Épicure, une expérience de la profondeur du corps

(Article publié dans la revue Espace-Prépas, n° 173, octobre 2017)

La pensée d’Épicure est un matérialisme moniste. Il existe en effet deux types de matérialismes. Le premier est dualiste, qui veut que si tout n’est pas matière tout ce qui ne l’est pas est déterminé par cette dernière. Le second est moniste, qui ne reconnaît qu’une seule substance, la matière. Or, pour Épicure, tout est matière. Le matérialisme épicurien est en outre atomiste, qui considère que la plus petite particule de matière, indivisible (du grec a-tomos, insécable) donc, est l’atome. Ceci précisé, soulignons que la pensée d’Épicure, et c’est ce que nous tâcherons d’établir, engage la question du corps en deux sens distincts quoique liés. Car le corps est d’abord, en un sens vernaculaire, la chose matérielle, disctincte de l’esprit. Or, si tout est matière, on peut dire alors que tout est corps. Il ne sera donc guère étonnant, de ce premier point de vue, que la théorie de la connaissance fasse droit à la sensation et que l’ontologie épicurienne ne soit qu’une science des corps, une physique. On ne s’étonnera pas davantage que, sur le terrain de la morale, Épicure réhabilite les désirs et les besoins venant du corps, bref que l’idéal du bonheur devienne celui d’un équilibre accessible à condition de satisfaire les appétits corporels. Cela dit, la morale d’Épicure ne s’épuise pas dans la critique du spiritualisme, voire du puritanisme pythagoricien ou platonicien. Elle ne se contente pas de légitimer les besoins du corps. Car en montrant en quoi la satisfaction relative des appétits corporels conditionne l’accès au bonheur, elle tend à établir que l’expérience du bonheur est celle-là même du corps comme si être heureux n’était qu’être présent à son corps, autrement dit présent à l’instant présent. De sorte que si la pensée d’Épicure est un hédonisme, elle est aussi un ascétisme, autrement dit un genre de vie qui, adossé à des exercices, autorise une veritable réconcilation avec la nature et rend possible l’expérience d’un véritable émerveillement. Nous procéderons donc en trois temps. Dans le premier, nous montrerons que la sagesse d’Épicure a pour point de départ une expérience et un choix fondamentaux. Dans un second temps, nous expliquerons en quoi l’hédonisme épicurien engage une ascèse  proprement corporelle. Enfin, nous tenterons d’établir que cette ascèse débouche sur une expérience qui n’est autre que celle de la profondeur du corps.

Au point de départ, une expérience et un choix

La sagesse d’Épicure répond à une aspiration et à un besoin historiquement déterminé. L’homme aspire au bonheur et c’est à ce titre que   la philosophie sera “une activité qui par des discours et des raisonnements nous procure la vie heureuse”. Mais la sagesse épicurienne répond aussi à un besoin, comme d’ailleurs toutes les belles morales de l’antiquité. Or, ce besoin n’est autre que celui de pallier la crise de la démocratie athénienne.

Les Athéniens, qui avaient fondé les plus grands espoirs dans les réformes   initiées par Clisthène, virent se développer corruption et démagogie dans une Cité livrée à une classe politique plus attachée à ses avantages sonnants et trébuchants qu’au bien de la Cité. Pourquoi la philosophie fut-elle alors ce qui a la raison comme moyen et le bonheur pour   but sinon parce qu’il s’agissait de pallier la faillite de l’idée politique du bonheur, afférente à l’idéal issu des réformes poursuivies par Périclès?   Aussi Épicure, nous recommandant   de   nous retirer au jardin, montre-t-il d’abord qu’il est vain de chercher le bonheur dans l’espace de la polis. Pourtant, la crise de la démocratie athénienne, en ce qu’elle explique tout autant la naissance du cynisme que celle de l’épicurisme, ne rend pas compte, à elle seule, de l’originalité de la morale d’Épicure.

Cette dernière a en effet pour point de départ une expérience et un choix.

L’expérience est celle de la chair. On peut le lire dans les Sentences vaticanes: “voix de la chair. Ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid. Celui qui dispose de cela peut lutter pour le Bonheur”. Bien sûr, la chair n’est pas ici une partie du corps mais, en un sens qui semble nouveau, le sujet de la douleur, du plaisir, en un mot: l’individu. Ici, la chair nest pas séparée de l’âme puisqu’on ne peut éprouver de douleur ni de plaisir sans en avoir conscience. L’expérience de la chair va d’ailleurs, disions-nous, fonder un choix. Ce qui compte, c’est  avant tout de délivrer la chair de sa souffrance et de lui permettre d’atteindre le plaisir. De sorte que pour Épicure, le choix de Socrate et de Platon, en faveur de l’amour du Bien, repose sur une illusion. L’individu n’est mû que par la recherche du plaisir et de son intérêt. C’est d’ailleurs ici que la philosophie, et la reflexion sur le corps, a son mot à dire. Car si l’on peut chercher le plaisir avec excès et de façon déraisonnable, on peut le rechercher de façon réfléchie et raisonnable, ce qui n’est rien d’autre que rechercher le vrai plaisir.

Or, qu’est-ce que le vrai plaisir pour Épicure? C’est peut-être, nous y reviendrons, le pur plaisir d’exister, et d’exister d’abord en tant que corps. Pourquoi, en effet, les hommes sont-ils malheureux et souffrent-ils, sinon précisément parce qu’ils ignorent le véritable plaisir? Recherchant ce dernier, ils ne parviennent pas à l’atteindre parce qu’ils désirent ce qu’ils n’ont pas ou bien encore parce que la peur de perdre ce qu’ils ont les empêche d’en profiter et donc d’en retirer du plaisir.

En y réfléchissant, on aperçoit que si les hommes souffrent, c’est d’abord en vertu de la vacuité de leurs opinions. On comprend dès lors quelle sera la mission de la philosophie qui sera médecine de l’âme. Mais on comprend aussi que si la philosophie est une activité qui procure le bonheur, c’est parce que la peine et la souffrance humaine ont pour origine des opinions creuses. Il faudra donc soigner l’âme malade parce qu’il faudra apprendre à goûter le plaisir et supporter d’être heureux.

Mais pour cela, il va falloir repenser le plaisir et repenser le corps. Car il y a selon Épicure deux types de plaisirs. Il y a les plaisirs dits “en mouvement” qui, se propageant dans la chair, provoquent des excitations éphémères. Si les hommes sont malheureux, c’est parce qu’ils recherchent exclusivement ces plaisirs qui sont insatiables et les condamnent à l’amertume. Il faut donc distinguer de ces plaisirs un second type, le “plaisir stable” qui est  un état d’équilibre qui consiste, affirme Épicure, à ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid. Citons ici le § 128 de la Lettre à Ménécée : “Ce pour quoi nous faisons toute chose, c’est ne pas souffrir. Et une fois que cela se réalise en nous, se dissipe toute la tempête de l’âme”. Ce que décrit dans ce passage Épicure est l’état de l’aponia,   l’absence de trouble corporel, qui est l’état dans lequel les besoins naturels du corps sont comblés et qu’il ne faut pas confondre avec l’ataraxia qui est l’absence de trouble psychique. Ceci précisé, il importe de comprendre que le plaisir, comme anéantissement de la douleur corporelle, est un bien auquel ne peut s’ajouter aucun nouveau plaisir.

L’on pourrait ici s’étonner que la simple suppression de la faim et de la soif puisse nous permettre de réaliser cet état de plaisir tranquille qui définit le bonheur. Or, il faut comprendre que cet état de suppression de la souffrance du corps, qui est un état d’équilibre, ouvre la conscience à une espèce de sentiment global, cénesthésique, de l’existence propre, autrement dit que cet état d’équilibre ouvre la possibilité d’une conscience confuse des sensations émanant de la profondeur du corps. Tout se passerait   alors comme si, en abolissant l’état d’insatisfaction qui l’absorbait dans la recherche d’un objet particulier, l’homme parvenait à prendre conscience de quelque chose d’extraordinaire, déjà présente en lui mais de façon inconsciente, le plaisir merveilleux d’exister. Plaisir d’une pure présence à soi, à son corps, à sa respiration. Comme si le bonheur était quelque chose que l’on respire, donc, encore une fois, de profondément corporel. On peut d’ailleurs ici se demander si le bonheur tel que le conçoit le philosophe du Jardin n’entretient pas quelque resemblance avec ce que Rousseau, dans la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire appelle “le Bonheur suffisant, parfait et plein”. Citons Rousseau: “De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence. Tant que cet état dure on se suffit à soi-même”.

 Une ascèse des désirs, une discipline du corps

Or, l’accès au plaisir comme bonheur plein d’exister ne peut être atteint immédiatement mais au moyen d’une ascèse des désirs. Car enfin, pourquoi les hommes sont-ils malheureux sinon   parce que,  torturés par des désirs dont l’immensité n’a d’égale que la vacuité, ils vivent dans la frustration? Désir de pouvoir, de richesse entre autres. Il faudra donc faire le départ entre les désirs naturels et nécessaires, ceux qui le sont sans être nécessaires et ceux qui sont ni nécessaires ni naturels, et cette analyse va se développer à partir d’une reconnaissance pleine et entière de la réalité dynamique que constitue le corps.

Sont naturels et nécessaires les désirs qui délivrent d’une douleur et qui correspondent aux exigences vitales du corps. Sont naturels mais non nécessaires le désir des mets somptueux, le désir sexuel. Ne sont ni nécessaires ni naturels les désirs sans limite de gloire, de richesse, d’immortalité. Or, ces disctinctions ne peuvent s’opérer immédiatement mais réclament ces “discours et ces raisonnements” qui constituent, pour partie, l’ascèse philosophique. Et cette ascèse est donc une ascèse des désirs, un travail de réflexion, de transformation de soi, qui vise à atteindre un état corporel et psychique dans lequel, libéré des désirs vains, on aura alors aboli la torture que supporte l’homme malheureux.

L’ascèse des désirs est ainsi un travail à la fois intellectuel et pratique, ascétique et méditatif, qui consiste à s’exercer à limiter les désirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires à l’équilibre du corps.

Reste qu’une grave menace pèse sur le bonheur de l’homme. Car le plaisir peut-il être parfait si la crainte de la mort, autrement dit de la dissolution du corps, et la peur des dieux viennent le troubler? S’il faut élaborer une physique mettant en evidence la vanité de ces deux peurs c’est donc bien en vertu du choix de vie originel dont nous parlions plus haut et qui vise la paix de l’âme présente au corps, le plaisir pur. Épicure le dit dans la maxime XI des Maximes capitales: “Si nous n’avions pas de troubles à cause de nos appréhensions au sujet des phénomènes célestes et de la mort, nous n’aurions pas besoin de l’étude de la nature”. On sait comment Épicure invalide la crainte des dieux et celle de la mort. La première procède d’un anthropomorphisme qui consiste à imaginer les dieux inquiets et passant leur temps à nous épier. La seconde procède de l’illusion qui découle de la croyance en l’immortalité de l’âme. Or, celle-ci est matérielle et mortelle. Par suite, si l’on admet que toute douleur ou tout plaisir réside dans la sensation corporelle, la mort n’est donc rien pour nous puisque morts nous ne sentons plus rien. On n’a donc pas davantage à craindre la mort que les dieux. “Tant que nous sommes là nous-mêmes, la mort n’y est pas et quand la mort est là nous n’y sommes plus”.

On ajoutera ici qu’Épicure se représente les dieux de façon très singulière. La divinité ne constitue pas un pouvoir de créer, de dominer mais la perfection de l’être suprême: bonheur, plaisir, indestructibilité. Épicure trouve donc dans la représentation des dieux le plaisir émerveillé que l’on peut prendre en contemplant la beauté. Car les dieux sont   l’incarnation de l’idéal de vie épicurien tant il est vrai que leur vie consiste à jouir de leur perfection et du plus pur plaisir d’exister. Cela dit, il ne suffit pas de raisonner pour mener une vie conforme au choix fondamental. Encore faut-il s’exercer. S’exercer, c’est-à-dire s’assimiler intimement les principes fondamentaux, les incorporer. Citons ici un passage de la Lettre à Ménécée, tiré du § 124: “tous ces enseignements, médite les jour et nuit…. Ainsi tu n’éprouveras de trouble ni en songe ni dans la veille mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes”. Mais surtout, il faut pratiquer la discipline des désirs. Cela veut dire qu’il faut savoir se contenter de ce qui peut être atteint facilement et renoncer au superflu. Qui ne voit ici que si la formule est simple, elle ne manque pas d’entraîner un changement radical dans notre manière de vivre? Se contenter de vêtements simples, de mets simples, renoncer aux honneurs, vivre retiré.

Le plaisir de l’émerveillement: une expérience de la profondeur du corps

 

Tous ces exercices convergent vers un exercice qui leur donne sens et qui, pour les épicuriens, est fondamental. Cet exercice est celui de la détente, qui permet de jouir des plaisirs de l’âme et des plaisirs stables du corps, et en un mot, de vivre l’émerveillement considéré comme pur plaisir d’exister. Or, ce dernier est d’abord, nous le disions   plus haut, celui d’être réellement présent à son corps, à ses aspirations et, de fait, à ce que l’on ressent physiquement et qui n’est pas nécessairement ce que l’on juge que l’on ressent ou doit ressentir. C’est aussi le plaisir de la connaissance. Car on ne jouit pas après avoir appris. C’est tout ensemble qu’on se réjouit de comprendre et qu’on s’émerveille devant le monde en goûtant le plaisir de contempler l’infinité de l’univers et la majesté des dieux. C’est encore le plaisir de l’amitié. Comme il le dit, il n’y a rien de supérieur, de plus fécond ni de plus agréable. Et c’est enfin celui de prendre conscience de ce qu’il y a de merveilleux dans l’existence. Or, pour cela, il faut savoir maîtriser ses pensées, ne pas se laisser aller au vagabondage de la pensée mais s’appliquer à penser aux choses agréables Comme il faut savoir ressusciter le souvenir des plaisirs du passé et jouir des plaisirs du présent. Comme il faut savoir se détendre et faire le choix de la sérénité. Si l’on sait tout cela, et si l’on prend réellement conscience d’être vivant, alors l’émerveillement est possible, et il l’est parce qu’il n’est rien d’autre que la faculté de vivre dans une gratitude profonde envers la nature, envers la vie qui offre sans cesse, à qui sait les trouver, le plaisir et la joie.

Sans doute la méditation de la mort revêt-elle ici une importance considérable en laquelle transparaît encore le statut surdéterminé du rapport que nous entretenons à notre corps. Car enfin, qu’est-ce que la mort sinon la disparition du corps, son anéantissement? Et n’est-ce pas l’angoisse que nous ressentons face à cet anéantissement que la méditation de la mort peut nous aider à dépasser? Car ne faut-il pas prendre conscience de la corruptibilité de notre corps pour prendre conscience du don merveilleux que constitue la vie? Pour le dire en un mot qui sera ici notre mot final, il faut bien réaliser que l’existence n’a lieu qu’une fois pour la fêter dans ce qu’elle a dirremplaçable et d’unique. Comme il faut bien méditer la nécessité de la mort pour s’émerveiller de chaque heure qui passe…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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