Luther, Macron, la société et le marché

(Article paru dans Le Monde le 27 octobre 2017)

Le sang du protestantisme coule-t-il réellement dans les veines de la France, comme l’a déclaré Emmanuel Macron le 22 septembre dernier dans le cadre du colloque organisé par la Fédération Protestante de France à l’occasion du 500° anniversaire de la Réforme? Car d’aucuns pourraient penser que le Président de la république surestime “l’influence de l’esprit de la Réforme sur la société”. Or, ne serait-ce pas là serait ignorer que les forgerons de la République laïque et sociale n’ont cessé   de frapper leur ouvrage au coin de la critique protestante de la perversion catholique de la vérité du christianisme? C’est le cas de Pierre Leroux soulignant en 1848[1] que l’histoire du catholicisme est celle de la dénaturation de l’essence du christianisme. C’est celui d’Edgar Quinet déclarant, en 1859, que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes, elle serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique est l’ennemie de la “liberté moderne”[2]. Et c’est encore celui de Jean Jaurès, certes catholique, mais convaincu[3] que c’est le despotisme de l’Église qui, non seulement a poussé les militants socialistes à se tourner vers le matérialisme, mais a détourné le peuple de la religion, et consacrant à Luther le premier chapitre de sa Thèse complémentaire consacrée aux Origines du socialisme allemand. Que doit au juste l’idéal républicain de justice et de fraternité au fondateur du protestantisme? Et Luther peut-il encore, aujourd’hui, être actuel? Telles sont, de fait, les questions auxquelles nous tâcherons ici de répondre.

            Il y a exactement cinq siècles, Le 31 octobre 1517, le moine de Wittenberg  affichait ses 95 thèses au sujet des Indulgences, démarche qui le conduisit quelques années plus tard à faire du Pape Léon X la figure de Satan dans l’Église[4]. Or, qui veut saisir l’insolence de la pensée de Luther doit précisément revenir à cette fameuse affaire des Indulgences qui virent le Clergé vendre des terrains au Paradis. En effet, comment un chrétien peut-il croire qu’il est possible d’acheter son salut, demande Luther? Et comment un tel commerce, faisant l’avantage des riches, ne serait-il pas source d’injustices? La pensée du moine augustin sera ici aussi claire que radicale, notamment dans son Discours à la noblesse chrétienne de 1520. L’argent aliène et corrompt l’homme. Il déshumanise le monde et interdit aux hommes de faire authentiquement société.

            En effet, pour le moine de Wittenberg, la société est une communauté ou n’est pas. On ne peut donc faire société qu’à la condition de pouvoir vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres. Il en découle que le lien social authentique exclut forcément la domination par l’argent et qu’il n’y a de communauté, et donc de société, que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité, c’est-à-dire de l’amour désintéressé.

            De là, bien sûr, l’acuité du problème politique tel qu’il peut se poser aujourd’hui encore. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle de l’homme. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout du mal dont le premier visage est celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et l’abaisse. Or, cette courbure a un nom: l’égoïsme. Et cet égoïsme, pétri d’orgueil, est la source principale de la cupidité qui, ruinant tout espoir de solidarité, fait obstacle à la société.

            Par où l’on peut voir trois choses. Premièrement, que   si l’égoïsme menace la société, seul le partage   peut la sauver. Deuxièmement, que si l’idée socialiste de la société est   l’idée d’une communauté solidaire, alors l’influence de Luther, comme l’a   souligné Jaurès dans Les origines du socialisme allemand , ne peut plus faire l’ombre d’un doute. Troisièmement, que si nous avons l’ambition, aujourd’hui, d’une société authentique, et a fortiori, d’une République en ordre de marche, il est plus que jamais opportun de tirer parti de la leçon de Luther! Car à la soif du profit comme à l’égoïsme destructeurs du lien social, le moine de Wittenberg opposa une vertu qui définit en propre l’idéal républicain.

            Cette vertu est celle de l’amour fraternel synonyme de générosité et d’humilité. Et elle est l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle rend possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose ainsi au commerce. L’idée luthérienne de la société, on l’aura donc compris, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. La raison en est simple. Une société dans laquelle on ne donne que pour recevoir n’est pas une véritable société. Car il ne suffit nullement d’accorder entre eux les égoïsmes individuels pour les abolir! La société de marché n’existe donc pas! Or, n’est-ce pas cette illusion que Marx et Jaurès n’auront de cesse de dénoncer?

            Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent est “la puissance aliénée de l’humanité”. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine une société dans laquelle les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu, dans La question religieuse et le socialisme[5], que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes du défi que les socialistes républicains ont pour vocation de relever.

            Par où l’on voit, en fin de compte, deux choses. Premièrement, que l’idée de la société comme communauté solidaire, idée qui définit la critique socialiste du capitalisme, est peut-être bien née avec Luther qu’il convient   de méditer afin d’instruire, aujourd’hui, une théorie critique du néo-libéralisme qui ne peut, à lui seul, constituer une projet de société pour le monde qui vient. Deuxièmement, que si Emmanuel Macron a raison d’affirmer que le sang du protestantisme coule dans les veines de la France, il faut ajouter qu’il le peut parce qu’il a d’abord coulé dans celles du socialisme républicain. Puisse la France se libérer de l’illusion que le marché fonde la société et s’ingénier à concilier les impératifs de la croissance et la   responsasibilité solidaire chère à Paul Ricoeur[6]. Alors elle pourra faire couler le sang de Luther dans les veines de la République elle-même.

 

[1] De l’origine démocratique du christianisme.

[2] La révolution religieuse au XIX° siècle, ch. XIII.

[3] La question religieuse et le socialisme, 1891.

[4] Image de la papauté, 1545.

[5] 1891.

[6] “Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique”, revue Esprit,, n° 206, 1994.

Contre les nationalismes: oser l’identité européenne

( Tribune publiée dans Le Monde le 12 mai 2017)

À l’heure de la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, la question de l’Europe reste entière, qui n’a sans doute pas fini de diviser les Français. Or, pourquoi ce problème focalise-t-il tant de crispations sinon parce qu’il engage la question même de l’identité ?   Pour le comprendre, il n’est pas inutile d’évoquer l’Europe des années Trente. À cette époque l’Idée de l’Europe est celle du combat engagé contre les nationalismes, à commencer par celui que défendit, en France, Charles Maurras, le fondateur de l’Action française. D’aucuns s’étonneront que la situation de l’Europe des années Trente puisse éclairer notre présent. Ils auront tort. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que les modalités du combat que livrèrent les partisans de l’Europe contre l’identitarisme nationaliste de Charles Maurras pourraient bien mettre en évidence que nombre d’entre ceux qui se proclament aujourd’hui « partisans de l’Europe » sont, en vérité, ses fossoyeurs !

Nous appuierons ici notre analyse sur la démarche initiée par   Julien Benda[1], l’auteur de La trahison des clercs (1927). Dans cet ouvrage, Benda expliquait que les clercs du XX° siècle ont renoncé à leur vocation essentielle : défendre les valeurs universelles de vérité et de justice qu’ils auraient précisément trahies en les attachant à des nations   particulières. Chacun sait   que la charge vise le fondateur de l’Action française. Mais sait-on que l’attachement de Benda à l’Universel l’amena  à défendre avec la plus grande ardeur   la cause de l’Europe ? Et se souvient-on des termes dans lesquels, dans son Discours à la Nation européenne de 1933, il défendit cette cause ?

Soulignant   ce qu’elle devra faire pour advenir à l’existence, « l’Europe, affirme Benda, ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, juridique ou politique ». Elle devra accomplir « une révolution dans l’ordre intellectuel et moral ». Car comment pourra-t-elle exister si elle n’adopte pas un système de valeurs   dans lequel tous les peuples pourront se reconnaître ? « L’Europe se fera donc, ajoute-t-il encore, comme se firent les nations ». La France s’est faite parce qu’à l’amour   pour sa province s’est superposé, chez chaque Français, l’amour pour une réalité transcendante à ces choses. Il en sera   de même pour l’Europe. Il faudra que chaque européen puisse fixer ses yeux sur l’idée de l’Europe et non sur les intérêts matériels et égoïstes de la nation à laquelle il appartient.

La thèse de Benda est donc aussi lumineuse que claire : le combat contre l’identitarisme nationaliste ne se mène pas dans le refus de toute identité mais dans l’affirmation d’une identité qui transcende les identités nationales, l’identité européenne ! À l’heure de la victoire, en France, du candidat qui fit du projet européen, tout au long de sa campagne, une cause majeure, n’est-il pas grand temps de repenser l’Europe et son identité ?

En effet, si certains de nos concitoyens n’ont pas honte d’affirmer que les peuples européens sont des peuples de culture gréco-latine et de religion chrétienne, loin s’en faut que cette opinion soit unanimement partagée. Se refusant à se reconnaître une identité   par crainte de promouvoir le rejet de l’Autre, nombre d’entre nous adoptent une position qui est celle du cosmopolitisme « post-identitaire ». Cette position, défendue   en Allemagne par le sociologue Ulrich Beck[2] et qui l’est en France par Jean-Marc Ferry[3], se ramène à l’idée que le propre de l’Europe est   de ne pas avoir de propre.  Apparaît ainsi la   raison essentielle pour laquelle les européens n’adhèrent pas à l’Europe. Car à force d’affirmer que celle-ci n’a pas d’identité propre, n’avons-nous pas ruiné toute chance de pouvoir nous y reconnaître ?

Or, l’Europe n’existera réellement que lorsque les peuples européens parviendront à se reconnaître en elle. Car de la même façon que Benda combattit les nationalismes au nom   de l’idée européenne, nous ne pourrons donner espoir aux européens en panne d’identité qu’en affirmant l’existence de l’identité européenne. Car enfin, comment les Européens pourront-ils bien se reconnaître comme tels si on les persuade que l’Europe n’a pas d’identité propre, donc, en fin de compte, qu’elle n’existe pas ?

Les données du problème sont donc claires. Tant que les Européens penseront l’Europe dans les termes du cosmopolitisme post-identitaire, l’Europe n’existera pas. Si le temps est venu d’opérer un choix et si ce choix, en France, et comme l’a promis le Président nouvellement élu, est celui de l’Europe, alors   il se doit alors d’être celui   du courage. Le courage d’affirmer que l’Europe est le nom d’un ensemble de valeurs héritées de son histoire et, en l’occurrence, de l’influence conjointe de la culture gréco-romaine et de la spiritualité judéo-chrétienne.

 

 

 

[1] 1859-1956

[2] Qu’est-ce que le cosmopolitisme, Aubier, 2006

[3] Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Cerf, 2005