Tirage au sort à l’entrée de l’Université: l’arbre qui cache la forêt!

Si nombre de Français l’ignorent, les candidats au baccalauréat, qui formuleront leurs vœux d’affectation dans l’enseignement supérieur via l’application Admission Post-Bac avant le 20 mars, l’apprendront bien vite. Nombre de filières universitaires étant saturées, c’est par tirage au sort, et donc indépendamment de tout critère de mérite, qu’ils seront affectés dans telle ou telle licence dite « sous tension », c’est-à-dire qui n’a pas la capacité d’accueillir tous les postulants. Et c’est pour clarifier une situation qui, du point de vue juridique, était jusque-là bancale, que le Gouvernement a donné pour mission au Conseil national de l’enseignement supérieur d’examiner, le 17 janvier, un projet d’arrêté ministériel prévoyant de recourir au tirage au sort pour départager les candidats qui devraient l’être.
Or, si ce système d’affectation, de l’aveu même de Thierry Mandon, Secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, est « le plus bête des systèmes », ne convient-il pas de dénoncer l’aveuglement idéologique qui, seul, peut expliquer que les pouvoirs publics préfèrent, dans certains cas, abandonner au hasard une procédure d’affectation dont les enjeux importent tellement aux étudiants et à leurs familles ? Car enfin, qui ne voit que le choix du « tirage au sort » n’exprime que le refus de la sélection à l’entrée de l’Université ? Le système A.P.B., nous dit-on, est pensé de telle sorte que le plus grand nombre de jeunes aient une place dans l’enseignement supérieur, ce qui, soulignons-le, n’est pas si simple quand 92% des candidats au baccalauréat général réussissent l’examen ! Mais si cet objectif semble légitime, ne serait-il pas tout aussi légitime d’accorder la priorité à ceux qui ont le plus de chances de réussir, et d’instaurer une sélection à l’entrée des Licences d’Université ?
Car les faits sont là, têtus et obstinés. Alors que 92% des candidats obtiennent l’examen du baccalauréat général, 45% des étudiants de première année de Licence (toutes filières confondues) échouent à l’examen de passage en deuxième année. Si on ajoute à cela, comme l’ont montré les sociologues Baudelot et Establet, que le nombre de lauréats des concours les plus sélectifs, issus de la classe ouvrière, a diminué de moitié entre 1969 et 1999 (de 15% à 7%) et qu’en 2011, une étude du CEVIPOF, un institut de recherches attaché à Sciences-Po. Paris, soulignait que le taux d’étudiants d’origine modeste scolarisés dans les Grandes Écoles ne dépassait pas 5%, apparaissent clairement deux choses. La première, qu’en termes de justice sociale, les politiques scolaires menées depuis quarante ans constituent un fiasco (ce que corroborent par ailleurs les résultats des enquêtes PISA les plus récentes). La seconde, qu’en termes de politique éducative, il n’y a eu aucune alternance depuis les années soixante-dix.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite le mot même de « sélection », comme en témoigne aujourd’hui encore l’action du Gouvernement préférant affecter des étudiants par tirage au sort plutôt que les sélectionner au mérite, il convient de rappeler à quel point notre culture hexagonale, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a droit. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante.
On ne soulignera jamais trop, ici, l’influence de Pierre Bourdieu sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, non seulement sur la réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la loi d’Orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin, mais, plus récemment aussi, sur la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique, diligentée, en 2009 à la demande du Président Sarkozy, par le secrétaire d’État à l’Immigration à dessein d’ouvrir ces carrières à la diversité ethnique et culturelle…. Dans ces trois cas, un même postulat : la sélection maquille en vérité une entreprise de reproduction des élites et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, et s’il ne faut guère s’étonner qu’aujourd’hui encore l’Unef, principal syndicat étudiant, ne voie dans la sélection qu’une « source d’injustice sociale », chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles.
D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui confisquées par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique aux parcours d’excellence. Mais cela ne s’explique-t-il pas aisément ? Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Sur ce point, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières réputées sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel favorable ont été exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse… De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen, ne sera jamais absolument juste. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne se valent pas. Est-il, dès lors, illusoire, d’espérer que la prochaine élection présidentielle puisse être l’occasion de la mise en œuvre d’une politique scolaire conciliant sélection et justice pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme ?

(Paru dans l’édition du jeudi 9 février 2017 du Figaro)

Sélection en Master: l’arbre qui cache la forêt!

Le 10 février dernier, le Conseil d’État rendait un avis rappelant que la sélection « ne peut être mise en place pour l’accès aux formations de première ou deuxième année de master à l’Université ». Or, cet avis, loin d’être anodin, place les pouvoirs publics au pied du mur. Premièrement, parce qu’il met le Gouvernement en demeure de faire paraître, dans les prochains jours, un décret pour donner le droit aux universités de sélectionner leurs étudiants, ce qu’un certain nombre d’entre elles font depuis belle lurette. Deuxièmement, parce que la « sélection », à l’aune des politiques éducatives menées en France depuis trente ans, est devenue l’épouvantail d’une époque qui n’en finit plus de céder à la tentation du déni de réalité et dans laquelle chacun feint de croire, alors que le système éducatif n’a jamais été aussi peu démocratique, que le retour des inégalités le menace. Comme s’il avait suffi, à la fin des années soixante, de déclarer la guerre à la reproduction des élites et de scander de façon incantatoire l’impératif démocratique pour rendre accessibles à tous les parcours de réussite!
Or, les faits sont là, entêtants et confirmés par les études sociologiques les plus sérieuses mais aussi par tous les rapports diligentés par les pouvoirs publics. Jamais les étudiants issus des milieux les plus modestes n’ont eu moins de chances de réussir leurs études supérieures, ce dont témoignent les conditions d’accès aux filières d’excellence.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite, sitôt qu’on le prononce, le mot de « sélection », il convient d’abord de rappeler à quel point notre culture hexagonale, héritière des Lumières qui virent Condorcet élaborer le concept d’une école libératrice, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a le droit de prétendre. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante, entreprise dans laquelle le sociologue Pierre Bourdieu, en affirmant que la fonction sociale du système éducatif est de pérenniser la domination de la bourgeoisie, joua un rôle déterminant
On ne dira jamais assez l’influence de cet intellectuel sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, en particulier sur la Réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la Loi d’orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin. Dans les deux cas, un même postulat : la sélection prétendument méritocratique maquille une entreprise de reproduction des élites sociales et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles qui, en sélectionnant les étudiants au mérite, les inclinent à tirer le meilleur d’eux-mêmes. D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui « confisquées » par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique, non seulement aux Classes préparatoires, mais plus généralement aux parcours de réussite. Mais cela s’explique assez aisément. Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Dans cette affaire, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières dites sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel « porteur », ont été avantageusement exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse. De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen , ne sera jamais absolument juste et il serait bien naïf de le croire. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne sont pas égales entre elles, et c’est pour cette raison que le devoir de justice de l’État est plus que jamais, d’organiser la sélection des plus méritants, y compris à l’Université, pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme.

publié dans Le Figaro l’édition du 28 mars 2016

Politique scolaire: l’entêtement français!

Les faits sont là, têtus et obstinés. En matière de reproduction des élites, la France “progresse”   avec une  régularité consternante. Comme l’établit la dernière enquête PISA sur le niveau des élèves,  elle est même la triste championne de l’O.C.D.E. Comment, dès lors,  ces résultats pourraient-ils ne pas mettre un comble   aux politiques scolaires menées dans notre pays depuis quarante ans?

Pour   comprendre le  cruel paradoxe dans lequel nous nous trouvons, il convient  de noter que, pour des raisons historiques,  l’École française ne se veut pas seulement le lieu de l’instruction. Elle se veut aussi le creuset de la Nation, et elle a vocation à l’être parce que sa mission est non seulement éducative mais sociale. Nous le devons à Condorcet qui   rêva une École gratuite, obligatoire et laïque Nous le devons aussi  à Jules Ferry et  Ferdinand Buisson pour qui  l’École se doit d’être  “l’Église du peuple”, dans laquelle les différences de condition sociale se dépassent dans la culture   d’un patrimoine commun trop longtemps confisqué par les élites. Cette vocation émancipatrice, nous le savons, a déterminé le développement d’un modèle scolaire méritocratique: la meilleure réussite pour les meilleurs.  Ainsi   l’École  est-elle    tout à la fois le symbole  et le socle d’une nation qui se veut au service de la “chose publique”. Que cet équilibre social instable vacille, et c’est tout l’édifice républicain qui s’en trouve   délégitimé.

C’est d’ailleurs ce qui se produisit à la fin des années soixante, à une époque où le magistère exercé       par   certains intellectuels ne peut   être passé sous silence. C’est d’abord celui du philosophe Michel    Foucault convaincu     que les habillages   républicains ne font que  voiler  la nudité  d’un pouvoir disciplinaire et répressif.  C’est aussi celui du sociologue Pierre Bourdieu qui, dès 1969, accuse notre système éducatif  de favoriser  la  reproduction des élites. On pourra ici   douter de l’intérêt d’impliquer  les figures de ces deux  intellectuels. Mais c’est qu’alors on refusera   de reconnaître deux choses. La première, qu’en matière de politique scolaire il n’y a pas eu d’alternance depuis près de quarante ans, La deuxième,   que s’il n’ y a pas eu d’alternance,  c’est précisément  à cause de l’influence exercée par Bourdieu et Foucault en matière de politique éducative.

Revenons à Pierre Bourdieu. Que dit-il en 1969? Essentiellement deux choses. Que la bourgeoisie s’accapare les meilleures positions sociales et qu’elle y parvient en modelant les critères de sélection scolaire sur les aptitudes qui sont typiquement  les siennes.   Or, s’il est clair que le Lycée et l’Université de la fin des années soixante restent fermés à double tour pour les jeunes issus des milieux défavorisés, reste à savoir pourquoi, depuis, nous ne parvenons pas à démocratiser les parcours scolaires de réussite. Car encore une fois, les faits ne sont-ils pas établis?  En 1991, les sociologues Baudelot et Establet ont établi que le nombre de lauréats des concours les plus sélectifs, issus de la classe ouvrière, a diminué de moitié entre 1969 et 1989 (de 15% à 7%). En 2005, une étude du CEVIPOF, un institut de recherches attaché à Sciences-Po. Paris, montrait que le taux d’étudiants d’origine modeste  scolarisés dans les Grandes Écoles ne dépassait pas 5%!

Reste donc, non plus à établir, mais à expliquer les faits! Au nom d’une idée   contestable de la démocratie, nous avons en vérité   renoncé progressivement à sélectionner les élèves. Persuadés que tous les jeunes ont  le droit de faire des études, et cela même s’ils n’en ont pas  les capacités, nous avons  organisé, en créant  le Collège unique (1974), un afflux massif de jeunes dans l’enseignement secondaire et supérieur. Or, n’est-ce pas  cette représentation idéologique   qui   doit être mise en cause? Que tous les enfants aient les mêmes droits est une chose. Qu’ils aient tous les mêmes aptitudes en est une autre… La Loi d’Orientation de 1989  n’a-t-elle pas ici sonné le glas de l’École libératrice ? Le Ministre de l’Éducation Nationale y fit, en effet, inscrire   l’interdiction  d’envisager la maîtrise des langages fondamentaux  comme un critère légitime de sélection scolaire. Point n’est besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison avancée alors. Ces langages étant mieux maîtrisés par les enfants des milieux favorisés, on a considéré qu’il serait socialement injuste d’en imposer la maîtrise aux élèves issus de milieux plus modestes.

On n’a donc nullement cherché à élever les moins chanceux des élèves au niveau d’exigence accessible aux plus chanceux. Avec  un entêtement   sidérant et drapé dans l’illusion de faire oeuvre démocratique, on a tout  bonnement cessé d’exiger de tous ce que seuls certains peuvent trouver dans leur environnement privilégié. Ici la vérité peut s’énoncer clairement: comment une École qui depuis   quarante ans a honte d’exiger de tous ses élèves qu’ils s’élèvent pourrait-elle bien être démocratique?