Le beau et l’utile, un couple impossible?

En 1926, raconte Bernard Edelman (L’Affaire Brancusi, éditions Aubier, 2000), le paquebot Paris débarque à New-York, amenant dans ses cales un ensemble d’œuvres du sculpteur Brancusi, dont l’Oiseau dans l’espace. Face à ces œuvres pour le moins étranges, les douaniers américains restent perplexes. S’agit-il d’œuvres d’art ou d’objets techniques manufacturés ? Loin de s’abîmer dans des spéculations esthétiques, ces douaniers, en vérité, se contentent d’essayer de faire leur métier. Car de deux choses l’une. Soit ces objets sont des œuvres d’art et dans ce cas sont exonérés de toute taxe. Soit ce sont des objets techniques et ils sont alors soumis à une taxe pouvant atteindre 60% de leur valeur marchande. Or, en l’occurrence, les douaniers estiment que ce qu’on leur présente n’est pas de l’art. Mais comme l’Oiseau dans l’espace ne peut pourtant pas être rangé dans la catégorie des  appareils électroménagers ou même considéré comme un meuble, les douaniers le classeront comme « objet manufacturé de nature indéterminée », ce qui lui permettra de n’être taxé qu’à 40%.
L’anecdote ne s’arrête pas là. L’ami de Brancusi, auquel était destiné l’Oiseau, scandalisé par cette mésaventure <et sans doute non moins courroucé par le paiement de la taxe…>, décida de porter plainte. Le 26 novembre 1928, la Cour fédérale des douanes rendit sa décision qui fut motivée comme suit : « bien que cette œuvre  ne présente aucune ressemblance avec un oiseau, n’ayant ni tête ni pattes ni plumes, il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens<…>. Nous recevons la plainte et jugeons que l’objet a titre à l’objet en franchise en vertu de l’article 1704, ci-dessus ».
Par-delà l’enjeu financier de la question de savoir si l’Oiseau dans l’espace est un objet d’art , c’est évidemment toute la question des frontières entre le monde de l’art et celui de la technique qui se voit soulevée, et qui se décline dans une série de problèmes à la fois liés et distincts. Question du beau et de l’utile,  qui renvoie à celle de savoir si l’artiste doit être opposé à l’artisan et au technicien. Peut-il y avoir une beauté des objets techniques, une esthétique que l’on pourrait appeler de masse , voire industrielle ? Autant de problèmes qu’il s’agit avant tout d’expliciter.

L’artiste et l’artisan

Le mot grec technè et le mot latin ars ont le même sens général. Car ils désignent tous deux un ensemble d’activités résultant d’une aptitude acquise le plus souvent par la pratique. L’art est donc technique parce qu’il est synonyme de savoir-faire et d’habileté. D’où vient, alors, la supériorité que nous accordons aux œuvres d’art dont le statut est tout à fait différent, selon le sens commun, de celui des objets techniques ? Sans doute l’idée fort ancienne selon laquelle le talent de l’artiste serait au fond une faveur divine y est-elle pour quelque chose. Mais plus près de nous,  Kant a-t-il dit autre chose que l’exceptionnalité de l’œuvre d’art tout à la fois originale et exemplaire ? Pourtant, cette suprématie est-elle bien fondée ? Faut-il avec Nietzsche considérer que l’explication de la genèse de l’œuvre d’art en termes de transcendance n’est qu’un « enfantillage de la raison » ? On peut le penser. Mais il reste tout de même que si les deux mots « artiste » et « artisan » ont une même origine, leurs significations respectives se sont pourtant très clairement différenciées, ce qui peut sembler, d’un premier point de vue, étonnant.
Si l’on oppose souvent le génie de l’artiste au simple talent de l’artisan, ce qui est une manière de souligner la différence qu’il y a entre une œuvre d’art et un objet reproductible,    l’un et l’autre travaillent pourtant de façon semblable : ils travaillent des matières, ils utilisent des savoir-faire, jusqu’à maîtriser parfois à la perfection leurs gestes techniques. Il faut donc reconnaître que s’il est des virtuoses de la harpe ou du violon, il en est aussi de la céramique et de l’ébénisterie ou même du design. L’on dira que si le génie constitue l’origine de la production de l’œuvre d’art et si, en tant que tel, il ne peut s’enseigner ni s’apprendre, alors il y a forcément une exceptionnalité de l’artiste qui est tout autre chose qu’un artisan de talent, fût-il détenteur de la technique du plus haut niveau. L’artisan produit un objet déjà conçu avant d’être réalisé tandis que l’artiste crée sans même s’expliquer cette création qui nous trouble et nous charme. Pour autant, il nous arrive de trouver beaux des objets techniques, y compris industriels, en particulier lorsque ces objets reflètent les prouesses techniques des hommes au travail, et quand bien même ces objets n’auraient pas été produits dans le but de plaire. Du reste, nombre des œuvres devant lesquelles nous nous pâmons d’admiration esthétique eurent à l’origine une fonction sociale. C’est ainsi que la musique a pu,  depuis toujours, accompagner des rites religieux ou, pour prendre un exemple architectural plus particulier, que le Parthénon eut pour vocation initiale d’abriter la statue d’Athéna.
Mais on aura beau dire qu’un objet peut être utile et beau et qu’il est sans doute des productions que nous appelons « œuvres d’art » qui sont moins belles que des objets de manufacture, il n’empêche qu’on n’attend pas, qu’on n’espère même pas,  de l’artiste et de l’artisan, la même chose. Chez ce dernier, il est clair, pour reprendre l’expression d’Alain , « que l’idée précède et règle l’exécution » de l’objet. L’artisan, en représentant l’idée qui préexiste idéalement dans son esprit, accomplit une œuvre mécanique. En est-il de même du portraitiste ? « Il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera<…> ; l’idée lui vient à mesure qu’il réalise l’œuvre ; il serait même plus rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître » . Le génie, écrit Kant au § 46 de la Critique de la faculté de juger, est ce don par quoi l’artiste crée les règles qui président à l’élaboration de son œuvre, sans pouvoir les expliquer, et sans qu’elles préexistent à la création de l’œuvre. En cela, c’est-à-dire par le fait même que l’artiste n’applique aucune règle (ou méthode) préexistante, il paraît clair qu’il est davantage qu’un simple artisan.

Le beau et l’utile

L’une des raisons principales pour lesquelles on oppose souvent l’artisan à l’artiste tient à l’opposition traditionnelle de l’objet d’art et de l’objet utilitaire. Si la valeur d’un outil et, par extension, de ce qui est utile tient à l’usage et à la fonction qu’il rend possibles, et par conséquent à l’intérêt qu’il présente, le beau n’est-il pas, quant à lui, ce qui plaît mais de façon désintéressée, de façon contemplative? Si c’est le cas, ce à quoi nous incline toute une tradition romantique de l’art, alors comment ne serait-il pas contradictoire que le beau puisse être défini par l’utilité ? Et n’est-ce pas d’ailleurs ce que, contre Hume, voulut mettre en évidence Kant ? Car si le philosophe anglais a bien saisi le lien étroit entre le beau et le plaisir < « quand un objet a tendance à donner du plaisir à qui le possède, il est toujours regardé comme beau » >, il suspend ce plaisir à l’utilité que nous prêtons à l’objet que nous disons beau, et les exemples pris par Hume sont très clairs : le cheval est beau d’être puissant, le bateau d’être rapide, le champ d’être fertile. L’opposition entre Hume et Kant est donc sur ce point totale.
Le tableau de Van Gogh intitulé Les vieux souliers, peint en 1887, est à  ce propos fort intéressant, qui représente une vieille paire de godillots. Dans ses Chemins qui ne mènent nulle part, Heidegger soulignera en effet que « ces chaussures ne sont pas des chaussures quelconques<…> qui nous parlent du temps, de la l’usure, de la fatigue et de la dignité de quelqu’un<…> L’œuvre d’art nous détourne de l’immédiateté utilitaire et elle nous fait regarder le réel différemment », poursuit Heidegger, ce que ne nieront pas, nous allons le voir, des artistes contemporains comme Duchamp ou Tinguely.
Ira-t-on jusqu’à dire, avec Edmond Rostand dans son Cyrano de Bergerac, que « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile » ou avec Debussy qu’ « il faut désirer qu’il<l’art> reste un mensonge, sous peine de devenir une chose utilitaire, triste comme une usine » ? Peut-être pas. Mais c’est en revanche ce qu’un théoricien de l’art pour l’art comme Théophile Gautier n’hésitera pas à proclamer puisque pour lui « tout ce qui est utile est laid ». Est-il possible, en définitive, de sauver la spécificité de l’art si, comme y travaillent les théoriciens de l’art fonctionnel, on dissout sans cesse le beau dans l’utile ? Tel est le problème.

Beauté technique et esthétique de masse : vers une esthétique industrielle

Pour un artiste comme Marcel Duchamp , l’opposition traditionnelle entre l’art et la technique est tout à fait contestable. Réalisant, à partir de 1914, des ready-made qui consistent à promouvoir des objets manufacturés à la dignité d’objets d’art, Duchamp s’oppose à la glorification du « génie de l’artiste » dans la mesure précise où celle-ci a toujours pour corrélat, selon lui, le mépris de l’artisan. Ayant exposé en 1914 un porte-bouteilles, puis en 1916 une roue de bicyclette, c’est en 1917 qu’il fit proprement scandale. Il exposa cette année-là une Fontaine, qui était  un urinoir posé à l’envers, et sur lequel il inscrivit jusqu’au nom du fabricant, comme pour réhabiliter l’aspect technique et artisanal de l’objet. Il y avait là une provocation. Mais celle-ci était-elle totalement gratuite? Ne s’agissait-il pas de souligner que l’originalité de l’œuvre d’art, loin d’être suspendue au génie de l’artiste,  l’est plutôt au caractère unique et irremplaçable de l’œuvre ? Cette thèse n’est-elle pas néanmoins en  retrait du niveau de sophistication de l’esthétique moderne et en particulier de celle de Kant ? Soyons clairs. En quoi est-ce que l’unicité et le caractère irremplaçable d’un objet suffisent-ils à en faire une œuvre d’art ? Kant l’a très bien expliqué : je peux réaliser une œuvre totalement originale et cependant parfaitement absurde. Faudra-t-il l’admirer comme on admire un chef d’oeuvre de l’art ? Autre chose. Parce qu’en 2003, on a vu des Américains manifester dans les rues de New-York contre la guerre en Irak en brandissant des pancartes confectionnées avec des reproductions du tableau de Picasso, Guernica, d’aucuns ont pu affirmer que l’œuvre du peintre avait ici cessé d’être un pur objet de contemplation pour servir une forme de contestation sociale. Or, ici deux remarquent s’imposent. La première : Guernica étant cette  petite ville du pays basque qui fut bombardée par l’aviation allemande et italienne le 26 avril 1937 dans le but de terroriser la population civile, il est donc pour le moins  improbable que le tableau de Picasso n’ait jamais eu qu’un intérêt purement esthétique… La seconde : qu’une œuvre d’art soit l’objet d’un usage utilitaire implique-t-il que ce soit là, parfois sous l’effet de causes contingentes, sa destination originelle ? Le Portrait du Docteur Gachet, peint par Van Gogh et qui  servit à boucher un trou au fond d’un poulailler, trouve-t-il là sa valeur artistique ? Que des manifestants utilisent le symbole de la dénonciation de l’horreur des massacres de civils signifie-t-il que le beau soit devenu l’utile ?Quoi qu’il en soit, l’idée selon laquelle l’utilité d’un objet pourrait présenter une vertu artistique a fait son chemin. Ce que nous appelons aujourd’hui l’esthétique industrielle pourrait bien être la mise en œuvre d’un art qui se livre dans la perfection fonctionnelle des objets techniques. Or, toute la question est de savoir si l’essence de l’art est bien de produire des objets fonctionnels tant il semblerait, comme le souligne Jean-Pierre Séris, que « par le fonctionnel, la technique communique avec l’esthétique et développe une expérience artistique qui lui est propre »  ? Le beau est-il passé du côté de la technique industrielle ? Faut-il, avec Marinetti , affirmer  « la beauté de la vitesse » et, à ce titre, que n’importe quelle voiture de course, est bien plus belle que la Victoire de Samothrace ? Ainsi dans l’esthétique industrielle la machine ne cache-t-elle plus son utilité. Elle sera d’autant plus belle qu’elle sera efficace, ce dont témoigne bien, par exemple,  ce qu’on appelle la « ligne » d’une automobile, qui allie esthétique et performance mais, mieux encore, en laquelle l’esthétique est définie principalement par la performance, c’est-à-dire ici la vitesse et la « tenue de route ». Par où l’on voit que le sentiment esthétique peut être éprouvé face à des objets techniques dont la vocation semble étrangère à celle des œuvres d’art. Comment expliquer  un tel sentiment ? Telle est bien la question qui impose d’abord, comme l’explique Gilbert Simondon, de préciser que « les objets techniques ne sont pas directement beaux en eux-mêmes » , sauf lorsqu’on a recherché une présentation répondant à des préoccupations spécifiquement esthétiques. Pourtant, n’existe-t-il pas, dans certains cas, une beauté propre des objets techniques ? Ainsi la voilure d’un navire, explique Simondon, n’est pas belle quand elle est en panne, mais quand le vent, la gonfle et emporte le bateau sur la mer. La beauté de la voilure résulte ici de son insertion dans le monde marin ; « c’est la voilure dans le vent et sur la mer qui est belle » . De la même façon, la ligne à haute tension ne sera belle qu’en tant qu’elle enjambe la vallée, autrement dit aussi « quand <elle> rencontre un fond qui lui convient ».
En définitive, la beauté des objets techniques  ne peut être l’objet de la seule perception. Elle ne saurait être uniquement esthétique. Car il faut que l’objet technique soit pensé, et qu’il le soit dans et par sa fonctionnalité, pour qu’il puisse être considéré comme beau.

Au terme de cette analyse, apparaît un risque, déjà suggéré plus haut. S’il est vrai qu’à la différence des objets industriels anciens, fort peu destinés à plaire esthétiquement, l’objet technique contemporain procède souvent de recherches esthétiques poussées qui en optimisent l’attractivité, la beauté, sans cesse ramenée à la fonctionnalité, à l’efficacité et à la performance, n’est-elle pas vouée à une certaine banalisation ? Si tout objet technique peut être beau et si la beauté peut effectivement être l’objet d’une production de type industriel, peut-elle alors conserver son attrait, son charme et son mystère ?

Texte publié dans le numéro 123 de la revue Espace-Prépas, janvier 2009

3 réflexions au sujet de « Le beau et l’utile, un couple impossible? »

  1. « Jean Rostand dans son Cyrano de Bergerac  »

    Jean Rostand n’a pas pu écrire le livre ( ô combien sublime ) de son père, Edmond Rostand. Attention aux fautes d’inattention…

     » Et puis quoi, qu’importe la culture? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand? Non.  » Desproges ( Pierre )

  2. Merci pour votre lecture attentive et d’avoir relevé cette coquille que je supprime derechef.
    Cordialement.
    Claude Obadia.

  3. Ping : Le biomimétisme – Codesign-it!

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