d’intérêts divergents, y occupe une position subordonnée. L’importance que les individus lui accordent est entièrement conditionnée par le désir d’en retirer des avantages égoïstes. Les sujets économiques de la société civile sont par conséquent incapables de se représenter comme une fin le tout au sein duquel ils échangent. Ils ne se le représentent qu’en fonction des conditions aléatoires de leur existence subjective. Il en va tout autrement dans l’État où les relations inter-individuelles sont déterminées par une fin qui est l’État lui-même. Mais s’il est évident que les relations que développent entre eux les membres de la société civile sont motivées par l’égoïsme qui est le moteur de la vie sociale, cet égoïsme est cependant déterminé par leur appartenance au tout dont ils sont partie prenante. Les liens d’altruisme “égoïste” que contractent les individus sont certes l’objet d’une conscience relativement lucide, chacun étant persuadé de posséder la liberté de se libérer du lien qu’il pense contracter avec son consentement. Chacun croit qu’il est libre et qu’il accepte de vivre collectivement uniquement parce que les échanges sociaux lui sont profitables. Mais ce n’est là, selon Hegel, qu’une indépendance illusoire. “Dans le rapport nouveau qui entre en jeu désormais, écrit Hegel au § 181, c’est le particulier qui est censé être pour moi la chose première et détermimante… je suis ici tout simplement dans l’erreur, car tandis que je crois tenir fermement le particulier, c’est quand même l’universel et la nécessité de la cohésion générale qui sont la chose première et essentielle.” Ainsi n’est-il pas certain que viser son intérêt particulier, et le réaliser, soit forcément incompatible avec la réalisation d’un intérêt “général”. Il y aurait là comme une “ruse de la raison” ou, pour reprendre une expression chère à Adam Smith, une “main invisible” qui, laissant l’individu travailler à pratiquer des échanges en se visant lui-même, lui donnerait l’occasion, à travers le développement de ces rapports égoïstes, de découvrir un mode d’existence “éthique” et de réaliser, à son insu, la cohésion générale constituant le terme du processus de développement de la Sittlichkeit .

4. La conversion des échanges égoïstes: de la société civile à l’État.

De toute évidence, le rapport de l’individu à la collectivité est dans l’État l’inverse de celui qui caractérisait les formes antérieures de la “vie éthique”. Car c’est en subordonnant son intérêt particulier à l’intérêt de la société dans son ensemble, et donc en s’engageant dans des échanges prenant l’Universel pour objet que l’individu parvient lui-même à une existence effective. “L’individu proprement dit n’a d’objectivité, de vérité, de Sittlichkeit , que s’il est membre de l’État” (remarque au § 258). C’est pour cela que l’État rationnel, qui est l’aboutissement de tout le processus du droit, est la forme accomplie et parfaite de la socialité. Mais, si l’existence de l’État convertit les échanges économiques et sociaux des citoyens entre eux dans le sens de l’utilité commune de telle sorte que “chaque citoyen, en poursuivant sa propre conservation…préserve par là-même les autres dans leur particularité”(§ 286), la subordination du particulier à l’universel, conforme à la vocation de l’État, n’entraîne nullement la condamnation des “échanges égoïstes”. Car “dans un état de choses organiques où ce sont des membres et non pas des parties qui sont en relation les uns avec les autres, chacun conserve les autres en accomplissant ce qui est propre à sa sphère. La conservation des autres membres est le but et l’effet substantiels de la conservation de chaque membre”(remarque au § 286). L’intérêt commun, poursuivi à travers le développement d’échanges initialement égoïstement motivés, réconcilie donc les intérêts particuliers en les orientant dans le sens de sa propre réalisation. Aussi l’État, tout en s’opposant à la tendance caractérisant la société civile, doit-il pourtant s’appuyer sur les institutions qui définissent cette dernière. Car en faisant de l’intérêt général la finalité des échanges, il ne substitue pas celui-ci aux intérêts privés auxquels, au contraire et comme nous espérons avoir su le montrer, il attribue une légitimité d’abord insoupçonnée.

Bibliographie

Hegel, Principes de la philosophie du droit, tr. Dérathé, éd. Vrin, 1982

Hegel, Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, deuxième section de la troisième partie, éd. Vrin, 1982

Jean-Pierre Lefebvre et Pierre Macherey, Hegel et la société , éd. P.U.F., 1° éd. 1984

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