L’étrange « réflexe » de l’Inspection de philosophie

        Tribune publiée dans l’Hebdo Marianne, édition du 13 février 2015

             Les professeurs de philosophie, chacun le sait, ont pour mission de faire valoir auprès de leurs élèves,   non seulement le droit du savoir face au pouvoir, mais le droit de la critique face à tous les dogmatismes. En ce sens précis, l’enseignement philosophique est donc, dans l’économie du système éducatif français et, plus largement dans le dispositif social républicain, éminemment symbolique. Car en conjuguant l’objectif de l’émancipation par l’exercice du jugement et celui de l’accès à la liberté et à la responsabilité civiques, c’est en toute rigueur l’idée et la vocation de l’École républicaine qu’il définit. L’attentat perpétré contre Charlie Hebdo, en ce qu’il vise très clairement la liberté de penser par soi-même et la liberté d’expression, et en atteignant la République en plein cœur, a donc de toute évidence pris pour cible les fondements même de l’institution que constitue, en France, l’enseignement philosophique. De cela, chacun doit être convaincu.

            Quelle n’a donc pas été notre surprise lorsque, aux environs du 15 janvier, les professeurs de philosophie des académies franciliennes ont reçu une offre de formation, initiée par l’Inspection pédagogique régionale de philosophie de l’Académie de Versailles, explicitement motivée par les attentats du début du mois et intitulée « Ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam ». Non que nous ne sachions les confusions qui touchent la religion en général et l’Islam en particulier. Et nul n’ignore, bien sûr, que tous les enseignants doivent aujourd’hui avoir en main les outils pédagogiques pouvant contribuer à la lutte contre les préjugés et les amalgames qui se nourrissent de l’ignorance. J’ai d’ailleurs participé à ce stage de formation qui s’est déroulé le 3 février au Lycée Léonard de Vinci à Levallois-Perret et qui, en soi, fut intéressant.

            Mais qu’il nous soit ici permis de nous interroger. Quand la République est attaquée, quand la liberté de penser par soi-même est foulée aux pieds et martyrisée, et quand elle l’est au nom de l’Islam, quel est le devoir de l’État et quel est le devoir du service public d’éducation ? Est-il d’abord de nous rappeler que l’Islam ne se réduit pas au djihadisme, rappel au demeurant justifié ?  Ou n’est-il pas plutôt d’affirmer le sens profond des valeurs qui définissent la République ? Car enfin, et là encore, pas de malentendu, si l’on ne peut nier l’utilité pédagogique d’une telle initiative, ne peut-on pourtant s’étonner, au regard de ce que signifie, en France, l’institution de l’Enseignement philosophique, que la réaction première de la puissance publique soit d’initier une telle formation ? Si Victor Cousin, Émile Durkheim[1] ou encore Ferdinand Buisson, ont défini l’enseignement philosophique comme l’idée même de la République et de sa vocation émancipatrice, alors n’eût-il pas plutôt valu, en la circonstance et fidèles à notre mémoire collective, venir au front du combat que tous les démocrates, tous les républicains, doivent livrer aujourd’hui ?

            D’aucuns diront que la lutte contre les confusions touchant l’Islam et le combat pour la laïcité ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Et ils auront sans doute raison. Mais soyons alors de bonne foi. Si l’Islam est aujourd’hui l’objet des confusions les plus nocives, la laïcité, ce poumon de la République, ne l’est-elle pas tout autant ? Quand certains la confondent avec la tolérance, quand d’autres imaginent  qu’elle se définit par l’hostilité à la religion, et quand d’autres encore clament qu’elle n’est rien d’autre que le maquillage de l’islamophobie, ne serait-il pas grand temps que les professeurs de philosophie mettent les pendules à l’heure de l’histoire et de la République ?

            Est-il vain, dès lors, d’imaginer que l’Inspection  de philosophie, si sensible à l’actualité, saura concevoir l’opportunité d’organiser sans tarder un stage de formation consacré à la laïcité ? L’avenir le dira, qui nous montrera si, oui ou non, la France est capable de rendre à Renouvier[2], à Cousin ou encore à Buisson, ce qui leur est dû et ce que nous leur devons, à savoir la liberté de penser par nous-mêmes et le droit de l’enseigner à nos élèves.

[1] « L’enseignement philosophique et l’agrégation de philosophie », Revue Philosophique, 1895, n° 39

[2] Charles Renouvier, philosophe français (1815-1903). Il publie en 1848, à la demande du ministre provisoire de l’Instruction publique Hippolyte Carnot, un Manuel républicain.

2 réflexions au sujet de « L’étrange « réflexe » de l’Inspection de philosophie »

  1. Bonjour M. Obadia,

    Je vous remercie pour votre article ; j’étais jusement à la recherche d’une information concernant la généralisation de cet enseignement sur « l’islam philosophique et spirituel » dans d’autres académies que celle de Rouen où j’enseigne comme professeur de Philosophie; et vous me confirmez ce que je pressentais.

    Dans l’académie de Rouen, cette formation est également initiée par le rectorat (l’IA – IPR de Philosophie) et rendue obligatoire (« public désigné » pour tous les professeurs de Philosophie de l’Académie. J’ai fait exactement la même réflexion que vous à l’Inspecteur, en ce qui concerne l’urgence de diffuser une formation à la philosophie de la laïcité, quitte à y inclure une fomation aux faits religieux sans préséance d’aucune religion, face à la laïcité. Cette formation est donnée par une enseignante spécialiste de « L’Islam des Théophanies » théologienne, donc. Je précise que je suis professeure du secondaire titulaire dans le supérieur (ESPE de l’Académie de Rouen) et que j’ai néanmoins été destinataire de cet « ordre de mission » ce dont je me suis étonnée auprès du rectorat, qui m’a alors appris que c’était l’inspecteur qui lui avait dit de m’ajouter à la liste.

    Avez-vous des échos des autres académies?

    Cordialement,

    N. L.

  2. Chère collègue

    Je vous remercie de votre message. Par-delà l’argument développé dans ma tribune, j’aimerais savoir comment les professeurs de philosophie réagiraient si on leur proposait une formation consacrée aux « ressources philosophiques et spirituelles de la chrétienté »…J’aimerais, de plus, être certain que l’initiative de l’Inspection de philosophie ne flatte pas, implicitement, l’idée que de nombreux musulmans démocrates récusent. Cette idée, combattue par Kamel Daoud en Algérie, Naser Khader au Danemark ou encore Abdennour Bidar en France, est celle selon laquelle le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Selon eux, cette thèse fait obstacle au travail que l’islam doit accomplir pour aller de l’avant. Là encore, comment nos collègues, et plus largement nos concitoyens, nos historiens, réagiraient-ils si on affirmait que l’Inquisition n’a rien à voir avec le catholicisme ou me christianisme?

    Bien à vous

    Claude Obadia

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