Jaurès, où es-tu?

( Texte écrit et publié le 22 avril 2014)

Le 31 juillet 1914 , Jean Jaurès était assassiné. On ne s’étonnera donc guère que le Président de la République ait décidé, à l’occasion du centenaire de la mort du député de Carmaux, de rendre hommage à la figure tutélaire du socialisme français. Comme on ne sera pas surpris que François Hollande ait fait le choix de se rendre dans une ville qui, dans les années 1890, fut le théâtre d’une grève des mineurs mémorable. Nul doute, de fait, que le 23 avril sera l’occasion de rappeler à la mémoire des Français la figure emblématique de l’intelligence au service de la justice sociale.

Il serait bon, toutefois, que cette commémoration puisse aussi   être l’occasion d’opérer une relecture critique, et non idéologique, d’une oeuvre  parfois mal connue des socialistes eux-mêmes[1]. Or, la raison de cette ignorance est à la fois philosophique et historique. Et elle l’est parce que, face aux injustices qui ruinent le lien social, on peut d’abord considérer que les causes les plus justes justifient le recours à la violence. Cette position définit le marxisme comme praxis révolutionnaire. Ce sera celle en France de Jules Guesde, comme ce sera celle de Sartre. Or, face à ce cynisme selon lequel la fin justifierait toujours les moyens, il existe une autre position, et c’est celle de Jaurès pour qui il n’est pas nécessaire de détruire pour construire. La société capitaliste de la fin du XIX° siècle est bien, comme il l’écrit, “une société sans société”, nous y reviendrons. Mais le député de Carmaux est convaincu que les intérêts de la bourgeoisie possédante peuvent se concilier avec ceux de la classe ouvrière et, de fait, qu’il n’est nullement nécessaire, pour réaliser la justice, d’abolir la propriété privée. Jaurès est socialiste mais Jaurès est réformiste. Il est convaincu que les lois ne sont pas vouées à maquiller les intérêts de la bourgeoisie. En un mot comme en cent, Jaurès est républicain!

Or, n’est-il pas grand temps que la France qui s’apprête à lui rendre hommage s’en souvienne? De compromis, pour ne pas dire de compromissions, en négociations tactiques, qui ne voit que la Gauche française est, depuis quarante ans au moins, prisonnière d’un dilemme qui la condamne à l’inefficacité la plus complète? Célébrons donc la mémoire de celui qui vit dans la condamnation de Dreyfus une injustice intolérable. Mais, de grâce, rendons à Jaurès ce qui est à Jaurès. Quand ce dernier, au nom d’une conception universaliste du droit, défendit Dreyfus, Jules Guesde affirma, lui, que les socialistes n’ont pas à prendre la défense d’un “membre de la classe dirigeante”[2]!

De sorte que, si l’heure est venue de rendre hommage à Jaurès, alors que la France ait aujourd’hui le courage que, naguère, il eut lui-même! Comme il combattit les matérialistes révolutionnaires, convaincu que la lutte des classes peut se mener dans les urnes, que la France rompe une fois pour toute avec le marxisme.

Mais ce n’est pas tout. Car est-il illusoire d’espérer qu’à la veille des élections européennes, l’hommage rendu à Jaurès soit l’occasion de dénoncer, non seulement une vision idéologique de la religion, mais une lecture proprement révisionniste de l’histoire? Si le député du Tarn ne croit pas aux vertus de la révolution et de la violence, c’est qu’il est convaincu qu’il n’y a de société que dans l’unité de ses composantes. Et c’est exactement la raison pour laquelle, contre Auguste Comte pour qui la religion n’est que l’enfance de la raison, Jaurès affirme qu’il n’y a “pas de société sans religion”[3], c’est-à-dire sans la reconnaissance d’un infini, dit-il, dont toutes les âmes procèdent et qui puisse conférer à la société la solidité  lui permettant d’être solidaire. De fait, s’il faut une nouvelle fois rendre à Jaurès ce qui est à Jaurès, alors il convient, non pas seulement de dénoncer le cléricalisme, mais de rendre à la religion ce qui est à la religion et à l’Europe ce qui est à l’Europe.

Cela veut dire trois choses. Premièrement, qu’on ne peut réduire la religion chrétienne à l’histoire de l’Église catholique romaine. Deuxièmement, et comme Jaurès l’écrit dans l’ouvrage déjà cité, que “la vocation du socialisme est d’accomplir l’histoire de l’Europe chrétienne”, donc que l’histoire de l’Europe est bien liée à l’influence dominante de la spiritualité religieuse. Troisièmement, aujourd’hui contre Ulrich Beck[4] et les partisans du cosmopolitisme, que l’Europe a une identité propre, et qu’elle est davantage une culture et une histoire qu’un territoire.

François Hollande va rendre hommage à Jean Jaurès? Puisse-t-il d’abord lui rendre ce qui lui appartient. Contre les marxistes, une certaine idée du progrès social et de la société. Contre les positivistes, une certaine idée de la religion et du christianisme. Contre ceux pour qui le “vieux continent” ne doit pas avoir d’identité, une certaine idée de l’Europe en marche.

S’il y parvient, le Président aura été au rendez-vous de l’Histoire. Il aura   honoré la pensée du député du Tarn. Mais il aura aussi montré qu’on peut se demander si, aujourd’hui, Jean Jaurès serait socialiste…

[1]À l’exception notable, en France, de Vincent Peillon, dans les ouvrages qu’il a respectivement consacrés à Pierre Leroux, Jean Jaurès et Ferdinand Buisson.

[2] Discours des deux méthodes, éditions Le passager clandestin, p. 73 sq., 2007

[3]La question religieuse et le socialisme (1891), édité en 1959 aux éditions de Minuit, Paris.

[4]Sociologue allemand. Cf. Qu’est-ce que le cosmopolitisme?, éditions Aubier, 2006

Une réflexion au sujet de « Jaurès, où es-tu? »

  1. Finalement, notre président n’a rien dit de tout ce que vous proposiez. Il s’est attablé quelques minutes à la place de Jaurès au moment où il a été assassiné et il a fait quelques photos dans la rue. Pas de discours de fond, seulement quelques paroles de ci de là. Voilà donc ce qu’est devenu en un siècle le socialisme de Jaurès.

    Mais que pouvait-il dire qui soit encore un tant soit peu en résonance avec Jaurès ? Bien sûr aujourd’hui, tout le monde, du FN à Lutte Ouvrière peut trouver chez Jaurès quelque citation tronquée qui lui convient. Mais pour Hollande, le va-t-en-guerre-pour-redorer-son-image-en-politique-intérieure, comment évoquer le pacifisme qui fût la raison même de son assassinat ?

    Oui, sur la question de l’Être suprême, Jaurès était héritier de Rousseau et de Robespierre bien plus que de Marx et de Guesde, mais il n’aurait jamais accepté de porter la kippa ou tout autre signe religieux, ni d’aller parler dans des temples religieux en tant qu’homme d’État car la laïcité est effectivement au coeur du projet républicain.

    Et oui, Jaurès était réformiste, mais pour aller progressivement vers la socialisation des moyens de production et ce faisant l’abolition des classes sociales. Car Jaurès était socialiste et non libéral, ce qui signifie qu’il ne croyait pas que l’égalité pouvait se fonder sur la dérégulation et la libre concurrence du marché. Cela pouvait encore aller avec la sociale-démocratie authentique, qui au moins se proposait de réduire les inégalités sociales par la redistribution fiscale et la régulation du travail. Aujourd’hui, nous avons un président qui se dit socialiste et qui réforme surtout pour supprimer les protections sociales « qui sont un frein à la libre entreprise » et pour réduire les impôts de la classe dirigeante, au nom de la compétitivité et de la libre concurrence qui permettrait le plein emploi… Comment ne pas soulever ce point en parlant du rapport entre Hollande et Jaurès ?

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