Luther, Macron, la société et le marché

(Article paru dans Le Monde le 27 octobre 2017)

Le sang du protestantisme coule-t-il réellement dans les veines de la France, comme l’a déclaré Emmanuel Macron le 22 septembre dernier dans le cadre du colloque organisé par la Fédération Protestante de France à l’occasion du 500° anniversaire de la Réforme? Car d’aucuns pourraient penser que le Président de la république surestime “l’influence de l’esprit de la Réforme sur la société”. Or, ne serait-ce pas là serait ignorer que les forgerons de la République laïque et sociale n’ont cessé   de frapper leur ouvrage au coin de la critique protestante de la perversion catholique de la vérité du christianisme? C’est le cas de Pierre Leroux soulignant en 1848[1] que l’histoire du catholicisme est celle de la dénaturation de l’essence du christianisme. C’est celui d’Edgar Quinet déclarant, en 1859, que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes, elle serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique est l’ennemie de la “liberté moderne”[2]. Et c’est encore celui de Jean Jaurès, certes catholique, mais convaincu[3] que c’est le despotisme de l’Église qui, non seulement a poussé les militants socialistes à se tourner vers le matérialisme, mais a détourné le peuple de la religion, et consacrant à Luther le premier chapitre de sa Thèse complémentaire consacrée aux Origines du socialisme allemand. Que doit au juste l’idéal républicain de justice et de fraternité au fondateur du protestantisme? Et Luther peut-il encore, aujourd’hui, être actuel? Telles sont, de fait, les questions auxquelles nous tâcherons ici de répondre.

            Il y a exactement cinq siècles, Le 31 octobre 1517, le moine de Wittenberg  affichait ses 95 thèses au sujet des Indulgences, démarche qui le conduisit quelques années plus tard à faire du Pape Léon X la figure de Satan dans l’Église[4]. Or, qui veut saisir l’insolence de la pensée de Luther doit précisément revenir à cette fameuse affaire des Indulgences qui virent le Clergé vendre des terrains au Paradis. En effet, comment un chrétien peut-il croire qu’il est possible d’acheter son salut, demande Luther? Et comment un tel commerce, faisant l’avantage des riches, ne serait-il pas source d’injustices? La pensée du moine augustin sera ici aussi claire que radicale, notamment dans son Discours à la noblesse chrétienne de 1520. L’argent aliène et corrompt l’homme. Il déshumanise le monde et interdit aux hommes de faire authentiquement société.

            En effet, pour le moine de Wittenberg, la société est une communauté ou n’est pas. On ne peut donc faire société qu’à la condition de pouvoir vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres. Il en découle que le lien social authentique exclut forcément la domination par l’argent et qu’il n’y a de communauté, et donc de société, que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité, c’est-à-dire de l’amour désintéressé.

            De là, bien sûr, l’acuité du problème politique tel qu’il peut se poser aujourd’hui encore. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle de l’homme. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout du mal dont le premier visage est celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et l’abaisse. Or, cette courbure a un nom: l’égoïsme. Et cet égoïsme, pétri d’orgueil, est la source principale de la cupidité qui, ruinant tout espoir de solidarité, fait obstacle à la société.

            Par où l’on peut voir trois choses. Premièrement, que   si l’égoïsme menace la société, seul le partage   peut la sauver. Deuxièmement, que si l’idée socialiste de la société est   l’idée d’une communauté solidaire, alors l’influence de Luther, comme l’a   souligné Jaurès dans Les origines du socialisme allemand , ne peut plus faire l’ombre d’un doute. Troisièmement, que si nous avons l’ambition, aujourd’hui, d’une société authentique, et a fortiori, d’une République en ordre de marche, il est plus que jamais opportun de tirer parti de la leçon de Luther! Car à la soif du profit comme à l’égoïsme destructeurs du lien social, le moine de Wittenberg opposa une vertu qui définit en propre l’idéal républicain.

            Cette vertu est celle de l’amour fraternel synonyme de générosité et d’humilité. Et elle est l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle rend possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose ainsi au commerce. L’idée luthérienne de la société, on l’aura donc compris, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. La raison en est simple. Une société dans laquelle on ne donne que pour recevoir n’est pas une véritable société. Car il ne suffit nullement d’accorder entre eux les égoïsmes individuels pour les abolir! La société de marché n’existe donc pas! Or, n’est-ce pas cette illusion que Marx et Jaurès n’auront de cesse de dénoncer?

            Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent est “la puissance aliénée de l’humanité”. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine une société dans laquelle les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu, dans La question religieuse et le socialisme[5], que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes du défi que les socialistes républicains ont pour vocation de relever.

            Par où l’on voit, en fin de compte, deux choses. Premièrement, que l’idée de la société comme communauté solidaire, idée qui définit la critique socialiste du capitalisme, est peut-être bien née avec Luther qu’il convient   de méditer afin d’instruire, aujourd’hui, une théorie critique du néo-libéralisme qui ne peut, à lui seul, constituer une projet de société pour le monde qui vient. Deuxièmement, que si Emmanuel Macron a raison d’affirmer que le sang du protestantisme coule dans les veines de la France, il faut ajouter qu’il le peut parce qu’il a d’abord coulé dans celles du socialisme républicain. Puisse la France se libérer de l’illusion que le marché fonde la société et s’ingénier à concilier les impératifs de la croissance et la   responsasibilité solidaire chère à Paul Ricoeur[6]. Alors elle pourra faire couler le sang de Luther dans les veines de la République elle-même.

 

[1] De l’origine démocratique du christianisme.

[2] La révolution religieuse au XIX° siècle, ch. XIII.

[3] La question religieuse et le socialisme, 1891.

[4] Image de la papauté, 1545.

[5] 1891.

[6] “Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique”, revue Esprit,, n° 206, 1994.

Luther et la question du socialisme

Préface au livre d’Alexis Philonenko, Introduction à la lecture de Luther. Éloge de l’essence du protestantisme, à paraître en décembre 2013

 

Qui connaît un tant soit peu l’oeuvre d’Alexis Philonenko ne s’étonnera guère de la parution, aujourd’hui, d’un Luther. De Platon à Jankélévitch,   en passant  par Louis XVI, Kant ou bien encore les grandes figures du meurtre[1], ce savant n’a eu de cesse de travailler à l’élaboration d’une histoire philosophique de l’Europe. Comment, dès lors, aurait-il pu ne pas revenir à la pensée de Luther, à son idée de la société et à ses démêlés avec l’Église catholique romaine? Jean Jaurès lui-même ne s’y est   pas trompé, qui consacra à Luther le premier chapitre des Origines du socialisme allemand[2], sa thèse complémentaire latine,  avant de montrer, toujours dans le même ouvrage,  non seulement en quoi Kant, Fichte et Marx sont  les forgerons du socialisme, mais en quoi ils le doivent à leur attachement à la métaphysique luthérienne.

Comme le lecteur pourra en juger par lui-même, loin s’en faut  qu’Alexis Philonenko    fonde  son analyse sur  l’idée française du socialisme allemand. Il est pourtant tout à fait notable que ses conclusions  n’invalident aucunement, nous y reviendrons, les thèses de Jaurès, Buisson ou encore Quinet, et qu’en bien des points le Luther qu’il nous présente corrobore une thèse originale, laquelle  fonde la singularité de la philosophie républicaine en France  et  vaudra   à ses représentants d’être parfois considérés avec dédain par les socialistes matérialistes.

Pour préciser à quoi tient l’originalité de cette thèse, nous évoquerons ici   deux textes dont les analyses d’Alexis Philonenko, pourtant centrées sur la pensée  de Luther, attestent  l’intérêt. Le premier d’entre eux fut publié en 1859 par Edgar Quinet. Il s’agit de La révolution religieuse au XIX° siècle[3]. Dans le chapitre XIII,  après avoir souligné l’impossibilité de réconcilier l’Église et la Révolution,  Quinet affirme, d’une part que toutes les religions ne se valent pas, et d’autre part que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes,   elle   serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique romaine est bien l’ennemie de la civilisation moderne. Quinet n’est au reste, ici, guère éloigné de Pierre Leroux qui, en 1848 déjà, dans Le christianisme et ses origines démocratiques[4], soulignait que l’histoire du catholicisme pouvait être envisagée comme l’histoire même de la dénaturation de l’essence démocratique du christianisme originel.

Par où l’on voit   que le socialisme républicain ne rejette en aucun cas le christianisme mais sa contrefaçon catholique.  Jean Jaurès, dans un texte inédit   écrit en 1891[5] mais pourtant accessible en librairie depuis plus de cinquante ans(!) et cependant le plus souvent ignoré, expliquera  fort clairement les raisons pour lesquelles les militants socialistes se tournent plus volontiers vers le matérialisme. “Comme la religion n’a été pour le peuple qu’une consigne, comme il n’a pensé et cru que selon la formule despotique des Églises et les calculs astucieux des puissants, le premier usage que fait le peuple de sa raison, c’est la négation de la religion elle-même, de toute religion”[6]. Or, si le christianisme est  une théorie de la justice et   de la communauté, alors Luther a non seulement défini le christianisme vrai mais, comme le montre   Alexis Philonenko, élaboré une idéal de   société qui, en scellant liberté et communauté, définit le socialisme comme praxéologie de cet entrelacs.

Parce qu’il reste à  dégager les spécificités de la pensée de Luther, il convient d’abord d’évoquer le scandale des Indulgences qui, souligne notre auteur, virent “le clergé vendre des terrains au Paradis” et cela contre l’argent sonnant et trébuchant. Or, comment un chrétien pourrait-il croire qu’on a la capacité et qu’on a le droit de faire commerce des âmes, d’acheter son salut? Et comment un tel commerce ne ferait-il pas l’avantage des puissants et des possédants? Qu’on ne s’y trompe donc pas. L’argent aliène l’homme et déshumanise le monde, introduisant par le commerce une inégalité touchant les conditions d’accès au salut. Là n’est pas, on s’en doute, la seule raison pour laquelle Luther pourra être considéré  comme  l’origine profonde, religieuse et métaphysique du  socialisme.

Ici encore, Alexis Philonenko est très clair. Bien avant Fichte, Luther considère  que la communauté est ce qui  scelle la destination de l’homme, autrement dit qu’on ne peut être libre qu’avec autrui. Mais il est tout autant convaincu que sans la liberté la communauté serait “une eau morte et nauséabonde”. Vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres, être libre jusque dans   la communication que j’entretiens avec autrui au sein de la communauté, n’est-ce pas tout simplement faire société? Mais qui ne voit alors que cette dernière exclut forcément la concupiscence et qu’il n’y a de société authentique que là où   la seule monnaie qui vaille est celle de la charité? Car enfin, comment pourrais-je accéder à la liberté sinon en m’élevant, par la charité précisément, au-dessus de moi? Et comment ne pas voir, in fine, que c’est bien à la seule condition de me libérer de moi-même que je peux vraiment faire société avec autrui?

De là, bien sûr, l’acuité du problème politique. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle des hommes. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout de la pâte grise et froide dont est pétri “l’animal qui a besoin d’un maître”. On connaît l’influence ici de Luther sur Kant, et l’on renverra le lecteur, sur ce point, à la lumineuse étude publiée par Alexis Philonenko en 1986[7]. Le mal radical, comme le soulignait déjà saint Agustin, possède un premier visage, celui du versus in amorem sui, de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et ainsi l’abaisse. Or, Alexis Philonenko montre aujourd’hui que le mal  n’est pas tant dans le crime que dans le mensonge. Bien sûr, il est scandaleux de proposer aux hommes un pacte leur garantissant, en payant, de voir leurs châtiments allégés. Mais ce qui constitue une insulte à Dieu, et comme une “fraude métaphysique”, c’est une promesse fantaisiste, irréelle, prétendant retirer à Dieu sa “magistrature suprême”. Par ce mensonge, l’Église a révélé, selon Luther, son caractère démoniaque et le Pape Léon X peut, dès lors,  être considéré comme Satan lui-même.

Cela dit, et si le mensonge constitue bien un crime, il ne définit pas à lui seul le mal dont les Indulgences consituent, chez Luther, l’expérience originaire. Le mal a en effet un autre visage, celui de l’égoïsme. Mal radical, dit-on communément. Et l’on n’a pas tort tant il est vrai que s’il existait un mal diabolique, celui-ci serait plutôt le mal pour le mal tandis que le mensonge n’est que l’expression maligne, selon Alexis Philonenko, de la volonté de porter atteinte à la liberté d’autrui. Il n’en demeure pas moins que si l’égoïsme  est la pente qui tord l’homme sur lui-même, la figure du Christ est alors son image inversée. Portant la Croix de la faute adamique, Jésus, en se perdant pour sauver les hommes, ne pouvait donc en aucun cas être toléré par l’homme de l’égoïsme, incapable d’amour.

Si l’égoïsme définit le mal,   il permet aussi de comprendre pourquoi, chez Luther, la communauté est ce à travers quoi seul l’homme peut gagner son salut. Parce que l’offense faite à autrui me sépare de lui, la communauté n’est possible que si autrui pardonne ceux qui l’offensent. Le pardon est donc le mouvement même de l’auto-constitution de la communauté, l’acte d’amour qui fonde la société et la possibilité d’un Reich entendu comme “totalité humaine en mouvement”. Cette analyse conduit Alexis Philonenko à souligner que la communauté que le pardon rend possible est, selon Luther, nationale et linguisitique. De sorte que si l’égoïsme ne peut être renversé que dans et par la communauté du Reich, c’est  le socialisme, et pour le dire simplement, un socialisme national qui trouve ici   son acte de naissance! Il s’en faut, toutefois, qu’Alexis Philonenko cède ici à la tentation (peu glorieuse) de faire porter le chapeau du III° Reich au Moine de Wittenberg. Son propos est tout autre puisqu’il s’agit de souligner l’importance cruciale de la Gemeinschaft  (communauté) dans l’étude des conditions de la liberté et de la justice sans lesquelles ne peut advenir une authentique société. Si la question du socialisme est ici soulevée, c’est donc uniquement en vertu de l’idée luthérienne  de la societas.

Or, l’horizon de la morale chrétienne n’est autre que celui d’une société que seuls le partage, la solidarité et la communication rendent possible. Comme le souligne Fichte, la société est   ce dans quoi seul l’homme peut advenir à l’humanité, le “faire homme parmi les hommes”. En cela, la vertu de l’amour fraternel, l’agape, trouve son sens le plus fort. Elle est non seulement le don, la générosité pétrie d’humilité, cette vertu de l’homme  de la terre (humus) qui ne se croit pas déjà au ciel, mais l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle fonde la communication en rendant possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose aussi par-là au commerce. De sorte que l’idée luthérienne de la société, on l’aura compris en lisant Alexis Philonenko, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. Car c’est bien une société sans société et qui fait illusion en prétendant que l’accord des égoïsmes concupiscents suffit à les abolir, que celle dans laquelle on donne pour recevoir ou pour reprendre. La société de marché n’existe donc pas, et ne peut exister selon Luther. Or, n’est-ce pas ce marché de dupes, ce simulacre, que Marx en Allemagne et Jaurès en France, n’auront de cesse de dénoncer?

Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent déshumanise le monde et fait obstacle à la société en rendant impossible la communauté. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine un monde nouveau dans lequel les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour.

Jaurès ensuite, convaincu que   c’est bien une société sans société[8] qui définit les termes même du défi que le socialisme républicain a, de par les sources chrétiennes de l’Europe, pour vocation de relever. Par où l’on voit l’intérêt majeur de l’essai présenté ici par Alexis Philonenko. Car si une lecture rapide de Marx ou encore Feuerbach peut laisser penser que le socialisme est une doctrine en tous points hostile à la religion et à l’esprit du christianisme, force est de reconnaître la nécessité    de reconsidérer, du point de vue même de l’histoire politique de l’Europe, et en particulier des doctrines socialistes, la question religieuse.

Les analyses développées par Alexis Philonenko,  qui touchent autant à l’essence du protestantisme qu’au contexte historique de son émergence,  en mettant en évidence ce que la liberté doit à la communauté, ou encore l’opposition irréductible de la société et du marché, permettent en effet  de comprendre deux choses. La première, que l’histoire politique du “vieux continent” est déterminée par des représentations métaphysiques et religieuses. La deuxième,    que le socialisme, pour ainsi dire, schématise  des catégories qui sont spécifiquement chrétiennes. De sorte que, en s’accordant  avec les études menées par les théoriciens français du socialisme républicain[9], cette Introduction à Luther, par sa clarté profonde, rend aussi possible la levée d’un malentendu tenace.

Il est en effet communément admis que si les socialistes allemands sont matérialistes et si leur matérialisme est dialectique, ou historique, le socialisme français serait par trop idéaliste et spiritualiste. Or, ne convient-il pas de reconnaître, à la lecture de Marx ou Feurbach d’un côté, et de Jaurès ou Quinet de l’autre, que les socialistes français mettent de la distinction dans l’étude de la religion quand les matérialistes allemands, en enveloppant la religion dans la catégorie de l’aliénation, jettent de la confusion? La religion, affirment ces derniers, est l’opium du peuple. Mais de quelle religion historique veut-on parler? Cette dernière question est chez Marx proprement    invalidée par le préjugé réductionniste selon lequel les errances des Églises assoiffées de vanités matérielles et complices du despotisme autoritariste rendent exhaustivement compte du phénomène religieux. Il en va tout autrement chez Jaurès (comme chez Quinet, on l’a vu, ou encore Buisson[10])  qui, cherchant à comprendre quelles sont les raisons “qui invitent les militants socialistes au matérialisme”[11], et accordant une attention scrupuleuse aux “mouvements des choses”, aux “mouvements des faits”[12], se montre en définitive bien plus “dialectique” et, en ce sens précis, plus “matérialiste” que Marx lui-même! C’est parce que les Églises historiques, affirme-t-il dans un passage déjà cité plus haut,  se sont abîmées dans “d’odieuses mystifications”[13] en servant “les calculs astucieux des puissants”[14], que “le premier usage (qu’a) fait le peuple de sa raison (fut) la négation de la religion elle-même, de toute religion”[15]. Cette  “mort de Dieu”, provisoire comme Jaurès l’appelle de ses voeux répétés, est donc bien  la conséquence   d’un horrible mensonge   perpétré par ces Églises.

Par où l’on voit, finalement, deux choses. La première,  que les socialistes républicains ne  sont pas nietzschéens, qui croient fermement à la possibilité historique de régénérer le christianisme libéral à travers la réalisation socialiste de la République. La seconde,   que s’il y a bien un socialisme dialectique qui prend la mesure des conditions historiques dans lesquelles naissent et meurent les idées, ce dernier est   français. C’est  celui de Jaurès et de Quinet nous exhortant à distinguer le christianisme et l’Église catholique, ou bien encore le catholicisme et le protestantisme. C’est celui des forgerons de la République laïque et sociale, ayant inscrit leur ouvrage colossal dans l’histoire d’un christianisme de la liberté dont le père, comme le montre ici Alexis Philonenko, n’est autre que Luther.

 

Claude Obadia



[1] Tueurs. Figures du meurtre, Éditions Bartillat, Paris, 1999.

[2] Éditions Librairie Ombres blanches, collection “Rue des Gestes” Paris, 2010

[3] Texte disponible aux éditions Hachette Littératures, collection Pluriel, Paris, 2001

[4] Édité aux éditions Boussac, imprimerie Pierre Leroux

[5] La question religieuse et le socialisme, édité en 1959 aux éditions de Minuit, Paris. On lira ici avec intérêt l’étude de Madeleine Ribérioux, “Socialisme et religion: un inédit de Jaurès, 1891”, Annales. Économie, Société, Civilisations, 16° année, N.6, 1961

[6] Page 51 de l’édition indiquée note 5.

[7] La théorie kantienne de l’histoire, éditions Vrin, Paris, 2006.

[8] La question religieuse et le socialisme, page 31 de l’édition indiquée note 5.

[9] Quinet, Leroux, Jaurès, auxquels on aurait pu ajouter Saint-Simon et son Nouveau christianisme, et surtout Buisson et son Christianisme libéral (1865).

[10] Dont Le christianisme libéral, évoqué note 9, constitue une brillante tentative de régénérescence du christianisme originel.

[11] La question religieuse et le socialisme, ouvrage  référencé note 5.

[12] Ibid., page 50.

[13]Ibid., page 51.

[14]Ibid., page 51.

[15]Cf. note 7.

L’Église, la société et l’argent…

 

Le nouveau pape François a déclaré le 16 mars dernier qu’il voulait une “Église pauvre pour les pauvres”, rappelant ainsi  que si les chrétiens ont pour vocation d’affirmer la force des faibles, l’Église catholique a pour mission de rassembler les hommes et, pour ce faire,  de  secourir  ceux que la pauvreté accable.  Mais en parlant des “pauvres”, et en soulevant ainsi la question du rapport de l’Église à la richesse et à l’argent, le Souverain Pontif ne se contente pas de rappeler les catholiques au devoir  de s’affranchir des vanités matérielles. Il ne se contente pas non plus d’exhorter chacun à pratiquer en tout lieu la solidarité. Car il entend, non seulement réaffirmer la vocation sociale de l’Église, mais combattre par-là même la désaffection dont elle est l’objet dans le monde occidental. Or, les causes   de cette désaffection, qui sont multiples, sont d’abord historiques et   connues. Qui ne sait, en effet, que  l’Église, par-delà certains scandales finaciers récents, a régulièrement été accusée de céder aux vanités matérielles et de faire allégeance aux puissants?

Alors que le christianisme primitif faisait de la pauvreté des stylites, des brouteurs  et autres “saints” enfouis dans des trous ou enfermés dans des arbres creux,   les leviers de    la quête de Dieu,  un pape, Léon X, entreprit au début du XVI° siècle de faire commerce des Indulgences. Or, comment un chrétien peut-il  imaginer qu’on ait le droit de faire commerce des âmes et d’acheter son salut? Et comment un tel marché ne ferait-il pas l’avantage des puissants et des possédants? Le message scandalisé de Luther, en 1517, fut donc clair et sans appel.   L’argent est une plaie. Il aliène l’homme et déshumanise le monde, et il le fait en introduisant par le commerce une inégalité, et   une injustice touchant les conditions d’accès au salut. Ce sera donc bien dans l’image d’une Église attachée aux vanités matérielles  que le protestantisme naissant  tirera sa force et pèsera si fortement, non seulement sur l’histoire du christianisme moderne, mais sur l’histoire politique de l’Europe. Car en affirmant qu’il n’y a pas de société sans communauté et qu’il n’y a pas de communauté là où les hommes ne donnent que pour recevoir, Luther  définit la société  comme la réciprocité du don (agape), jetant ainsi les fondements   religieux, du reste le plus souvent ignorés des historiens,  d’une doctrine politique selon laquelle  l’argent et le profit rendent la société tout simplement impossible. Cette doctrine, chacun le sait, est celle du socialisme dont les théoriciens, en France, accuseront  l’Église catholique  d’avoir  trahi l’esprit du christianisme et se donneront pour objectif de régénérer et réhabiliter ce dernier.

La démarche du pape François revêt donc une signification très forte. Si elle n’est en aucun cas comparable à celle d’un Quinet ou d’un Jaurès  convaincus de la nécessité de combattre le catholicisme pour sauver le christianisme, elle se fonde sans doute dans la conviction selon laquelle, dans le contexte de l’effondrement du catholicisme en Europe, l’Église se doit plus que jamais d’affirmer sa vocation solidariste et caritative. Il en va de son image mais il en va aussi de son avenir comme de celui des valeurs humanistes dont l’histoire du christianisme a rendu possible la diffusion dans le monde profane.

Jaurès: ce que le socialisme doit à Luther

« Bien que Luther n’ait pas embrassé la question sociale dans toute son intégralité, il n’en a pas moins posé les bases du socialisme. Avec une admirable perspicacité, il a vu la puissance reproductive de l’Argent, abandonnée à elle-même, amenant successivement à la pauvreté la plupart des gens aisés ou riches, aggravant même la pauvreté des indigents et des plus faibles. La grande industrie rejette les petits patrons dans le salariat, afflige les ouvriers eux-mêmes d’une existence plus pénible, plus inquiète. Luther, bien avant le développement de l’industrie, a prévu la fatalité qui pousserait les hommes, si la conscience humaine ne se mettait pas en travers, sous la domination économique d’un petit nombre de privilégiés. Le premier, Luther a formulé toutes les réponses aux objections faites au socialisme.

Le socialisme enchaînera-t-il la liberté humaine ? Mais la véritable liberté ne consiste pas en une hardiesse désordonnée, dans un dérèglement dénaturé, mais dans la communion fraternelle des hommes. Est-il illicite et injuste que la loi intervienne dans « les contrats passés entre les hommes libres » ? Mais celui qui est plus pauvre n’est pas libre : son premier tyran est la faim ; les conditions de prêt ou de travail qui lui not été indiquées, il les supporte plus qu’il ne les fait, il les subit plus qu’il ne les accepte, les voulant à la fois et ne les voulant pas. Celui qui procure de l’argent ou du travail et  prélève ensuite un intérêt ou une part du travail accompli, comble –t-il de bienfaits son prochain ? Bienfaits bien futiles et biens trompeurs. Le service est nul et contraire à la fois à la vérité, au christianisme et à l’humanité, puisque malgré les plus rudes travaux, le pauvre reste pauvre et rempli d’amertume, puisque malgré une honteuse oisiveté, le riche devient plus riche et plus arrogant. »

 

Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand, Chapitre premier « Luther », pp. 33 sq .,  traduction Adrien Veber, éditions Librairie Ombres blanche, Toulouse, 2010