Kamikazes, entre fanatisme et Budô

Si Constance Sereni et Pierre-François Soury, dans leur récent ouvrage , ont su expliquer avec précision comment, en octobre 1944, l’amiral Takijiro demanda à une escadrille d’effectuer une mission sans retour, créant ainsi un genre inédit, celui de la mission-suicide, force est de devoir regretter que le phénomène Kamikaze n’y soit pas envisagé à l’aune de l’éthique Samouraï dans laquelle il trouve pourtant ses sources les plus profondes et les plus fécondes. Les plus profondes en ce que les Kamikazes traduisent un idéal de sagesse tout à fait singulier selon laquelle savoir vivre n’est rien d’autre que savoir mourir. Les plus fécondes en ce que, par-delà les frontières qui nous séparent, culturellement, de l’extrême-orient, l’éthique Samouraï, à laquelle renvoient les missions suicides japonaises, questionne notre propre rapport à la vie et aux vanités matérielles.
Car s’il ne s’agit pas, ici, de passer sous silence l’incrédulité des sociétés occidentales face à ce qu’elles ont interprété de façon relativement légitime comme l’aveu d’un nationalisme exacerbé, il convient pourtant de dénoncer le caractère réductionniste de cette approche qui, en expliquant ce phénomène par la seule soumission aveugle de combattants fanatisés, fait l’impasse sur ses origines culturelles et ses fondements éthiques.
Samouraï est le nom que l’on donne au guerrier japonais, plus traditionnellement appelé bushi. On peut situer le début de la formation de l’ordre des guerriers au début du XI° siècle, le premier shogunat (gouvernement dominé par les guerriers) ayant été constitué en 1192. « Ne gagne pas après avoir frappé mais frappe après avoir gagné ». Si cette devise chère au bushi reflète l’importance accordée à l’influence que l’esprit peut exercer sur le corps qui l’enveloppe, elle permet ainsi de comprendre en quoi la force des Samouraïs se forge dans un travail de dimension spirituelle permettant de décupler les potentialités corporelles. Pourtant, là n’est pas l’essentiel de l’ascèse à laquelle travaille le bushi dont l’invincibilité s’explique plus fondamentalement dans un idéal de sagesse qui se définit par la capacité, pour ainsi dire, de mourir de son vivant, ce dont témoigne le Hagakuré.
Cet ouvrage, qui contient les enseignements du Samouraï devenu prêtre Jocho Yamamoto (1659-1719), est à cet égard éloquent. Dès le livre I, on peut y lire: « Je découvris que la voie du Samouraï, c’est la mort. Si tu es tenu de choisir entre la mort et la vie, choisis sans hésiter la mort ». À la même époque, on trouvera aussi dans le Budo sho shin shu (Pensée fondamentale de la voie du guerrier) de Daïdoji Yuzan, ouvrage dont l’influence a perduré au Japon jusqu’à la fin de la Deuxième guerre mondiale, l’exhortation suivante: « La pensée de la mort est la première chose que le bushi doit avoir en tête, jour et nuit, tout au long de l’année ». On voit donc que chez le Samouraï le temps du trépas est en avance sur lui-même. Parce qu’il vit le temps de sa mort avant de mourir réellement, le guerrier, en acceptant de mourir, se rend invincible par cette détermination elle-même. Aussi sa force est-elle éminemment psychique, non qu’il puisse se dispenser d’un entraînement physique intense, mais parce que l’acceptation de la mort ne peut s’expliquer que par l’exercice de la volonté de renoncer à la vie. C’est donc le détachement de soi qui constitue l’exercice et l’objet de la sagesse du Samouraï dont la singularité n’est pas tant celle d’un combattant qui parvient à maîtriser la peur de la mort que celle d’un homme qui est résolu à mourir et qui emploie ses forces mentales à se libérer, non plus seulement de son ego, mais de la vie elle-même, et ainsi de pratiquer la mort. Par où l’on voit que ressaisir le phénomène Kamikaze à l’aune de la culture japonaise permet d’y voir l’expression, ici dramatique bien sûr, d’un idéal de sagesse, hérité de la tradition du Budô (mode d’existence développé par les Samouraïs) , et qui consiste à vivre la mort pour ne plus la craindre.

Et c’est là sans doute que la compréhension juste du phénomène Kamikaze peut se révéler féconde. Car enfin, quoi de plus universellement redouté que la mort ? Et loin du Japon traditionnel, Pascal, l’auteur des Provinciales, nous dit-il autre chose dans sa théorie du Divertissement et sa peinture du malheur de la condition humaine ? Comment, au demeurant, s’en étonner si l’homme est bien le vivant qui pense la vie, et donc la mort? De sorte que l’éthique Samouraï, loin d’être seulement utile aux combattants de toutes sortes, et par-là tournée vers la mort, pourrait bien constituer une formidable leçon de vie, non seulement en nous ramenant à notre condition faible et mortelle, mais en nous enjoignant de vivre, non pas comme si nous nous ne devions jamais mourir, mais comme si nous le devions à chaque instant.