A.P.B. Le hasard ou le mérite?

Nos futurs bacheliers ont commencé d’en faire les frais le 8 juin, et ce à l’occasion de la première phase d’Admission dans l’enseignement supérieur (Admission Post-Bac). Nombre de filières universitaires étant saturées, c’est par tirage au sort qu’ils sont affectés, ou refusés, dans telle ou telle licence dite « sous tension », c’est-à-dire qui n’a pas la capacité d’accueillir tous les postulants. Les premiers chiffres viennent d’ailleurs d’être publiés. 46% des candidats en Licence STAPS[1], 30% des candidats en Licence Psychologie et 24% des candidats en première année de Licence Droit sont sur liste d’attente, ne sachant si leur premier vœu sera satisfait, et cela sans aucun égard pour leur mérite ! Or, ce système d’affectation qui, de l’aveu même de Thierry Mandon, Secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, est « le plus bête des systèmes »,   traduit une conception de la démocratie pour le moins discutable.

Le système A.P.B., nous dit-on, est conçu de telle sorte que, au nom du droit à la réussite pour tous, le plus grand nombre de jeunes aient une place dans l’enseignement supérieur. Mais si cet objectif paraît louable, ne serait-il pas tout aussi légitime d’accorder la priorité à ceux qui ont le plus de chances de réussir, et donc aux plus méritants ? De fait,   n’est-il pas grand temps de rompre avec l’aveuglement idéologique qui, d’une part explique que les pouvoirs publics préfèrent abandonner au hasard l’accès à l’Université, et d’autre part ne cesse d’accroître les inégalités sociales au lieu de les combattre ?

   Car les faits sont là, qui parlent d’eux-mêmes. Alors que 92% des candidats ont obtenu leur baccalauréat général en 2016, 45% des étudiants de première année de Licence (toutes filières confondues) échouent à l’examen de passage en deuxième année tandis que le taux d’étudiants d’origine modeste scolarisés dans les Grandes écoles ne dépasse pas 5%. Par où l’on voit deux choses. Premièrement, que les politiques de démocratisation du système éducatif menées depuis le début des années soixante-dix n’ont fait qu’accroître les inégalités (15% de lauréats issus de milieux ouvriers aux concours des E.N.S. et de Polytechnique en 1969 contre 8% en 1999). Deuxièmement, que si le baccalauréat ouvre l’accès à l’enseignement supérieur dont il constitue, depuis 1808, le premier grade, il ne constitue plus un « certificat » d’aptitude à suivre un parcours de réussite à l’Université.

On ne soulignera jamais trop, ici, l’influence des sociologues marxistes sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, non seulement sur la réforme du Collège unique   mise en œuvre en 1974 et sur la loi d’Orientation de 1989 mais, plus récemment aussi, sur la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique, diligentée, en 2009, par le secrétaire d’État à l’Immigration à dessein d’ouvrir ces carrières à la diversité ethnique et culturelle…. Car pour réaliser   l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner et disqualifier les critères   fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur, accusés, comme il se doit, d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Or, en disqualifiant la sélection au mérite, nous n’avons fait que promouvoir l’opération d’une sélection extra-scolaire autrement plus cynique !

L’heure du choix, à l’aube de ce nouveau quinquennat, a donc sonné. Si nous persistons à penser que le « mérite » est le nom d’un dispositif de domination organisé par les nantis, il convient, à défaut d’avoir raison, d’être au moins cohérents! Supprimons cet examen qui ne veut plus rien dire quand 92% des candidats le réussissent. Mais si nous considérons, sans nier l’influence des déterminismes sociaux sur les parcours scolaires, qu’il n’est pas absurde de penser que le mérite se fonde dans les aptitudes propres de l’individu et que la sélection au mérite est la moins injuste des sélections, alors nous devons être conséquents.    Soit le baccalauréat doit redevenir sélectif et obtenu seulement par les candidats qui possèdent les qualités leur permettant de suivre des parcours de réussite. Soit il faut mettre en œuvre une authentique procédure de sélection des étudiants et mettre un terme aux affectations dans l’enseignement supérieur par tirage au sort. Dans les deux cas, il s’agira de rompre avec un discours démocratiste qui, depuis plus de quarante ans, n’en finit pas de tourner le dos à la vocation émancipatrice et sociale de système éducatif, de fouler aux pieds notre mémoire républicaine et, en fâchant les Français avec leur École, de les fâcher avec la République !

Concluons ! Aucun concours, aucun examen, ne sera jamais absolument juste. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne se valent pas. Est-il, dès lors, illusoire d’espérer que   notre nouveau Ministre de l’Éducation s’emparera de ce problème pour  faire réellement barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme ? Les Français, en tout cas, jugeront.

 

 

 

[1] Sciences et techniques des activités physiques et sportives

Tirage au sort à l’entrée de l’Université: l’arbre qui cache la forêt!

Si nombre de Français l’ignorent, les candidats au baccalauréat, qui formuleront leurs vœux d’affectation dans l’enseignement supérieur via l’application Admission Post-Bac avant le 20 mars, l’apprendront bien vite. Nombre de filières universitaires étant saturées, c’est par tirage au sort, et donc indépendamment de tout critère de mérite, qu’ils seront affectés dans telle ou telle licence dite « sous tension », c’est-à-dire qui n’a pas la capacité d’accueillir tous les postulants. Et c’est pour clarifier une situation qui, du point de vue juridique, était jusque-là bancale, que le Gouvernement a donné pour mission au Conseil national de l’enseignement supérieur d’examiner, le 17 janvier, un projet d’arrêté ministériel prévoyant de recourir au tirage au sort pour départager les candidats qui devraient l’être.
Or, si ce système d’affectation, de l’aveu même de Thierry Mandon, Secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, est « le plus bête des systèmes », ne convient-il pas de dénoncer l’aveuglement idéologique qui, seul, peut expliquer que les pouvoirs publics préfèrent, dans certains cas, abandonner au hasard une procédure d’affectation dont les enjeux importent tellement aux étudiants et à leurs familles ? Car enfin, qui ne voit que le choix du « tirage au sort » n’exprime que le refus de la sélection à l’entrée de l’Université ? Le système A.P.B., nous dit-on, est pensé de telle sorte que le plus grand nombre de jeunes aient une place dans l’enseignement supérieur, ce qui, soulignons-le, n’est pas si simple quand 92% des candidats au baccalauréat général réussissent l’examen ! Mais si cet objectif semble légitime, ne serait-il pas tout aussi légitime d’accorder la priorité à ceux qui ont le plus de chances de réussir, et d’instaurer une sélection à l’entrée des Licences d’Université ?
Car les faits sont là, têtus et obstinés. Alors que 92% des candidats obtiennent l’examen du baccalauréat général, 45% des étudiants de première année de Licence (toutes filières confondues) échouent à l’examen de passage en deuxième année. Si on ajoute à cela, comme l’ont montré les sociologues Baudelot et Establet, que le nombre de lauréats des concours les plus sélectifs, issus de la classe ouvrière, a diminué de moitié entre 1969 et 1999 (de 15% à 7%) et qu’en 2011, une étude du CEVIPOF, un institut de recherches attaché à Sciences-Po. Paris, soulignait que le taux d’étudiants d’origine modeste scolarisés dans les Grandes Écoles ne dépassait pas 5%, apparaissent clairement deux choses. La première, qu’en termes de justice sociale, les politiques scolaires menées depuis quarante ans constituent un fiasco (ce que corroborent par ailleurs les résultats des enquêtes PISA les plus récentes). La seconde, qu’en termes de politique éducative, il n’y a eu aucune alternance depuis les années soixante-dix.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite le mot même de « sélection », comme en témoigne aujourd’hui encore l’action du Gouvernement préférant affecter des étudiants par tirage au sort plutôt que les sélectionner au mérite, il convient de rappeler à quel point notre culture hexagonale, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a droit. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante.
On ne soulignera jamais trop, ici, l’influence de Pierre Bourdieu sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, non seulement sur la réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la loi d’Orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin, mais, plus récemment aussi, sur la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique, diligentée, en 2009 à la demande du Président Sarkozy, par le secrétaire d’État à l’Immigration à dessein d’ouvrir ces carrières à la diversité ethnique et culturelle…. Dans ces trois cas, un même postulat : la sélection maquille en vérité une entreprise de reproduction des élites et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, et s’il ne faut guère s’étonner qu’aujourd’hui encore l’Unef, principal syndicat étudiant, ne voie dans la sélection qu’une « source d’injustice sociale », chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles.
D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui confisquées par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique aux parcours d’excellence. Mais cela ne s’explique-t-il pas aisément ? Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Sur ce point, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières réputées sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel favorable ont été exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse… De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen, ne sera jamais absolument juste. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne se valent pas. Est-il, dès lors, illusoire, d’espérer que la prochaine élection présidentielle puisse être l’occasion de la mise en œuvre d’une politique scolaire conciliant sélection et justice pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme ?

(Paru dans l’édition du jeudi 9 février 2017 du Figaro)

Sélection en Master: l’arbre qui cache la forêt!

Le 10 février dernier, le Conseil d’État rendait un avis rappelant que la sélection « ne peut être mise en place pour l’accès aux formations de première ou deuxième année de master à l’Université ». Or, cet avis, loin d’être anodin, place les pouvoirs publics au pied du mur. Premièrement, parce qu’il met le Gouvernement en demeure de faire paraître, dans les prochains jours, un décret pour donner le droit aux universités de sélectionner leurs étudiants, ce qu’un certain nombre d’entre elles font depuis belle lurette. Deuxièmement, parce que la « sélection », à l’aune des politiques éducatives menées en France depuis trente ans, est devenue l’épouvantail d’une époque qui n’en finit plus de céder à la tentation du déni de réalité et dans laquelle chacun feint de croire, alors que le système éducatif n’a jamais été aussi peu démocratique, que le retour des inégalités le menace. Comme s’il avait suffi, à la fin des années soixante, de déclarer la guerre à la reproduction des élites et de scander de façon incantatoire l’impératif démocratique pour rendre accessibles à tous les parcours de réussite!
Or, les faits sont là, entêtants et confirmés par les études sociologiques les plus sérieuses mais aussi par tous les rapports diligentés par les pouvoirs publics. Jamais les étudiants issus des milieux les plus modestes n’ont eu moins de chances de réussir leurs études supérieures, ce dont témoignent les conditions d’accès aux filières d’excellence.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite, sitôt qu’on le prononce, le mot de « sélection », il convient d’abord de rappeler à quel point notre culture hexagonale, héritière des Lumières qui virent Condorcet élaborer le concept d’une école libératrice, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a le droit de prétendre. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante, entreprise dans laquelle le sociologue Pierre Bourdieu, en affirmant que la fonction sociale du système éducatif est de pérenniser la domination de la bourgeoisie, joua un rôle déterminant
On ne dira jamais assez l’influence de cet intellectuel sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, en particulier sur la Réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la Loi d’orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin. Dans les deux cas, un même postulat : la sélection prétendument méritocratique maquille une entreprise de reproduction des élites sociales et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles qui, en sélectionnant les étudiants au mérite, les inclinent à tirer le meilleur d’eux-mêmes. D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui « confisquées » par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique, non seulement aux Classes préparatoires, mais plus généralement aux parcours de réussite. Mais cela s’explique assez aisément. Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Dans cette affaire, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières dites sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel « porteur », ont été avantageusement exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse. De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen , ne sera jamais absolument juste et il serait bien naïf de le croire. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne sont pas égales entre elles, et c’est pour cette raison que le devoir de justice de l’État est plus que jamais, d’organiser la sélection des plus méritants, y compris à l’Université, pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme.

publié dans Le Figaro l’édition du 28 mars 2016