La mémoire chez Henri Bergson

Le texte suivant est celui d’une conférence donnée à l’I.S.C paris le 27 septembre 2018, dans le cadre d’un séminaire consacré à la mémoire et destinée aux élèves des C.P.G.E. commerciales d’Île de France

Dans La pensée et le mouvant, Bergson explique que tout philosophe ne fait jamais « que rendre avec une approximation croissante la simplicité de son intuition originelle »[1], autrement dit s’évertue à exprimer une intuition fondamentale et si simple qu’il ne peut le faire de façon absolument adéquate. D’une certaine façon, « de théorie en théorie » et en se rectifiant plutôt qu’en se complétant, l’œuvre du philosophe constitue donc un ensemble d’ondes plus ou moins sophistiquées, se déployant pour expliquer l’intuition fondamentale définissant la singularité de la pensée de l’auteur. Or, chez Bergson, l’intuition fondamentale est celle de la distinction entre la durée et la matière. La réflexion sur le temps et sur la durée circonscrit ainsi un thème majeur dont les différentes approches se distribuent d’un ouvrage à l’autre. La question de la mémoire qui,  dans L’Énergie spirituelle, est envisagée par Bergson comme ce qui définit la conscience[2], est ainsi d’autant plus intéressante qu’elle permet de suivre les nuances et les développements de la pensée de l’auteur de Matière et mémoire. Les limites de la présente étude ne nous permettant pas d’envisager tous ces développements, nous nous donnerons ici un triple objectif. Dans un premier temps, nous analyserons la distinction opérée par Bergson entre la mémoire-habitude et la mémoire-souvenir. Dans un deuxième temps, nous envisagerons les conséquences de la confusion entre ces deux mémoires, confusion que Bergson, bien sûr, dénonce. Enfin, nous envisagerons quelques conséquences notables de la distinction opérée entre la mémoire-habitude et la mémoire-souvenir.

Les deux types de mémoire selon Bergson : mémoire-habitude et mémoire-souvenir. 

Nous le disions plus haut, la mémoire et le temps intéressent beaucoup Bergson qui, ayant lu William James,  connaît la théorie du pragmatisme selon laquelle nous déclarons vraies les idées qui, dans un monde toujours mouvant et contingent, nous ouvrent la possibilité de nous y orienter et donc d’y agir avec quelque chance de succès. C’est la raison pour laquelle Bergson, affirmant que la conscience est une « attention à la vie », lui accorde une fonction qu’il définit très clairement dans une conférence donnée en Angleterre en 1911: « retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience »[3]. Or, cela entraîne que la conscience est d’abord mémoire, c’est-à-dire conservation du passé, mémoire qui permet à la conscience de se projeter dans l’avenir. S’il faut  chercher à quelles conditions, dans une réalité contingente, l’homme peut accéder à la liberté,  et c’est aussi ce que cherche Bergson, alors comment ce dernier eût-il pu ne pas s’intéresser au temps et à la mémoire ? 

C’est dans Matière et mémoire, ouvrage publié en 1896, que le philosophe expose la distinction, selon lui essentielle, entre la mémoire-habitude et la mémoire souvenir. Qu’il nous soit ici permis de citer assez longuement un passage du chapitre II :

« J’étudie une leçon, et pour l’apprendre par cœur je la lis d’abord en scandant chaque vers; je la répète ensuite un certain nombre de fois. À chaque lecture nouvelle un progrès s’accomplit; les mots se lient de mieux en mieux ; ils finissent par s’organiser ensemble. À ce moment précis je sais ma leçon par cœur; on dit qu’elle est devenue souvenir, qu’elle est imprimée dans ma mémoire. 

Je cherche maintenant comment la leçon a été apprise, et je me représente les phases par lesquelles j’ai passé tour à tour. Chacune des lectures successives me revient alors à l’esprit avec son individualité propre; je la revois avec les circonstances qui l’accompagnaient et qui l’encadrent encore; elle se distingue de celles qui précèdent et de celles qui suivent par la place même qu’elle a occupée dans le temps; bref, chacune de ces lectures repasse devant moi comme un événement déterminé de mon histoire. On dira encore que ces images sont des souvenirs, qu’elles se sont imprimées dans ma mémoire. On emploie les mêmes mots dans les deux cas. S’agit-il bien de la même chose ? 

Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude, il s’acquiert par la répétition d’un même effort. Comme l’habitude, il a exigé la décomposition d’abord, puis la recomposition de l’action totale. Comme tout exercice habituel du corps, enfin, il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une impulsion initiale, dans un système clos de mouvements automatiques, qui se succèdent dans le même ordre et occupent le même temps. 

Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n’a aucun des caractères de l’habitude. L’image s’en est nécessairement imprimée du premier coup dans la mémoire, puisque les autres lectures constituent, par définition même, des souvenirs différents. C’est comme un événement de ma vie; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter »[4].

Que veut dire Bergson sinon qu’il faut impérativement distinguer   le souvenir de la leçon, qui fait qu’elle est apprise, et le souvenir de telle ou telle lecture? 

Le souvenir de la leçon a le caractère de l’habitude. Celle-ci exige deux choses. On le voit bien dans les opérations manuelles, techniques, qui impliquent gestes et mouvements corporel. Première chose, la décomposition, autrement dit l’analyse des différentes séquences, des différents moments, de l’action totale. Car c’est bien la décomposition de ces différents opérations qui rend possible leur recomposition ordonnée et ainsi la répétition qui rend elle-même possible la mémorisation de l’action. Seconde chose, un effort et la répétition de cet effort, répétition qui va rendre possible, sous l’effet de l’habitude, le déroulement d’un mécanisme corporel mis en branle, écrit Bergson, par une impulsion initiale. 

Or, quand je me ressouviens de telle ou telle des lectures opérées pour apprendre ma leçon, je ne le dois nullement à la répétition d’un effort et, a fortiori, à l’habitude. L’image de cette lecture s’est forcément imprimée sans rien devoir aux autres lectures puisque ces dernières constituent, de par leur contexte respectif, des souvenirs différents. Et cela permet d’expliquer, qu’au contraire du souvenir de la leçon, le souvenir de telle ou telle lecture opérée à un moment, est comme une sorte d’événement de ma propre histoire. 

Il faut donc, à partir de là, distinguer deux formes de mémoire : la mémoire-habitude, autrement dit celle qui me permet de me souvenir de la leçon, de l’apprendre, et la mémoire-souvenir, c’est-à-dire pour reprendre encore l’exemple donné par Bergson, celle qui me permet de me souvenir de telle ou telle récitation, ou lecture, particulière. Je peux réciter une leçon, ou bien encore la chronologie d’une manœuvre de réduction de voilure sur un voilier habitable,   premièrement parce que j’ai répété la leçon ou la chronologie de la manœuvre de nombreuses fois, et d’autre part parce que cette répétition a produit une habitude. Mais si je me souviens que j’ai distingué à un moment très particulier et, pour le dire vite, dans un ensemble de circonstances particulières, la chronologie des différentes opérations que je dois effectuer pour réduire la surface de la grand-voile de mon bateau, cette image, ce souvenir donc, que je conserve de la chronologie de la manœuvre, ne doit rien ici à la répétition. Ce souvenir ne doit rien à l’habitude. 

Par où l’on voit la différence entre les deux mémoires évoquées par Bergson. Le souvenir de telle ou telle lecture est une représentation qui ne réclame pas de temps alors que le souvenir-habitude, lui, exige du temps puisqu’il réclame le temps nécessaire à l’effort de mémorisation, effort qui, exigeant la répétition, prend du temps.  C’est sans doute ce que veut dire Bergson lorsque, toujours dans le chapitre II de Matière et mémoire, il écrit :

       « Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation et une représentation seulement; il tient dans une intuition de l’esprit que je puis, à mon gré, allonger ou raccourcir ; je lui assigne une durée arbitraire: rien ne m’empêche de l’embrasser tout d’un coup, comme dans un tableau. Au contraire, le souvenir de la leçon apprise, même quand je me borne à répéter cette leçon intérieurement, exige un temps bien déterminé, le même qu’il faut pour développer un à un, ne fût-ce qu’en imagination, tous les mouvements d’articulation nécessaires: ce n’est donc plus une représentation, c’est une action »[5].

En effet, je peux, pour ce qui concerne le souvenir de telle ou telle lecture, me représenter cette lecture brièvement ou au contraire longuement. Mais je ne le peux pas lorsque je me ressouviens de la leçon apprise. Car quand bien même je me la réciterais intérieurement, cette récitation exige un temps qui est déterminé par les articulations de la leçon et qui ne peut être compressé à volonté. De sorte que si se souvenir d’une lecture particulière constitue une représentation, le souvenir étant, comme nous l’avons déjà dit, une image, le souvenir de la leçon apprise est, quant à lui, une action. Cette différence touche aussi la dimension subjective de mon souvenir. 

« Le souvenir spontané, explique Bergson, est tout de suite parfait ; le temps ne pourra rien ajouter à son image sans la dénaturer…  Au contraire, le souvenir appris   sortira du temps à mesure que la leçon est mieux sue; il deviendra de plus en plus impersonnel, de plus en plus étranger à ma vie passée »[6].   

De fait, tandis que la leçon fait partie de mon présent puisqu’elle est agie et vécue plutôt qu’elle n’est représentée[7], le souvenir de telle ou telle lecture gardera forcément la marque du moment passé où il a été fixé en moi.  Autre différence : tandis que la mémoire-habitude exige un effort et reste sous la dépendance de ma volonté (je retiens la leçon à une première condition, c’est de le vouloir), la mémoire-souvenir est spontanée et capricieuse.

Mais ce qui, peut-être, importe le plus ici touche une question qui intéresse tout philosophe et occupe tout métaphysicien. Examinons ce qui se produit dans la mémoire-habitude. En vérité, la répétition des lectures produit un effet qui est de lier de plus en plus étroitement les mots articulés qui, eux, correspondent à des mouvements neuromusculaires. Cette mémoire s’’explique donc par un ensemble de mécanismes cérébraux.  Examinons maintenant ce qui se passe dans la mémoire-souvenir. Quand je me souviens de telle lecture opérée, cela ne doit rien à la répétition, cela n’a rien à voir avec le cerveau. Car c’est l’esprit qui se souvient et qui, pour le dire en un mot, est cette mémoire qui, de facto, permet de distinguer l’esprit et la matière. 

Dans la matière, explique Bergson dans la conclusion de Matière et mémoire, « le passé se succède sans cesse à lui-même dans un présent qui le répète simplement sous une autre forme »[8].  Si mon crayon tombe mille fois, il tombera la millième fois comme la première et sans du tout conserver le moindre souvenir des chutes précédentes. En revanche, chaque événement vécu par l’homme est conservé et contribue à former une expérience qui, comme nous le disions au tout début de notre analyse, pourra lui être profitable dans le futur. Le présent conserve donc le passé dont il s’enrichit. De sorte qu’étudier la mémoire revient à étudier l’esprit dans ce qu’il a de plus tangible. Bergson va même jusqu’à écrire dans le premier chapitre de Matière et mémoire: « Si l’esprit est une réalité, c’est ici dans le phénomène de la mémoire que nous devons le toucher expérimentalement »[9].

Les conséquences de la confusion des deux mémoires.

Il est fréquent, pourtant, que l’on confonde les deux types de mémoire que nous avons distingués, et cela en confondant l’image déposée par le vécu d’une expérience singulière, et l’image acquise par la répétition d’une même sensation. On se représente ainsi le souvenir comme une sorte de mixte qui présente, indique Bergson, « par un côté l’aspect d’une habitude motrice, par l’autre celui d’une image plus ou moins consciemment localisée »[10]. Conséquence : on pense être fondé à considérer que la mémoire est une fonction du cerveau et que les souvenirs sont des images qui seraient déposées dans le cerveau. Or, montre Bergson, si le cerveau est matière et s’il peut transmettre des mouvements dont la répétition explique la mémoire-habitude, il ne peut, par contre, conserver des souvenirs comme la cire peut conserver l’empreinte d’un sceau, ce qui signifie que si l’esprit est mémoire, il est différent du  cerveau qui, lui, est matière.

Or, on considère très souvent que le cerveau contient les souvenirs qui s’y trouveraient localisés et y auraient été fixés sous forme de traces solides par la répétition. Cette approche matérialiste a les faveurs de la science qui s’intéresse d’abord à la dimension matérielle des phénomènes. D’autant que l’étude des maladies de la mémoire semble valider l’idée que les souvenirs se trouvent enfermés dans le cerveau. Mais le raisonnement qu’on développe ici n’est-il pas discutable ? Parce qu’on constate que telle ou telle partie du cerveau est lésée et que des souvenirs sont oubliés, on en déduit  que ce sont les lésions affectant le cerveau qui expliquent la disparition des souvenirs, et donc que le cerveau en est le réceptacle. Or, ce raisonnement ne revient-il pas à confondre une relation de parallélisme et une relation de causalité ?   Et ne conviendrait-il pas plutôt, avec Bergson, de se demander si le cerveau est la cause ou s’il est l’occasion du souvenir ?[11]

Quelques conséquences de la distinction opérée par Bergson 

Chacun le sait, l’auteur deMatière et mémoirene regarde pas la science avec dédain mais suit avec un grand intérêt les travaux scientifiques dont il ne peut ignorer les conclusions. De fait, une des questions principales que se pose Bergson est celle de savoir quels sont les rapports entre la mémoire et la matière même du cerveau. Ayant distingué la mémoire-habitude et la mémoire-souvenir, il considère d’abord que l’esprit n’oublie rien. Cela s’explique aisément. En effet, si la mémoire ne dépend que de l’esprit et si elle ne dépend pas de la matière (on parle ici de la mémoire-souvenir et non de la mémoire-habitude), il n’y a aucune raison pour que l’on oublie quelque chose. Bergson écrit dans L’Énergie spirituelle :

« Oui je crois que notre vie passée est là, conservée dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment »[12].

On objectera à Bergson que nous faisons tous l’expérience quotidienne de l’oubli, de sorte que si l’esprit est pure mémoire, et si en tant que tel il conserve tout, reste à expliquer l’oubli. Or, pour résoudre ce problème, Bergson engage le cerveau, donc la matière. En effet, le cerveau, contrairement à ce que l’on pense souvent, n’est pas la cause du souvenir. Au contraire, selon Bergson, il permet  d’expliquer pourquoi nous avons l’impression d’oublier le passé. 

Pour   comprendre ce dernier point, il faut souligner que, selon Bergson, le cerveau est un moyen d’action. Par le biais de la perception sensible, par notre corps donc, nous recevons des informations provenant du monde extérieur, informations qui sont transmises au cerveau. Or, le cerveau, à partir de ces informations reçues, prépare des mouvements corporels les mieux adaptés aux sensations éprouvées. On voit donc qu’en préparant les réponses les mieux adaptées aux sollicitations extérieures, le cerveau apparaît comme un moyen d’action. Et c’est précisément cette fonction du cerveau qui, selon Bergson, explique que telle ou telle image, et non telle autre, remonte du passé à la surface de la conscience dont il ne faut pas oublier qu’elle est essentiellement « attention à la vie ». Mis en demeure d’agir dans une réalité mouvante, si je n’oublie rien, je ne fais remonter à la conscience que les souvenirs du passé qui peuvent orienter mon présent et mon action. Parce que j’ai sans cesse besoin de faire face à ses situations toujours nouvelles, s’impose, de fait, un tri entre les images du passé, images parmi lesquelles je ne retiens que celles qui me sont utiles maintenant. 

Par où l’on peut voir aussi la différence entre le rêveur et l’homme d’action. « Supposez, écrit Bergson, que je me désintéresse de la situation présente, de l’action pressante…Supposez que je m’endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Il se lèvent, s’agitent… »[13]

Contrairement au rêveur, l’homme d’action tient à distance les souvenirs inutiles. Mais si l’obstacle qu’il dresse devant eux est trop fort, l’homme devient comparable à un animal inférieur, adapté au monde environnant, mais d’une adaptation pour ainsi dire automatique. Or, l’homme d’action n’est pas un automate. Il se distingue par la rapidité avec laquelle il appelle au secours de la situation dans laquelle il se trouve les souvenirs qui s’y rapportent. De sorte que l’homme d’action est à mi-chemin du rêveur et de l’impulsif. 

« Vivre dans le présent tout pur, répondre à une excitation par une réaction immédiate qui la prolonge, est le propre d’un animal inférieur: l’homme qui procède ainsi est un impulsif. Mais celui-là n’est guère mieux adapté à l’action qui vit dans le passé pour le plaisir d’y vivre, et chez qui les souvenirs émergent à la lumière de la conscience sans profit pour la situation actuelle: ce n’est plus un impulsif, mais un rêveur. Entre ces deux extrêmes se place l’heureuse disposition d’une mémoire assez docile pour suivre avec précision les contours de la situation présente, mais assez énergique pour résister à tout autre appel. Le bon sens, ou sens pratique, n’est vraisemblablement pas autre chose »[14].

L’action équilibrée exige donc le concours de la mémoire et de la matière du cerveau. Car ce dernier doit faire appel aux images passées et les sélectionner en vue de préparer la meilleure réponse aux sollicitations extérieures. Le cerveau n’est donc pas le lieu où les images du passé, les souvenirs sont déposés mais il est le lieu de leur rappel, ce qui permet de penser de façon originale ce que l’on appelle l’amnésie.

En effet, les lésions cérébrales, montre Bergson, ne font pas disparaître les souvenirs du cerveau, comme si ces derniers y résidaient. Elles perturbent le mécanisme qui permet de ramener les souvenirs sur la perception sensible actuelle. Soit elles empêchent le corps de prendre l’attitude adaptée au rappel de l’image-souvenir, soit elles empêchent le souvenir de s’actualiser, c’est-à-dire qu’elles coupent les attaches du souvenir avec la réalité présente. 

« Ces lésions de la reconnaissance ne viendront pas du tout de ce que les souvenirs occupaient la région lésée. Elles devront tenir à deux causes : tantôt à ce que notre corps ne peut plus prendre automatiquement en présence de l’excitation venue du dehors, l’attitude précise par l’intermédiaire de laquelle s’opérerait une sélection entre nos souvenirs, tantôt à ce que les souvenirs ne trouvent plus dans le corps un point d’application, un moyen de se prolonger en action. (…) Mais, dans un cas comme dans l’autre, ce sont des mouvements actuels qui seront lésés ou des mouvements à venir qui cesseront d’être préparés : il n’y aura pas eu destruction de souvenirs »[15].

Ainsi, l’hypothèse d’images emmagasinées dans le cerveau  se révèle peu efficace et même insuffisante. En effet, si les souvenirs étaient réellement déposés dans le cerveau, aux oublis  correspondraient des lésions du cerveau caractérisées. 

« Or, dans les amnésies où toute une période de notre existence passée, par exemple, est brusquement et radicalement arrachée de la mémoire, on n’observe pas de lésion cérébrale précise; et au contraire dans les troubles de la mémoire où la localisation cérébrale est nette et certaine, ce ne sont pas tels ou tels souvenirs déterminés qui sont arrachés, c’est la faculté de rappel qui est plus ou moins diminuée dans sa vitalité, comme si le sujet avait plus ou moins de peine à amener ses souvenirs au contact de la situation présente »[16].

C’est donc le mécanisme de ce contact qui est    perturbé et le rôle du cerveau est d’en assurer le fonctionnement plutôt que d’emprisonner des souvenirs. 

Conclusion

Au terme de notre analyse, souhaitons que nous soyons parvenus à mettre en évidence l’intérêt de la réflexion développée par Bergson au sujet du rapport entre la mémoire et le cerveau. Car même si le cerveau est impliqué dans l’activité de la mémoire, « le mécanisme cérébral, comme le dit Bergson[17], ne suffit pas du tout à assurer la survivance du souvenir ». « Qu’il y ait solidarité entre l’état de conscience et le cerveau, c’est incontestable. Mais il y a solidarité aussi entre le vêtement et le clou auquel il est accroché, car si on arrache le clou, le vêtement tombe[18] ». Comprenons: de la même façon que la solidarité du clou et du vêtement n’enlève rien au fait qu’ils sont distincts, la solidarité entre le cerveau et la conscience n’implique nullement qu’il faille confondre le cerveau et la conscience, bref la matière et l’esprit. Il serait, par conséquent,  naïf de penser qu’il est possible de réduire la mémoire à l’activité du cerveau qui, cependant, et comme nous l’avons vu, la conditionne. 


[1]« L’intuition philosophique », page 119, Paris,  P.U.F., 1985.

[2]«  La Conscience et la vie », page 5, Paris, P.U.F., 160° édition, 1976.

[3]« La conscience et la vie, in L’Énergie spirituelle, 1919.

[4]Pages 83 sq. de l’édition PUF, 1985. 

[5]Ibidem, p.85.

[6]Ibidem, p. 88.

[7]Ibidem, p.85.

[8]Ibidem, Conclusion, p. 265.

[9]Ibidem, p. 76sq..

[10]Ibidem, Chapitre II, p.95.

[11]Ibidem, Conclusion, p. 255. 

[12]P. 95.

[13]Ibidem., p. 95. 

[14]Matière et mémoire, p.170.

[15]Ibidem., p.118.

[16]Ibidem., pp. 260-267.

[17]Ibidem, p.79.

[18]Ibidem, p.4.

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