Baccalauréat: l’arbre qui cache la forêt

 À n’en point douter, la session 2019 du Baccalauréat restera gravée dans les mémoires. Considérons, en effet, deux candidats de la filière scientifique ayant   une moyenne annuelle de 15/20 en mathématiques. Imaginons que ces candidats aient, dans cette discipline, raté l’épreuve   du baccalauréat et qu’ils y aient obtenu   la note de 5/20. Supposons  que le premier de ces deux candidats ait été évalué par un correcteur ayant retenu ses notes. La note prise en compte pour l’obtention du baccalauréat sera, en vertu de la décision prise par le Ministre de l’Éducation, la note de contrôle continu, donc sa moyenne annuelle de 15/20.  Supposons aussi que la copie du second candidat ait été notée par un correcteur n’ayant pas retenu ses notes. Dans ce cas, la note prise en compte est celle obtenue à l’épreuve de mathématiques, donc la note de 5/20. Or, J.-M. Blanquer a par ailleurs demandé, pour les candidats dont les copies  ont été corrigées par des correcteurs ayant retenu leurs notes, que soit prise en compte, entre la note de contrôle continu et la note obtenue à l’examen, la meilleure des deux. Conséquence: nos deux candidats,  qui ont autant de mérite l’un que l’autre,   pourront   être admis ou refusés à l’examen sous l’efffet de causes  tout à fait étrangères à leurs capacités   respectives. Or, comment cette situation, effective aujourd’hui, pourrait-elle ne pas entrer en contradiction avec le principe de justice,  qui commande d’évaluer les copies à la mesure du mérite des candidats? 

Pour autant,  et puisque la défiance d’une bonne partie du corps enseignant vis-à-vis de la réforme du lycée initiée par le Ministre est venue perturber le déroulement d’un examen qui, depuis le début du XIX° siècle ouvre l’accès à l’enseignement supérieur et constitue le premier grade universitaire, ne faut-il pas regarder la réalité en face et poser trois questions?

La première: n’est-il pas grand temps de reconnaître que les politiques scolaires menées depuis quarante ans, loin d’atteindre leurs objectifs, n’ont fait que renforcer les inégalités sociales? Comme l’a établi la dernière enquête PISA[1]sur le niveau des élèves  la France est, parmi les pays de l’O.C.D.E.,  la  championne des inégalités scolaires, qui voit moins de 5% des étudiants issus de milieux ouvriers dans les grandes   écoles et les troisièmes cycles universitaires.Comment, dès lors,  ce premier fait  pourrait-il ne pas mettre un comble   à ces politiques? Car l’École française ne se veut pas seulement le lieu de l’instruction. Elle se veut  le creuset de la Nation, ce qui a déterminé le développement d’un modèle scolaire méritocratique.  Que cet équilibre émancipateur vacille, et c’est tout l’édifice républicain qui s’en trouve   délégitimé. C’est d’ailleurs ce qui se produisit à la fin des années soixante   sous l’influence de Pierre Bourdieu qui  accusa notre système éducatif  de favoriser la reproduction des élites. Or, s’il est clair que le Lycée et l’Université, en 1969, restent fermés à double tour pour les jeunes issus des milieux défavorisés, force est de constater    que les politiques   menées depuis n’ont pas  réussi leur “pari démocratique”.

La deuxième: pourquoi refuser d’admettre que l’examen du baccalauréat a cessé depuis belle lurette d’être sélectif? Car les faits sont là, le taux moyen   de    réussite à l’examen du baccalauréat général étant de 91,5% pour les trois dernières années.Cette réussite massive des candidats atteste-t-elle leur aptitude à poursuivre des études supérieures?    Absolument pas puisque, là encore, les chiffres parlent d’eux-mêmes.  Plus de 50% des étudiants inscrits en première année de Licence   échouent à l’examen de passage en deuxième année!  

            D’où, bien sûr, la troisième question: à quoi sert aujourd’hui le baccalauréat?  Quand 50% des étudiants   échouent en première année, il ne mesure pas leur aptitude à poursuivre des études supérieures.Pourquoi, dès lors, maintenir en l’état un examen réussi par l’écrasante majorité des candidats?Ne serait-il pas plus coherent, comme le prévoit partiellement la réforme du Lycée initiée par le Minsitre de l’éducation,   de lui substituer une évaluation opérée tout au long de l’année? Nous économiserions près de deux millards  d’euros. L’autorité des professeurs en serait renforcée. D’aucuns redoutent  qu’une évaluation non anonyme soit moins équitable. Mais est-il certain qu’une notation anonyme soit plus juste et plus responsable?Qu’il nous soit permis d’en douter. Qu’il nous soit aussi permis  de répondre à ceux qui craignent que la suppression de l’examen terminal du baccalauréat ne stigmatise les lycées de banlieues. Où est, ici,  le probleme? Les filières sélectives recrutent   leurs étudiants   à partir des dossiers qui leur sont transmis, par leur établissement d’origine, fin mars.Quant aux filières universitaires, elles sont en majorité  accessibles   de plein droit à tout bachelier. La suppression de l’examen terminal ne désavantagerait donc nullement les élèves scolarisés dans les établissements des quartiers dits sensibles.

Il est temps de conclure entre propos. S’il est clair que la réponse de J.M. Blanquer aux professeurs opposés à la réforme  qu’il tâche de mettre en œuvre n’est pas satisfaisante,  nous devons pourtant prendre acte de la réalité, et  cela   implique deux choses. Premièrement,  de cesser de feindre de croire que la situation que le ministre de l’éducation veut transformer est, à l’aune de la vocation émancipatrice du système éducatif, acceptable. Nous l’avons déjà souligné. Jamais le système éducatif français n’a été  aussi contre-productif. La deuxième,  de cesser de croire que le baccalauréat, sous sa forme actuelle,   possède encore une utilité.


[1]Décembre 2016

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