L’École, la morale et la laïcité

La violence et les incivilités sont l’affaire de tous et d’abord des pouvoirs publics. Parce que l’École se doit d’être le socle de la Nation,  il est clair que sa vocation n’est pas simplement de donner de l’instruction   mais aussi de faire oeuvre d’éducation, conformément à une autre de ses missions qui est de contribuer à former les citoyens de demain. Si ce rappel peut sembler au premier abord superflu, il convient toutefois d’en expliciter les deux implications principales.

Premièrement, il n’y a pas d’éducation qui puisse faire l’économie de règles de comportement et ainsi de ce que l’on appelle communément la morale. Comment pourrions-nous éduquer nos enfants si nous ne nous efforcions pas de leur enseigner les principes fondamentaux du « vivre ensemble » ? Et comment pourrions-nous   leur apprendre à vivre en société si nous ne leur expliquions  ce qu’est le respect de la dignité de la personne, ce qu’est la justice ou bien encore la tolérance ? La société n’est-elle pas avant tout une communauté de valeurs et de principes ?

Deuxième implication : la morale relève, aujourd’hui plus que jamais, non seulement de la responsabilité des familles mais de la responsabilité de l’État en matière de politique éducative. Il est ainsi tout à fait conforme à la vocation sociale et républicaine de l’École que l’on y enseigne la morale, n’en déplaise à ses contempteurs libertaires pour qui toute règle est forcément répressive.

Pourtant l’idée d’un enseignement de la morale laïque ne va pas sans poser problème. Car s’il est clair que la vocation de l’École publique   ne saurait être d’administrer des catéchèses et par-là de rompre le pacte laïque qui l’engage constitutionnellement, il est non moins clair que le principe selon lequel chacun est libre, pour ainsi dire, de « croire ce qu’il veut », complique notablement la transmission de ces valeurs. La difficulté est en effet la suivante. Les établissements publics d’éducation, qui recrutent depuis 1883 les enseignants selon des critères de stricte compétence pédagogique, n’ont   aucunement égard aux convictions religieuses, philosophiques et politiques de leur personnel. De sorte qu’au nom de la liberté absolue de conscience et du principe de laïcité, chaque enseignant peut épouser le culte ou la philosophie de son choix, cette dernière pouvant être religieuse mais tout autant déiste, voire matérialiste et athée. Et c’est ici que le bât blesse.

Nous le montrerons au moyen d’une analogie qui interpellera l’expérience de tout un chacun. Si l’on admet que dans toute famille, et donc tout couple parental,    il est souhaitable que chaque parent conserve son identité, ses convictions et que le mariage n’est ni la tyrannie des uns ni la soumission des autres, il faut cependant convenir qu’on ne peut éduquer ses enfants qu’à la condition de partager entre époux les valeurs que, précisément,  l’on souhaite leur transmettre et qui ne peuvent l’être vraiment qu’à la condition d’être communes et communément assumées.  Que pourrait bien apprendre  un enfant si ses deux parents n’avaient pas foi dans les mêmes principes moraux, dans les mêmes valeurs, bref s’ils n’avaient cette communauté de croyances? Or, n’est-ce pas, par analogie,  un même écueil, qui menace la transmission des valeurs morales à l’École?    Car enfin, Si au nom de la laïcité, chacun a le droit de croire ou de na pas croire, d’être matérialiste ou spiritualiste, hédoniste ou puritain,  que vont bien pouvoir enseigner les professeurs en matière de morale? Et comment l’hédoniste matérialiste pourra-t-il se reconnaître dans la morale dans laquelle devra conjointement se reconnaître un protestant piétiste? Ce n’est pas tout. Si chacun ici a le droit inaliénable de croire en l’infini ou de ne pas y croire, que pourra être, précisément, cet infini à quoi se rattachent toutes les âmes et sans lequel, affirmait Jean Jaurès dans La question religieuse et le socialisme, nulle société n’est possible? Par où l’on voit mieux encore maintenant en quoi la comparaison que nous avons risquée n’est pas sans fondement. Car il en va de même à la maison et à l’École. Sans communauté de valeurs, sans communauté de croyances, il n’y pas de société, conjugale ou civile. Sans société, donc sans communes croyances, il ne peut y avoir de morale en laquelle chacun pourrait s’accorder avec tous. La laïcité, qui ouvre pour chacun le droit de croire ou de ne pas croire, possède donc des vertus qu’il n’est pas question de nier. Mais nous devons avoir l’honnêteté de reconnaître, avec Jaurès lui-même, qu’elle ne peut fonder vraiment la société. Celle-ci, qui n’est autre qu’une communauté de destin, ne le peut qu’à la condition d’être d’abord une communauté de croyances. Avons-nous perdu de vue la question de l’enseignement de la morale laïque? Absolument pas! Car comment pourrions-nous enseigner une morale, et a fortiori une morale laïque, si nous ne pouvons universellement  nous rattacher à cette communauté  de valeurs?

Résister au nihilisme!

Nous vivons, à bien des égards, une singulière époque. Ne sommes-nous pas, en effet, les héritiers d’une fort étrange association. Fils et filles des Lumières de l’Europe savante, nous sommes pourtant les débiteurs d’un siècle qui, à plusieurs reprises, a enfourché le cheval noir de l’Apocalypse et qui n’a là nullement dit son dernier mot. « Dieu est mort », nous avait prévenus Nietzsche, nous laissant spectateurs d’un étrange crépuscule où continuent de s’allumer tous les brasiers de la violence, de la famine et de l’intolérance. Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions ? Pas sûr. Si l’on ne tue plus tous les jours au nom de Dieu, loin s’en faut toutefois que nous ayons par là mis un terme à la violence et aux injustices. Car s’il est bien une chose qui caractérise notre époque, c’est  ce qu’il convient  d’appeler l’effacement du  sujet moral . Comment interpréter ce dernier, qui se manifeste principalement par le développement  de l’hyper-individualisme et de l’hédonisme matérialiste ? Selon nous, par la conjonction historiquement inédite de trois phénomènes.

Premièrement, la déchristianisation et la sécularisation, processus qui définit le devenir des sociétés modernes. De la « fracture sociale » à la crise de la représentation politique, en passant par la banalisation, au nom du droit à la différence, du relativisme sceptique, notre présent n’avoue-t-il pas encore et encore que la « sortie de la religion », pour reprendre l’expression du philosophe Marcel Gauchet, pourrait bien constituer  la cause profonde de ce qu’il est convenu d’appeler la post-modernité ?

Deuxièmement, la faillite du communisme historique qui, de la révélation de l’horreur des goulags soviétiques à la chute du Mur de Berlin, symbolise la fin d’une époque, ouverte par la Révolution et qui vit Saint-Just déclarer à l’Assemblée « le bonheur est une idée neuve en Europe ! », formulant ainsi un véritable rêve de « salut ». Car c’est bien   à force de vouloir faire descendre le paradis sur terre, que nos aînés ont entraîné l’Europe dans l’enfer des camps et enterré, du coup, le rêve eudémoniste des Lumières.

Enfin, le triomphe planétaire du capitalisme qui, quoi qu’on en dise, et pour autant qu’il s’inscrit dans une tradition libérale des plus nobles, ne laisse pas pour autant de répéter à l’envi la légitimité de la poursuite de l’intérêt particulier, et donc de l’égoïsme. Il n’est d’ailleurs nullement surprenant que le libertarisme, cette prétendue « contre-culture »,  se soit développé dans le monde occidental. Car si d’un côté il se présente contre une critique de la société de consommation  et de l’économie capitaliste, il repose d’un autre côté sur des valeurs typiquement libérales qui sont celles de l’individu, de la liberté, valeurs qui aujourd’hui constituent le fond d’un certain nombre de discours opposant à l’universalisme républicain, accusé d’uniformiser les conduites, le droit à la différence.

Par où l’on voit que la conjugaison de ces trois phénomènes, en exacerbant l’individualisme propre à la logique libérale et libertaire, en favorisant le développement du relativisme et du scepticisme,  pourrait bien faire planer, plus tôt qu’on ne le pense, la menace d’un danger pourtant bien réel aujourd’hui. Admettons avec notre époque que tout se vaut, que tout est discutable… Dans ce cas, plus rien n’aurait de valeur absolue, et donc  plus rien n’aurait vraiment de valeur. Or, comment ne pas reconnaître ici le danger même du nihilisme ?