Contre les nationalismes: oser l’identité européenne

( Tribune publiée dans Le Monde le 12 mai 2017)

À l’heure de la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, la question de l’Europe reste entière, qui n’a sans doute pas fini de diviser les Français. Or, pourquoi ce problème focalise-t-il tant de crispations sinon parce qu’il engage la question même de l’identité ?   Pour le comprendre, il n’est pas inutile d’évoquer l’Europe des années Trente. À cette époque l’Idée de l’Europe est celle du combat engagé contre les nationalismes, à commencer par celui que défendit, en France, Charles Maurras, le fondateur de l’Action française. D’aucuns s’étonneront que la situation de l’Europe des années Trente puisse éclairer notre présent. Ils auront tort. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que les modalités du combat que livrèrent les partisans de l’Europe contre l’identitarisme nationaliste de Charles Maurras pourraient bien mettre en évidence que nombre d’entre ceux qui se proclament aujourd’hui « partisans de l’Europe » sont, en vérité, ses fossoyeurs !

Nous appuierons ici notre analyse sur la démarche initiée par   Julien Benda[1], l’auteur de La trahison des clercs (1927). Dans cet ouvrage, Benda expliquait que les clercs du XX° siècle ont renoncé à leur vocation essentielle : défendre les valeurs universelles de vérité et de justice qu’ils auraient précisément trahies en les attachant à des nations   particulières. Chacun sait   que la charge vise le fondateur de l’Action française. Mais sait-on que l’attachement de Benda à l’Universel l’amena  à défendre avec la plus grande ardeur   la cause de l’Europe ? Et se souvient-on des termes dans lesquels, dans son Discours à la Nation européenne de 1933, il défendit cette cause ?

Soulignant   ce qu’elle devra faire pour advenir à l’existence, « l’Europe, affirme Benda, ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, juridique ou politique ». Elle devra accomplir « une révolution dans l’ordre intellectuel et moral ». Car comment pourra-t-elle exister si elle n’adopte pas un système de valeurs   dans lequel tous les peuples pourront se reconnaître ? « L’Europe se fera donc, ajoute-t-il encore, comme se firent les nations ». La France s’est faite parce qu’à l’amour   pour sa province s’est superposé, chez chaque Français, l’amour pour une réalité transcendante à ces choses. Il en sera   de même pour l’Europe. Il faudra que chaque européen puisse fixer ses yeux sur l’idée de l’Europe et non sur les intérêts matériels et égoïstes de la nation à laquelle il appartient.

La thèse de Benda est donc aussi lumineuse que claire : le combat contre l’identitarisme nationaliste ne se mène pas dans le refus de toute identité mais dans l’affirmation d’une identité qui transcende les identités nationales, l’identité européenne ! À l’heure de la victoire, en France, du candidat qui fit du projet européen, tout au long de sa campagne, une cause majeure, n’est-il pas grand temps de repenser l’Europe et son identité ?

En effet, si certains de nos concitoyens n’ont pas honte d’affirmer que les peuples européens sont des peuples de culture gréco-latine et de religion chrétienne, loin s’en faut que cette opinion soit unanimement partagée. Se refusant à se reconnaître une identité   par crainte de promouvoir le rejet de l’Autre, nombre d’entre nous adoptent une position qui est celle du cosmopolitisme « post-identitaire ». Cette position, défendue   en Allemagne par le sociologue Ulrich Beck[2] et qui l’est en France par Jean-Marc Ferry[3], se ramène à l’idée que le propre de l’Europe est   de ne pas avoir de propre.  Apparaît ainsi la   raison essentielle pour laquelle les européens n’adhèrent pas à l’Europe. Car à force d’affirmer que celle-ci n’a pas d’identité propre, n’avons-nous pas ruiné toute chance de pouvoir nous y reconnaître ?

Or, l’Europe n’existera réellement que lorsque les peuples européens parviendront à se reconnaître en elle. Car de la même façon que Benda combattit les nationalismes au nom   de l’idée européenne, nous ne pourrons donner espoir aux européens en panne d’identité qu’en affirmant l’existence de l’identité européenne. Car enfin, comment les Européens pourront-ils bien se reconnaître comme tels si on les persuade que l’Europe n’a pas d’identité propre, donc, en fin de compte, qu’elle n’existe pas ?

Les données du problème sont donc claires. Tant que les Européens penseront l’Europe dans les termes du cosmopolitisme post-identitaire, l’Europe n’existera pas. Si le temps est venu d’opérer un choix et si ce choix, en France, et comme l’a promis le Président nouvellement élu, est celui de l’Europe, alors   il se doit alors d’être celui   du courage. Le courage d’affirmer que l’Europe est le nom d’un ensemble de valeurs héritées de son histoire et, en l’occurrence, de l’influence conjointe de la culture gréco-romaine et de la spiritualité judéo-chrétienne.

 

 

 

[1] 1859-1956

[2] Qu’est-ce que le cosmopolitisme, Aubier, 2006

[3] Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Cerf, 2005

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *