La sélection au mérite renforce-t-elle les inégalités sociales?

Tribune parue dans le quotidien Libération le 11 juin 2018

Le 21 mai dernier, un collectif d’étudiants et d’enseignants des Écoles normales supérieures publiait une tribune  dans les mêmes colonnes que l’auteur de ces lignes. Opposé à la loi O.R.E, ce collectif fonde son analyse sur un constat : en 2015, le nombre d’élèves normaliens issus de milieux ouvriers ne dépassait pas 2,7%. Or, si les faits sont ici avérés, est-il tellement certain qu’ils soient imputables à la méritocratie républicaine ?  Qu’il nous soit permis d’en douter.

 Pierre Baudelot et Denis Establet, professeurs à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, n’ont-ils pas  maintes fois montré que la mise en œuvre, à la fin des années soixante, des politiques de démocratisation du système éducatif n’a fait que renforcer le phénomène de la reproduction des élites ? Alors que 15% des lauréats des trois concours les plus sélectifs (E.N.S., E.N.A., Polytechnique) étaient issus de la classe ouvrière en 1969, cette proportion est tombée à 7% en 1999, soit après 30 ans de politique de démocratisation du système éducatif ! La ségrégation sociale n’est donc aujourd’hui aucunement le fait des politiques méritocratiques. Et si la France, au sein de l’O.C.D.E,  est aujourd’hui la   triste championne des inégalités sociales en matière de politique éducative,  ce n’est pas parce qu’on y sélectionne les élèves mais au contraire parce  qu’en cessant de les sélectionner dans l’enceinte de l’École, nous avons renforcé la sélection la plus cynique, la « sélection sociale » qui s’opère hors les murs lorsqu’on cesse de faire valoir les mêmes exigences pour tous les élèves quel que soit leur milieu socio-culturel.  

Reste à  expliquer, bien sûr, le prodige sous l’effet duquel   nous n’hésitons pas à imputer à la sélection  la reproduction des élites sociales qu’a, en vérité, entériné la disqualification, au nom de la démocratie, de la sélection au mérite. 

Et reste aussi à comprendre pourquoi  nous en sommes arrivés  à considérer que la justice commande  d’affecter dans l’enseignement supérieur les élèves au hasard plutôt que de les sélectionner selon le critère du mérite. D’aucuns ici souligneront que    la   sélection  est   devenue  l’épouvantail d’une époque   dans laquelle chacun feint de croire, alors que le système éducatif n’a jamais été aussi peu démocratique, que le retour des inégalités le menace ! Ils n’auront pas tort. Mais sans doute faut-il aussi, en la circonstance, rappeler deux choses. Premièrement, à quel point notre culture hexagonale, héritière des Lumières, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a le droit de prétendre. Deuxièmement, à quel point aussi  le réquisitoire dressé   par    Pierre Bourdieu affirmant,  en 1969 (Les Héritiers),  que la fonction sociale du système éducatif est de pérenniser la domination de la bourgeoisie,  a influencé les politiques scolaires des quarante dernières années. 

 De la réforme sur le Collège unique mise en œuvre en 1974   à la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique opérée en 2009, en passant par  la  Loi d’orientation de 1989, un même constat: la sélection   maquille une entreprise de reproduction des élites sociales. Il n’est donc guère surprenant que, progressivement, nous ayons  neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et  entériné, en renforçant l’influence des  déterminismes socio-économiques, une sélection  beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !        

Comble du paradoxe, si les bonnes consciences  démocratiques fustigent la sélection, chacun s’accorde pourtant à reconnaître  l’efficacité des Grandes Écoles.  D’aucuns objecteront que ces filières sont confisquées par les étudiants issus des milieux les plus favorisés. Mais sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont   un accès problématique aux parcours de réussite. Mais cela s’explique   aisément. Car pour réaliser   l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères   fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés.  

Dans cette affaire, les choses sont ainsi fâcheusement claires. C’est bien   l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale.  Soyons honnêtes. Aucun concours, aucun examen, ne sera jamais absolument juste. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne se valent pas et c’est précisément la raison pour laquelle incombe à l’État le devoir d’organiser la sélection des plus méritants.  

 Bien sûr, une telle conclusion suppose de reconnaître deux choses. La première, que contrairement à ce que présuppose le rejet de la sélection, il n’y a pas seulement des individus chanceux et d’autres qui le ne sont pas, bref des individus réductibles aux déterminismes dont ils seraient inéluctablement prisonniers. Pour le dire autrement, que le mérite peut être autre chose que le nom du maquillage de la domination de la bourgeoisie sur la classe ouvrière. La seconde, que la loi Vidal, dont les conditions d’application sont tout à fait contestables,   n’introduira pas, en toute rigueur, la sélection à l’Université. La raison en est simple, qui doit faire réfléchir les contempteurs de la loi O.R.E. : Elle y est déjà ! Car  si le constat opéré par P. Bourdieu en 1969 est objectif, force est de constater qu’aujourd’hui plus de 50% des étudiants français sortent de l’Université sans le moindre diplôme. Or, ce taux d’échec ne constitue-t-il pas la plus insupportable des sélections ? Cessons donc de croire que la loi O.R.E. menace d’introduire l’injustice dans nos politiques scolaires. Les faits parlent d’eux-mêmes, qui montrent que le renforcement des inégalités sociales n’est pas le fait de la « méritocratie républicaine »  mais tout au contraire du mépris dans lequel on la tient depuis si longtemps. 

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