Jan Karski, le héros qui a bon dos!

Best-seller couronné par le prix Interrallié 2009, le livre de Yannick Haenel Jan karski a été unanimement loué par la critique. Sur un thème assez proche, on se souviendra que Les Bienveillantes de Jonathan Littell suscitèrent il y a peu une tout autre polémique. Il faut dire que l’auteur ne manquait pas de toupet, qui osa faire croire au lecteur qu’un officier allemand impliqué dans « la shoah par balles » pouvait, en 1943, éprouver désirs et sentiments. Quand on donne un grand coup de pieds dans la ruche des préjugés les plus stupides, il ne faut pas s’étonner, disait ma grand-mère, de susciter les foudres des idiots. Donc ici, dans le livre de Haenel, il n’est pas question d’humaniser ceux qui, dit-on, seraient des monstres.

Il s’agit de raconter l’histoire d’un héros, d’un Juste, qui tenta d’avertir les Alliés de ce que les nazis tramaient, à savoir l’extermination des Juifs d’Europe. Si les deux premières parties du livre n’appellent pas de commentaire particulier, la troisième est pour le moins fâcheuse. Profitant s de ce que le récit autobiographique publié par Karski en 1944 aux Etats-Unis et traduit en français quatre ans plus tard, est aujourd’hui introuvable, l’auteur s’y donne entière liberté de monologuer en lieu et place de Karski, illustrant parfaitement la phrase de Sartre : « on entre dans un mort comme dans un moulin »…

Se souciant comme d’une guigne du témoin dont il ignore dédaigneusement le témoignage pour asséner un certain nombre de « vérités » qui ne sont que les siennes, Haenel se livre à une charge contre l’Amérique aussi scandaleuse par son outrance que dérisoire par la désinvolture avec laquelle, flattant une idéologie anti-américaine typique de certains milieux dits progressistes, l’auteur n’hésite pas à faire dire à Karski, prenant ses lubies pour des faits, que l’Amérique et l’Angleterre sont responsables de l’extermination des Juifs : « c’est en connaissance de cause qu’ils n’ont pas cherché à arrêter l’extermination des Juifs d’Europe. Peut-être à leurs yeux ne fallait-il pas qu’on puisse l’arrêter ? ». Avons-nous tout entendu ? Absolument pas. Se mettant à la place de Karski quand celui-ci rencontre Roosevelt en juillet 1943, il s’exclame « j’avais affronté la violence nazie, j’avais subi la violence des soviétiques…voici que je faisais connaissance avec l’insidieuse violence américaine… que le beau mot de démocratie saurait maquiller ». Pourquoi, tant qu’on y est, ne pas affirmer que le procès de Nuremberg, « savamment orchestré par les Américains, n’a jamais été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe ? » Haenel le fait, et au prétexte de nous inviter à nous identifier au héros polonais luttant seul contre les forces du Mal, nous fait une démonstration de révisionnisme dans laquelle l’Amérique ne vaut guère mieux que l’Allemagne nazie… Pathétique.