Luther, Macron, la société et le marché

(Article paru dans Le Monde le 27 octobre 2017)

Le sang du protestantisme coule-t-il réellement dans les veines de la France, comme l’a déclaré Emmanuel Macron le 22 septembre dernier dans le cadre du colloque organisé par la Fédération Protestante de France à l’occasion du 500° anniversaire de la Réforme? Car d’aucuns pourraient penser que le Président de la république surestime “l’influence de l’esprit de la Réforme sur la société”. Or, ne serait-ce pas là serait ignorer que les forgerons de la République laïque et sociale n’ont cessé   de frapper leur ouvrage au coin de la critique protestante de la perversion catholique de la vérité du christianisme? C’est le cas de Pierre Leroux soulignant en 1848[1] que l’histoire du catholicisme est celle de la dénaturation de l’essence du christianisme. C’est celui d’Edgar Quinet déclarant, en 1859, que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes, elle serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique est l’ennemie de la “liberté moderne”[2]. Et c’est encore celui de Jean Jaurès, certes catholique, mais convaincu[3] que c’est le despotisme de l’Église qui, non seulement a poussé les militants socialistes à se tourner vers le matérialisme, mais a détourné le peuple de la religion, et consacrant à Luther le premier chapitre de sa Thèse complémentaire consacrée aux Origines du socialisme allemand. Que doit au juste l’idéal républicain de justice et de fraternité au fondateur du protestantisme? Et Luther peut-il encore, aujourd’hui, être actuel? Telles sont, de fait, les questions auxquelles nous tâcherons ici de répondre.

            Il y a exactement cinq siècles, Le 31 octobre 1517, le moine de Wittenberg  affichait ses 95 thèses au sujet des Indulgences, démarche qui le conduisit quelques années plus tard à faire du Pape Léon X la figure de Satan dans l’Église[4]. Or, qui veut saisir l’insolence de la pensée de Luther doit précisément revenir à cette fameuse affaire des Indulgences qui virent le Clergé vendre des terrains au Paradis. En effet, comment un chrétien peut-il croire qu’il est possible d’acheter son salut, demande Luther? Et comment un tel commerce, faisant l’avantage des riches, ne serait-il pas source d’injustices? La pensée du moine augustin sera ici aussi claire que radicale, notamment dans son Discours à la noblesse chrétienne de 1520. L’argent aliène et corrompt l’homme. Il déshumanise le monde et interdit aux hommes de faire authentiquement société.

            En effet, pour le moine de Wittenberg, la société est une communauté ou n’est pas. On ne peut donc faire société qu’à la condition de pouvoir vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres. Il en découle que le lien social authentique exclut forcément la domination par l’argent et qu’il n’y a de communauté, et donc de société, que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité, c’est-à-dire de l’amour désintéressé.

            De là, bien sûr, l’acuité du problème politique tel qu’il peut se poser aujourd’hui encore. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle de l’homme. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout du mal dont le premier visage est celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et l’abaisse. Or, cette courbure a un nom: l’égoïsme. Et cet égoïsme, pétri d’orgueil, est la source principale de la cupidité qui, ruinant tout espoir de solidarité, fait obstacle à la société.

            Par où l’on peut voir trois choses. Premièrement, que   si l’égoïsme menace la société, seul le partage   peut la sauver. Deuxièmement, que si l’idée socialiste de la société est   l’idée d’une communauté solidaire, alors l’influence de Luther, comme l’a   souligné Jaurès dans Les origines du socialisme allemand , ne peut plus faire l’ombre d’un doute. Troisièmement, que si nous avons l’ambition, aujourd’hui, d’une société authentique, et a fortiori, d’une République en ordre de marche, il est plus que jamais opportun de tirer parti de la leçon de Luther! Car à la soif du profit comme à l’égoïsme destructeurs du lien social, le moine de Wittenberg opposa une vertu qui définit en propre l’idéal républicain.

            Cette vertu est celle de l’amour fraternel synonyme de générosité et d’humilité. Et elle est l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle rend possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose ainsi au commerce. L’idée luthérienne de la société, on l’aura donc compris, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. La raison en est simple. Une société dans laquelle on ne donne que pour recevoir n’est pas une véritable société. Car il ne suffit nullement d’accorder entre eux les égoïsmes individuels pour les abolir! La société de marché n’existe donc pas! Or, n’est-ce pas cette illusion que Marx et Jaurès n’auront de cesse de dénoncer?

            Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent est “la puissance aliénée de l’humanité”. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine une société dans laquelle les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu, dans La question religieuse et le socialisme[5], que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes du défi que les socialistes républicains ont pour vocation de relever.

            Par où l’on voit, en fin de compte, deux choses. Premièrement, que l’idée de la société comme communauté solidaire, idée qui définit la critique socialiste du capitalisme, est peut-être bien née avec Luther qu’il convient   de méditer afin d’instruire, aujourd’hui, une théorie critique du néo-libéralisme qui ne peut, à lui seul, constituer une projet de société pour le monde qui vient. Deuxièmement, que si Emmanuel Macron a raison d’affirmer que le sang du protestantisme coule dans les veines de la France, il faut ajouter qu’il le peut parce qu’il a d’abord coulé dans celles du socialisme républicain. Puisse la France se libérer de l’illusion que le marché fonde la société et s’ingénier à concilier les impératifs de la croissance et la   responsasibilité solidaire chère à Paul Ricoeur[6]. Alors elle pourra faire couler le sang de Luther dans les veines de la République elle-même.

 

[1] De l’origine démocratique du christianisme.

[2] La révolution religieuse au XIX° siècle, ch. XIII.

[3] La question religieuse et le socialisme, 1891.

[4] Image de la papauté, 1545.

[5] 1891.

[6] “Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique”, revue Esprit,, n° 206, 1994.

De quoi l’hédonisme contemporain est-il le nom?

Communication présentée à l’ISC Paris le samedi 6 octobre 2012

Selon les plus récentes études publiées à ce sujet, l’augmentation du nombre des suicides serait tout à fait préoccupante, en particulier en ce qui concerne les jeunes gens.  Pour ne considérer que le cas de l’Europe, le suicide deviendrait en 2020, selon les estimations de l’O.M.S., la seconde cause de mortalité chez les  jeunes de moins de 25 ans. Curieux paradoxe donc que celui d’une époque dans laquelle, si chacun réclame un droit au bonheur, si chacun   a droit à sa différence, à commencer par celle de jouir comme il l’entend, le désespoir semble gagner de plus en plus de jeunes.  Pour tâcher d’éclaircir ce paradoxe, il nous semble d’opportun  aujourd’hui d’étudier l’hédonisme contemporain en ce qu’il exprime non seulement une crise du politique mais un repli individualiste dont les accents consuméristes ne lui permettent peut-être pas, au grand dam de l’opinion courante, de se constituer comme une sagesse des temps modernes.

L’hédonisme de l’époque hellénistique: Épicure

Pour bien comprendre ce qu’est l’hédonisme aujourd’hui, il convient de rappeler ce que fut, à l’époque hellénistique, l’hédonisme   d’Épicure, qui s’inscrit dans un processus qui le dépasse et qui est celui-là même de la naissance de la philosophie.

Car  les Grecs, en inventant la philosophie, n’ont pas inventé une discipline étroitement spéculative, et encore moins la discipline scolaire à laquelle on la réduit trop souvent. La philosophie a été inventée comme on invente un genre de vie. Et les philosophes se sont très souvent employés à proposer des exercices spirituels qui avaient pour horizon le changement personnel.  Que faut-il entendre  par « exercices spirituels » ? Simplement  des pratiques qui pouvaient être d’ordre physique, comme le régime alimentaire, ou discursif, comme le dialogue et la méditation, ou intuitif, comme la contemplation, mais qui étaient toutes destinées à opérer une modification et une transformation dans le sujet qui les pratiquait.

C’est évidemment à partir de cette idée très singulière de la philosophie qu’il faut envisager l’hédonisme épicurien. Chacun le sait, Épicure[1] a fondé son école à Athènes en 306 avant J.-C. et   s’inscrit dans la tradition du matérialisme atomiste, fondée par Démocrite[2]. Or, on ignore assez souvent qu’il n’est en rien le théoricien d’un hédonisme débridé mais au contraire celui d’une philosophie en laquelle ascèse, volonté, réflexion, action et liberté convergent de façon on ne peut plus singulière. Loin de sacraliser le plaisir, y compris celui du corps, Épicure   montre que   l’on peut atteindre le bonheur dont l’idéal est celui du plaisir pris en un sens qui rompt radicalement avec l’acception commune. Car ce plaisir est un équilibre, et mieux encore un équilibre d’équilibres. Pour être heureux, il convient d’abord de ne manquer de rien physiquement (c’est ce qu’on appelle l’aponie). Il convient ensuite   d’être « équilibré » du point de vue mental, ou moral (c’est ce qu’on appelle ici l’ataraxie). De sorte que le plaisir en quoi consiste le bonheur est la conjugaison de l’aponie et de l’ataraxie, conjugaison qui définit   l’autarkéia, c’est-à-dire l’état du sage qui se suffit à lui-même. Cela ne signifie nullement  qu’il faille se priver de tout   pour être heureux, ce serait contradictoire ! Cela veut dire que le maître mot de  ceux qui veulent accéder au bonheur est celui d’une technique qui n’est autre qu’une métrétique sélective des désirs. Car moins on désire, plus on a de chances de ne pas souffrir du manque de ce que l’on n’a pas.

L’hédonisme, on le voit, est ici le nom d’une activité rationnelle qui consiste à prendre soin de ses pensées.  Mais l’hédonisme est aussi le nom d’une ascèse, si l’on veut bien entendre par ascèse  une pratique de « transformation de soi », conformément  au sens premier de la notion grecque d’askésis.Reste évidemment ici à expliquer  à quel besoin  a répondu l’hédonisme d’Épicure. Or, ce contexte, qui n’est pas sans intérêt pour étudier, nous y viendrons, l’hédonisme contemporain, c’est celui de la crise de la démocratie athénienne.

Les Athéniens, qui avaient fondé les plus grands espoirs dans les réformes   initiées par Clisthène, virent se développer, sous l’influence du modèle rhétorico-sophistique du logos, la corruption et la démagogie dans une Cité livrée à une classe politique plus attachée à ses avantages sonnants et trébuchants qu’au bien de la Cité. Ainsi l’idéal civique dans lequel ils avaient cru d’abord apercevoir la voie du bonheur se retrouva-t-il conspué.    Pourquoi la philosophie devint-elle, avec Épicure, ce qui a la vie pour objet, la raison comme moyen et le bonheur pour    but  sinon parce qu’il s’agit  de pallier la faillite de l’idée politique du bonheur, afférente à l’idéal issu des réformes poursuivies par Périclès?   Lorsque Épicure nous recommande de   nous retirer au jardin, qu’avoue-t-il sinon qu’il est vain de chercher le bonheur dans l’espace de la polis?  Et lorsque par ailleurs les stoïciens soulignent qu’être heureux n’est rien d’autre  qu’être   maître de ses pensées, que proclament-ils sinon   que le Bonheur  est celui de la construction d’une citadelle  intérieure?

 En quoi ce  bouleversement, je veux parler du repli individualiste que traduisent les belles morales de l’Antiquité,  nous concerne-t-il?  Pourquoi   retourner  à Athènes pour penser l’hédonisme d’aujourd’hui? Pour le dire en un mot: parce que nous sommes grecs et d’autant plus grecs que    la crise de la modernité est le produit d’une causalité historique que le déclin de la démocratie athénienne peut éclairer.

L’hédonisme et l’eudémonisme individualistes, ou la seconde révolution moderne.

Notre époque possède en effet   quelque chose de profondément analogue à celle qu’a inauguré le procès de Socrate . Parce que, de la Révolution anglaise à la Révolution française,  nous sommes les héritiers d’une modernité conquérante qui est celle de l’essor de la science et de la refonte démocratique des institutions politiques, nous avons placé tous nos espoirs   dans le développement du droit, convaincus  par Rousseau et Montesquieu que le perfectionnement des lois et des institutions   est la clé du bonheur de l’homme. Conjointement, nous avons fondé les plus grandes espérances dans le développement de la techno-science  et, plus largement, de   la culture à laquelle les Lumières ont attaché des vertus émancipatrices et moralisatrices. Or, de l’aliénation de l’ouvrier de la grande industrie au développement des inégalités économiques,   nous vivons une époque qui semble parfois avouer la faillite des valeurs héritées du XVIIIème siècle. Quelles valeurs?

Valeur, d’abord, de la connaissance rationnelle[3] triomphant des superstitions, du dogmatisme, et censée assurer la marche de l’humanité dans le sens du perfectionnement social et du bonheur[4] Valeur, deuxièmement, de la techno-science et du projet encyclopédiste d’un savoir en tous points libérateur. Valeur, ensuite, du processus de sécularisation de la vie sociale et, conjointement, de la reconnaissance, pour l’individu, de l’inaliénabilité de son droit à la liberté. Valeur, enfin, de l’idéal républicain d’un État libérant les hommes de la sujétion. C’est d’ailleurs cette remise en cause radicale des valeurs humanistes ayant  assuré l’avènement de la modernité politique qui définit   la post-modernité.

 L’hédonisme contemporain, entre repli individualiste et consumérisme

L’hédonisme est aujourd’hui à la croisée de deux séries de causes. La première est assez analogue à celle qui définit la crise de la démocratie athénienne et explique l’émergence des belles morales antiques. La seconde nous semble en revanche tout à fait typique de notre époque et donc historiquement inédite.

Examinons d’abord la première série de causes, celle que peut éclairer, telle est mon hypothèse, la crise de la démocratie athénienne

 (A. L’hédonisme ou l’aveu d’une crise du politique)

De toute évidence, les démocraties occidentales traversent  une crise dont la nature paraît d’abord politique. De la dénonciation   de la loi comme     procédure machiavélique de contrôle des personnes au dénigrement de  l’universalisme républicain accusé de maquiller une politique de domination des minorités culturelles[5], c’est l’idéal de la citoyenneté hérité des Lumières   qui se voit régulièrement conspué.

Conjointement, l’espace public de la Cité, loin d’être appréhendé comme le cadre obligé d’une émancipation à laquelle  chacun désespère de croire, semble au contraire  être l’objet d’une désaffection résignée. Remise en cause de l’autorité, épuisement des énergies participatives, autant de symptômes d’un malaise qui pourrait bien constituer l’aveu  d’un bouleversement profond de notre rapport au   bonheur.   Cette affaire, en vérité,  ne date pas d’hier.

La mise en accusation  de la loi  s’est développée, dès le dix-neuvième siècle, à partir d’un argument élaboré par Marx. Parce que l’État est toujours dirigé par ceux qui appartiennent à la classse économiquement dominante et privilégient les intérêts de cette classe, la loi, sous prétexte d’exprimer l’universel, ne servirait que les intérêts particuliers des plus puissants.  Si notre civilisation judéo-chrétienne est    fondée sur le concept de loi, force est de constater que notre époque  lui tourne à présent le dos avec condescendence et suspicion. Comment expliquer que l’Europe des Lumières   voie aujourd’hui se développer cette défiance? Telle est la question à laquelle on pourra répondre en évoquant le maintien des injustice et des inégalités sociales. Or, cette perdurance  des inégalités est sans doute une des causes principales du repli individualiste et hédoniste. Désenchantés par la politique, déçus par la classe politique, nous ne cherchons plus le bonheur dans l’espace public de la Cité mais dans la sphère la plus privée de notre existence. Peinant à trouver du sens aux relations que nous entretenons avec nos semblables, est-il étonnant que nous ne jurions plus que par le “fun” et la jouissance? En cela, la valorisation du plaisir, sous la forme de l’hédonisme, accuse bien une crise analogue à la crise de la démocratie grecque. Désormais incapables de suspendre notre bonheur au perfectionnement des dispositifs socio-politiques, nous nous sommes persuadés, loin de l’idéal politique de Saint-Just, “Le bonheur est une idée neuve en Europe”, que ce dernier est une affaire personnelle, privée et non publique. Sans plus espérer pouvoir vivre heureux dans la Cité, nous ne cherchons donc plus qu’à l’être de façon individuelle. Sur ce point donc, on peut dire que la crise qui touche les démocraties modernes est tout à fait analogue à celle qui vit la philosophie prendre son essor.

B. La singularité de l’époque contemporaine (l’hédonisme à la croisée de trois chocs)

Loin s’en faut, pourtant,  que notre aujourd’hui soit celui d’une régénescence des valeurs de l’esprit et de la connaissance. Si l’homme grec put espérer trouver la tranquillité et accéder au salut par la réflexion, suivant en cela les pas d’Épicure ou de Diogène, l’homme contemporain n’a, selon moi,  pas cette chance. Comme figure idéale de la sagesse, il est bien en peine de trouver Socrate. En lieu et place du sage, il ne trouvera plus aujourd’hui qu’un quinqagénaire faisant du roller le dimanche matin sur les quais de  Seine, portant un jean troué et un bandana dans les cheveux. Les raisons en sont multiples. Mais elles tiennent pour partie à la singularité de notre époque. Vous l’avez compris, j’en viens donc maintenant à la seconde série de causes, historiquement inédites, qui peuvent nous permettre de mieux comprendre de quoi l’hédonisme est aujourd’hui le nom.  Nous sommes en effet, en ce début de siècle, à la croisée inédite de trois phénomènes majeurs.

Le premier  de ces phénomènes: la faillite du communisme historique, que l’oeuvre de Soljenitsyne et la découverte   des horreurs du  stalinisme précipitèrent   jusqu’à l’effondrement du Mur de Berlin. Il est, en effet, plus que probable que la révélation de l’enfer des Goulags ait largement contribué à détourner les Européens, non pas seulement du communisme, mais aussi du combat politique et de la recherche des conditions sociales du bonheur.

Le second: l’émergence  d’une pensée libertaire qui, dans les années soixante, s’est développée     en  se présentant    comme une contre-culture et une critique, non seulement du capitalisme et de la société de consommation, mais aussi de l’idéal républicain de l’universalité des droits et des devoirs. Être vraiment libre  ne serait  plus aujourd’hui   qu’avoir le droit  de faire valoir ses particularismes   jusqu’au cœur de l’espace public. Loin d’assurer la liberté de tous, la laïcité, disions-nous déjà,     ferait obstacle au droit à la différence, droit dont les partisans font aujourd’hui un bien étrange usage. Car loin de réclamer     le droit, que nul ne leur conteste dans le camp républicain,  d’être différents,   ils défendent  un modèle de société dans laquelle ce seraient très clairement les particularismes qui feraient loi.

Troisième phénomène, plus sensible en France qu’ailleurs: la sécularisation et la déchristianisation de la société, découlant   du processus historique de sa laïcisation.  Car en reléguant la religion dans la sphère privée de l’existence individuelle, le processus de sécularisation de la société moderne a très certainement provoqué l’avènement d’un « monde où les religions continuent d’exister, mais à l’intérieur d’une forme politique et d’un ordre collectif qu’elles ne déterminent plus »[6].

Pour toutes les raisons qui précèdent, nous vivons une époque que définit conjointement la crise du politique et la crise de la culture dont les vertus émancipatrices ne semblent plus faire recette. Disposés sans vergogne à croire que la sagesse recommande de s’éclater “à donf” et de consommer à l’envi, chacun ne cherche plus qu’à tirer avantage de sa position sociale particulière,  bien décidé à jouir de ses droits, sans trop s’encombrer de principes. Nous voilà devenus individualistes à outrance, hédonistes  et d’un matérialisme qui ferait horreur à Épicure lui-même. C’est donc bien, comme nous l’expliquions plus haut, un désenchantement du politique qu’expriment, d’une part le développement de ce phénomène de repli sur le confort et les bonheurs domestiques et privés que résume le cocooning, et d’autre part  le déclin des partis politiques dont l’abstentionnisme et les votes protestataires ébranlent de facto la représentativité. « Hors de moi, point de salut!! », telle serait la devise du consommateur post-moderne dont le lofteur n’est qu’une pénultième déclinaison hyper-narcissique. « Moi, c’est Moi », clame-t-il… J’existe, et si je n’ai rien à dire vous êtes priés de me regarder…

Ainsi pouvons-nous comprendre que s’il y a   crise et si cette crise est bien celle des valeurs qui définissent la modernité, cette faillite a une cause:  la modernité n’ a pas tenu ses promesses de bonheur. C’est donc  à travers les catégories psycho-anthropologiques du ressentiment et de l’amertume qu’il convient d’appréhender les conduites individualistes qui spécifient les temps post-modernes mais qui, selon Gilles Lipovetsky[7], se radicalisent aujourd’hui dans l’hyperconsommation  et   dans un consumérisme  « hyper-narcissique »   qui avouent en vérité deux choses, distinctes mais liées: premièrement l’effacement de la croyance en un sens de l’histoire, deuxièmement la deshérence de l’idéal   social du bonheur.   Car nous sommes, pardonnez-moi de le répéter,     tout à la fois les héritiers deshérités de la faillite du communisme,   les comptables incrédules de la « sortie de la religion » entendue comme produit de la sécularisation de l’espace public, et les parangons  enthousiastes  du capitalisme et de sa logique du désinvestissement des sphères d’action sociale et collective.

C. La singularité de l’hédonisme aujourd’hui

L’hédonisme aujourd’hui semble donc bien éloigné de celui d’Épicure et il ne nous semble guère philosophique. La raison générique en est simple. Tandis que l’hédonisme est synonyme d’ascèse et donc de reflexion, d’introspection, sa vulgate contemporaine ne nous exhorte aucunement à réfléchir, à changer le rapport qui nous lie aux choses mais à vivre nos désirs dans la plus parfaite spontanéité. La difference est ici capitale. C’est réflexivité contre spontanéité. Introspection contre individualisme consumériste. Sans doute  cet hédonisme, dans la glorification de la spontanéité du désir dont il témoigne, renvoie-t-il à deux idées dont on ne saurait ici nier l’importance et que vous devrez, cette année, réinscrire dans une histoire des idées philosophiques.

La première, c’est qu’on n’est jamais aussi libre que lorsqu’on est spontané, comme si la reflexion constitutait une entrave à la liberté. Cette thèse est nietzschéenne et constitue une remise en cause radicale de la conception kantienne mais surtout chrétienne du devoir et de la liberté. Si ma liberté réside dans ma spontanéité, pourquoi devrais-je réfléchir mes désirs? N’ai-je pas mieux à faire, en l’occurrence les tourner dans le sens du plaisir qu’ils peuvent me procurer?

La seconde, c’est qu’on est jamais autant soi-même que lorsqu’on exprime ses désirs inconscients et lorsque nos désirs s’expriment spontanément. Donc, là encore, si ma vérité réside dans ma spontanéité, alors à quoi bon tempérer mes désirs? Les discipliner serait-il autre chose ici qu’y renoncer?

L’hédonisme contemporain, au terme de cette analyse, semble bien être le nom d’une seconde revolution moderne et, conjointement, d’un étrange oubli. Témoin d’un monde désenchanté dans lequel l’espace public ne semble plus être le lieu de la réalisation du bonheur, témoin d’un monde dans lequel l’individu n’imagine plus être heureux ailleurs que dans sa vie privée, l’hédonisme, dans ses accents consuméristes, reflète la crise qui touche les valeurs issues des Lumières  et qui définit la post-modernité comme crise de la modernité. Si notre salut n’est plus dans la Cité, pourquoi ne pas le chercher dans l’intimité de la sphere privée? Si notre salut n’est plus suspendu à l’usage de la raison et au perfectionnement de nos facultés intellectuelles, pourquoi ne résiderait-il pas dans le plaisir plutôt que dans l’effort?

Loin de vouloir ici  “moraliser”, nous sommes pourtant tenus  de souligner un bien étrange renversement, sinon un oubli. Tandis que les morales de l’antiquité considèrent que le bonheur ne tient pas à la possession des choses bonnes mais à la manière dont nous nous représentons une telle possession, l’hédonisme contemporain tend à faire du plaisir un bien absolu, et cela en considérant que la quête du plaisir peut donner un sens à l’existence. Or, y a-t-il quelque chose qui a moins de sens que la souffrance, moins de sens que le plaisir? Rien n’est moins sûr.

 Petite bibliographie

Pascal Brückner, L’euphorie pepétuelle,  Grasset et Fasquelle, 2000.

André  Comte-Sponville, Le bonheur désespérément,  Pleins Feux, 2000.

Idem, Petit traité des grandes vertus,  P.U.F., 1995.

Épicure, Lettre à Ménécée.

Épictète, Manuel.

Luc Ferry et Alain Renaut,  La pensée 68, Gallimard, 1985.

Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Albin Michel, 2001

Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide, Gallimard, 1983.

Idem, Les temps hypermodernes,  Grasset, 2004.

Bertrand Vergely, Le silence de Dieu face aux malheurs du monde, Presses de la Renaissance, 2006.

 


[1] Né en 341, mort en 270 avant J.-C.

[2] Né en 460, mort en 370 avant J.-C., Démocrite développe une théorie atomiste de l’Univers, dont la première formulation est attribuée à Leucippe

[3]  Voltaire n’affirme-t-il pas que « les progrès des sciences et des techniques constituent la voie même du salut de l’humanité »?

[4]  Cf. Condorcet  évoquant, dans la Conclusion du Mémoire sur l’Instruction publique, « le devoir de favoriser la découverte des vérités spéculatives comme l’unique moyen de porter successivement l’espèce humaine aux divers degrés de perfection, et par conséquent de bonheur, où la nature lui permet d’aspirer ».

[5]  Thème récurrent chez Charles Taylor, philosophe canadien. Cf. notamment  Multiculturalisme: différence et démocratie, 1992, traduit et publié en Champs-Flammarion.

[6]  Cf. Marcel Gauchet, La  religion dans la démocratie, page 13 de l’édition Folio-Essais, Gallimard, 1997.

[7]  Cf. Les temps hypermodernes, éditions Grasset, 2004.

Résister au nihilisme!

Nous vivons, à bien des égards, une singulière époque. Ne sommes-nous pas, en effet, les héritiers d’une fort étrange association. Fils et filles des Lumières de l’Europe savante, nous sommes pourtant les débiteurs d’un siècle qui, à plusieurs reprises, a enfourché le cheval noir de l’Apocalypse et qui n’a là nullement dit son dernier mot. « Dieu est mort », nous avait prévenus Nietzsche, nous laissant spectateurs d’un étrange crépuscule où continuent de s’allumer tous les brasiers de la violence, de la famine et de l’intolérance. Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions ? Pas sûr. Si l’on ne tue plus tous les jours au nom de Dieu, loin s’en faut toutefois que nous ayons par là mis un terme à la violence et aux injustices. Car s’il est bien une chose qui caractérise notre époque, c’est  ce qu’il convient  d’appeler l’effacement du  sujet moral . Comment interpréter ce dernier, qui se manifeste principalement par le développement  de l’hyper-individualisme et de l’hédonisme matérialiste ? Selon nous, par la conjonction historiquement inédite de trois phénomènes.

Premièrement, la déchristianisation et la sécularisation, processus qui définit le devenir des sociétés modernes. De la « fracture sociale » à la crise de la représentation politique, en passant par la banalisation, au nom du droit à la différence, du relativisme sceptique, notre présent n’avoue-t-il pas encore et encore que la « sortie de la religion », pour reprendre l’expression du philosophe Marcel Gauchet, pourrait bien constituer  la cause profonde de ce qu’il est convenu d’appeler la post-modernité ?

Deuxièmement, la faillite du communisme historique qui, de la révélation de l’horreur des goulags soviétiques à la chute du Mur de Berlin, symbolise la fin d’une époque, ouverte par la Révolution et qui vit Saint-Just déclarer à l’Assemblée « le bonheur est une idée neuve en Europe ! », formulant ainsi un véritable rêve de « salut ». Car c’est bien   à force de vouloir faire descendre le paradis sur terre, que nos aînés ont entraîné l’Europe dans l’enfer des camps et enterré, du coup, le rêve eudémoniste des Lumières.

Enfin, le triomphe planétaire du capitalisme qui, quoi qu’on en dise, et pour autant qu’il s’inscrit dans une tradition libérale des plus nobles, ne laisse pas pour autant de répéter à l’envi la légitimité de la poursuite de l’intérêt particulier, et donc de l’égoïsme. Il n’est d’ailleurs nullement surprenant que le libertarisme, cette prétendue « contre-culture »,  se soit développé dans le monde occidental. Car si d’un côté il se présente contre une critique de la société de consommation  et de l’économie capitaliste, il repose d’un autre côté sur des valeurs typiquement libérales qui sont celles de l’individu, de la liberté, valeurs qui aujourd’hui constituent le fond d’un certain nombre de discours opposant à l’universalisme républicain, accusé d’uniformiser les conduites, le droit à la différence.

Par où l’on voit que la conjugaison de ces trois phénomènes, en exacerbant l’individualisme propre à la logique libérale et libertaire, en favorisant le développement du relativisme et du scepticisme,  pourrait bien faire planer, plus tôt qu’on ne le pense, la menace d’un danger pourtant bien réel aujourd’hui. Admettons avec notre époque que tout se vaut, que tout est discutable… Dans ce cas, plus rien n’aurait de valeur absolue, et donc  plus rien n’aurait vraiment de valeur. Or, comment ne pas reconnaître ici le danger même du nihilisme ?

La chute du mur de Berlin ou le capitalisme mis à nu

9 novembre 1989. C’était il y a vingt ans. C’était hier. Le mur est tombé, et avec lui s’est effondré une utopie qui n’en finissait plus de se montrer sous ses dehors les plus monstrueux, l’utopie d’une société sans classe, d’un monde de justice et de fraternité, mais qui en définitive était parvenu, à force de vouloir obstinément faire descendre le paradis sur terre, à produire l’enfer si bien décrit par Soljenytsine, en 1974, dans l’Archipel du Goulag.

L’on pourra, bien sûr, chercher à expliquer la chute du mur de la façon la plus savante, en termes de causalité économique d’abord, en termes de causalité géo-politique ensuite. Mais n’empêche que le communisme s’est sans doute effondré d’avoir promis à l’Europe moderne la lune, de lui avoir promis le royaume de Dieu sur terre, et de le lui avoir promis sans Dieu. En ce sens, la chute du Mur est donc la ruine de ce qu’il faut appeler ici un messianisme séculier. Il n’est qu’à lire les textes de jeunesse de Karl Marx, et en particulier les Manuscrits de 1844, pour s’en convaincre.

Mais si le 9 novembre 1989 symbolise si fortement l’effondrement du socialisme matérialiste et marxiste, qui est sans aucun doute l’un des événements majeurs de cette fin de siècle, la chute du Mur symbolise tout autant le malaise qui touche aujourd’hui plus que jamais le monde libéral. Tant que le Mur était debout, tant que le communisme était vaillant, l’Occident y trouvait un ennemi idéal, un ennemi taillé pour lui, un ennemi rêvé, et pouvait donc <il ne s’en privait pas> tirer orgueil du mal absolu qu’il avait pour vocation de combattre. La lutte contre le collectivisme, contre le totalitarisme, lui donnaient sa raison d’être et, d’une certaine façon, la preuve de sa vertu.

Or, la chute du Mur n’a-t-elle pas fragilisé l’Occident dans la mesure où le capitalisme étant désormais sans ennemi, en tout cas sans rival, il peine plus que jamais à trouver sa justification ? Que l’Occident était beau sous Staline, sous Brejnev !! Que la RDA d’Érich Honecker était réconfortante. Car l’Occident est aujourd’hui seul, avec ses millions de chômeurs, mais aussi avec ses milliards d’affamés et de damnés tout autour.

L’on dira que militairement, et même économiquement, le monde occidental n’a jamais été aussi puissant. C’est relativement vrai. Mais à quoi bon la force quand on n’a plus la foi ? Et n’est-il pas à craindre que sous l’effet de la disqualification historique du communisme,  le capitalisme soit de plus en plus conspué et diabolisé ? De sorte que s’il a triomphé du communisme, l’on est en droit de se demander s’il saura bien se sauver de lui-même ?