Eichmann et Kant

(Texte publié en 2008 dans la revue Le Philosophoire et en 2011, remanié, dans mon ouvrage Les Lumières en berne?, éditions L’Harmattan)

À l’inverse d’Hannah Arendt  convaincue qu’en dépit de ses allégations Adolf Eichmann n’avait rien compris à Kant, Michel Onfray  entend démontrer  que le criminel de guerre a non seulement lu Kant mais qu’il l’a très bien compris, ce qui prouverait que la pensée kantienne est en définitive compatible avec la mécanique du III° Reich. Le livre, partagé en deux parties, comprend un essai et ce que l’on pourrait appeler une « fiction théâtrale » qui voit Adolf Eichmann, à la veille de son exécution,   visité par Kant dans sa prison et mener avec lui une discussion en présence d’un Nietzsche résolument intempestif. Le titre de l’essai ouvrant le livre mérite attention. « Un kantien chez les nazis », écrit Michel Onfray. Or, comme Eichmann est nazi, cela prouverait donc qu’il n’y a rien d’antinomique entre le nazisme et le kantisme… Une telle thèse ne semblera pas étonnante à qui aura compris que le but visé par l’auteur n’est autre que celui d’une disqualification de la philosophie kantienne. Pour atteindre cet objectif, c’est la morale de Kant qui, essuyant les attaques les plus vives, devra avouer qu’elle rend tout à fait possible, non seulement l’obéissance aveugle et le meurtre, mais jusqu’à la politique de la solution finale. Il est pourtant à craindre que l’argumentation fondant le « kantisme d’Eichmann » soit non seulement captieuse mais pour le moins étonnante sous la plume d’un auteur faisant profession d’esprit critique. Cet argument consiste à se fonder sur les déclarations du criminel à l’occasion de son procès[1], Eichmann ayant déclaré qu’il ne regrettait rien, qu’il n’avait fait que son devoir et son devoir au sens kantien. Or, depuis quand une prétention subjective a-t-elle a priori valeur d’objectivité ? Comment, de fait et pour peu qu’on soit de bonne foi, ignorer qu’il ne suffit aucunement de se prétendre kantien pour l’être ? Qu’Eichmann cherche à se justifier en trouvant une caution institutionnelle < je n’ai fait qu’obéir… j’ai fait mon devoir…> doublée d’une caution morale et philosophique <j’ai fait mon devoir au sens kantien…> n’a rien d’étonnant. Que Michel Onfray fonde l’incrimination de la pensée kantienne sur une déclaration dont l’objectivité est plus que douteuse est, en revanche, d’autant plus inacceptable que son réquisitoire repose, pour une bonne part, sur ce sophisme[2]. Ainsi se pose  la question de savoir ce que valent vraiment les pièces  du dossier à charge instruit par Onfray contre Kant.

Car il y aurait, tout commence là selon l’auteur, deux Kant. Le premier serait celui des professeurs de lycée, autrement dit  un Kant de potaches,  celui de la « loi morale en moi », de l’impératif catégorique, des Lumières, un Kant humaniste, pour tout dire un « Kant rêvé » et qu’auraient rêvé deux siècles de commentaires et d’études critiques aveugles. Et puis il y aurait l’autre, le vrai, un Kant dont la pensée serait parfaitement conciliable avec le nazisme   et à la vérité duquel nous ouvrirait Michel Onfray. Le ton est d’ailleurs donné par l’auteur dès le début du texte[3]. Il va s’agir de dissiper un mensonge, de révéler une arnaque encouragée par une Université tout occupée à leurrer les étudiants et complice de la frauduleuse et prétendue sanctification du philosophe de Königsberg. Mais venons en au fait. Eichmann ayant déclaré qu’il n’avait fait que son devoir au sens kantien, interrogé par le juge, poursuit en citant l’impératif catégorique et plus particulièrement sa première formulation. Il n’en faut donc pas davantage à Michel Onfray pour considérer comme allant de soi que la déclaration d’Eichmann est convaincante[4]. Pourtant, là encore l’attitude de l’auteur est étonnante. Comment, en effet, peut-il feindre d’ignorer la seconde formulation de l’impératif catégorique ? « Traite l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours, en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen »[5]. Faire son devoir n’est ici rien moins que respecter  la dignité de la personne humaine. Nous ne nions donc nullement que la formulation  du devoir évoquée par Eichmann soit bien kantienne. Mais au regard du hiatus qui existe entre les deux formules,  la déclaration d’Eichmann ne peut suffire à fonder, en matière de morale, son prétendu kantisme.. En effet, s’il a obéi et s’il a obéi sous le seul effet du sentiment du devoir, il n’empêche que les actes qu’il a accomplis sont totalement incompatibles avec la seconde formule de l’impératif catégorique. Si Eichmann peut feindre d’ignorer que la morale de Kant préconise le respect inconditionné de la dignité de la personne, comment Michel Onfray peut-il, lui, l’ignorer ?

Venons-en maintenant à ce qui, tant dans la première que dans la seconde partie du texte (dont l’intérêt ne dépasse pas celui de la présentation fictionnelle des arguments « développés » dans l’essai) constitue l’argument le plus « intéressant » et que l’auteur développe des pages 30 à 37. Convaincu qu’il faut rompre avec le « Kant de carte postale »[6] qui est celui « de la moralité », « de la pureté », « de la paix perpétuelle »[7], Michel Onfray évoque deux textes. Le premier est un passage de l’opuscule de Kant sur Les Lumières. Le second est tiré de la Doctrine du Droit[8]. Ces deux textes sont ici cités  pour fonder la thèse selon laquelle la philosophie kantienne préconisant  l’obéissance aveugle et niant le droit de résistance du peuple au souverain, Eichmann-le-nazi, en obéissant sans broncher, n’aurait fait que suivre à la lettre les préceptes kantiens.

Examinons d’abord le passage tiré des Lumières, cité par l’auteur page 37. « Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité  de cet ordre ; il doit obéir »[9], ce qui s’explique clairement, précisons-le puisque l’auteur ne le juge pas utile, par le fait que le progrès des Lumières est suspendu, selon Kant, à la limitation de l’usage privé de la raison[10]. Michel Onfray, quant à lui, interprète cette limitation comme un impératif qui serait celui d’une soumission  absolue au pouvoir et qui, de fait, pourrait « justifier » les crimes les plus abominables. Or, cette interprétation souffre, selon nous, de deux défauts majeurs. Le premier, et non des moindres, est qu’elle repose sur un faux-sens. Onfray affirme[11] que Kant préconise et justifie une obéissance aveugle à l’autorité. C’est  faux et il eût suffi de lire la phrase qui suit le passage cité par l’auteur pour comprendre que l’hypothèse d’un Kant pouvant cautionner un régime totalitaire, et a fortiori le nazisme, est tout bonnement grotesque. Lisons : « Mais on ne peut pas, légitimement, lui interdire de faire, en tant que savant, des remarques touchant le service militaire… »[12]. Le texte de Kant est sans équivoque. Les trois exemples du prêtre, de l’officier et du contribuable sont employés dans le même but : montrer qu’il faut limiter la liberté d’agir à sa guise à seule fin de garantir la paix civile, la liberté absolue de conscience et le droit  d’exprimer publiquement ses opinions pour assurer la possibilité du progrès des Lumières. Kant ne préconise donc aucunement l’obéissance aveugle; tout au contraire,  proclame-t-il le droit à la critique en affirmant le droit du savoir face au pouvoir. A-t-on jamais vu un régime totalitaire, et a fortiori celui du Troisième Reich, s’accommoder du pluralisme de l’opinion, du droit à la liberté absolue de conscience et proclamer le droit à la liberté d’expression ?

Aussi comprendra-t-on sans peine que si  la première faiblesse de la thèse défendue par l’auteur repose sur une interprétation qui feint d’ignorer que la limitation de l’usage privé de la raison tire sa légitimité de la libération de son usage public,  sa seconde faiblesse tient à ce qu’elle gomme, non seulement, le projet philosophique kantien <définir les conditions politiques  du progrès des Lumières> mais le contexte historique dans lequel Kant publie cet opuscule. En butte aux tenants du despotisme autoritariste et luttant contre le dogmatisme faisant obstacle  au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité, Kant, partisan du despotisme éclairé,  entend convaincre le successeur de Frédéric II de Prusse, déjà malade, que la liberté absolue de conscience et le droit d’exprimer ses pensées ne menacent en rien la paix civile. Convaincu que la violence est une condition d’impossibilité de l’Aufklärung[13], c’est à seule fin de promouvoir la liberté de penser par soi-même, jugée frauduleusement préjudiciable à l’ordre civil par les partisans du despotisme autoritariste, que Kant opère une distinction dont jamais le régime nazi n’eût pu s’accommoder  et qui est celle des deux usages, privé et public, de la raison. Ajoutons sur ce dernier point que si  la limitation de l’usage privé fait de Kant un théoricien légitimant par avance les crimes commis par les nazis, c’est Spinoza qu’il faudrait aussi clouer au pilori comme théoricien de la servilité civile(!) et, tant qu’on y est, comme maître à penser de Staline. Lisons : « Puisque le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu’il est impossible que tous opinent pareillement et parlent d’une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l’individu n’avait renoncé à son droit d’agir suivant le seul décret de sa pensée »[14]. Comme Kant, Spinoza affirme qu’il faut limiter les libertés, et précisément celle d’agir en vertu de son opinion personnelle. Cela fait-il de son oeuvre  une source du nazisme? Poursuivons la lecture : « C’est donc seulement au droit d’agir selon son propre décret qu’il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger ; par suite, nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son propre décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler »[15]. Ici encore, c’est au nom de la liberté qu’est préconisée la limitation des libertés. Pourtant, au regard des griefs retenus par l’auteur contre Kant, ne faudrait-il pas voir dans la philosophie politique de Spinoza une justification de l’obéissance et de la soumission aveugle à l’autorité ?

  Reste à examiner deux passages problématiques, dans lesquels Michel Onfray  entend montrer que l’on peut interpréter la pensée kantienne comme une pensée proclamant le besoin d’un Führer.    L’argument est repris par deux fois, la première dans la première partie[16], la seconde dans la deuxième[17]. Il se fonde dans une lecture fort étonnante d’un passage de la Sixième proposition de l’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique[18], passage au demeurant fort connu. « L’homme, écrit Kant,  est  un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus, a besoin d’un maître.  Si, en tant que créature raisonnable, on peut attendre de l’homme,   qu’il souhaite des lois qui mettent des bornes à la liberté de tous, son inclination égoïste le conduit cependant à s’en excepter lui-même lorsqu’il le peut. Il a donc besoin d’un maître qui brise sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable afin que chacun puisse être libre. » Ainsi Kant, en soulignant que l’homme a besoin de se soumettre à la férule d’un maître, cautionnerait avant l’heure le recours à un Führer « pour fabriquer< c’est Kant qui parle( !!) dans la fiction[19] de M. Onfray> une communauté cohérente, une société civile digne de ce nom »[20].

Là où le bât blesse, c’est qu’il eût suffi de mener la lecture de la Sixième proposition à son terme pour se préserver d’une interprétation qui fait totalement abstraction de l’idée centrale développée par Kant dans ce passage. Qu’on en juge par soi-même. « Mais d’où prend-il ce maître? Nulle part ailleurs, poursuit Kant,  que dans l’espèce humaine. Or, ce maître est tout comme  lui un animal qui a besoin d’un maître ». Si bien que « toute personne étant naturellement inclinée à abuser de son pouvoir si  elle n’a personne au-dessus d’elle pour exercer à son égard une puissance légale » , « la solution parfaite du problème politique  paraît à vrai dire impossible ».  « Le bois dont l’homme est fait est si noueux que l’on ne peut y tailler des poutres bien droites » , conclut Kant qui cherche explicitement à montrer que la solution parfaite du problème politique est, pour des raisons de type anthropologique <le mal radical en l’homme, thème augustinien et luthérien>, « impossible ». Si Kant affirme que l’homme a besoin d’un maître, ce n’est donc ni pour justifier ni, a fortiori, pour encourager le recours à un chef autoritaire, à un Führer  mais pour expliquer à quoi tient la difficulté  du problème politique. Contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray dont l’analyse est ici aussi arbitraire qu’hasardeuse[21], ce n’est pas parce que, selon Kant, l’homme a besoin d’un maître et que ce maître ne peut être qu’un homme, qu’il faut porter au pouvoir un  Führer. D’autant que ce Führer étant un homme, il aurait aussi besoin d’un maître, ce qui laisserait le problème entier. Il est donc à craindre que l’interprétation de Michel Onfray ne repose ici sur un très fâcheux contre-sens.

On l’aura compris, ce livre nous a semblé très peu convaincant. L’outrance du propos, l’insuffisance de l’information historique, la méconnaissance de l’articulation, chez Kant, de la morale, de la politique, de l’anthropologie et de l’histoire, à quoi s’ajoute l’imprécision de la lecture des textes, nous ont laissé pantois. C’est d’autant plus regrettable qu’il y avait là <sur ce point, Michel Onfray ne se trompe pas>, effectivement,   matière à discussion, tant la tension, chez Kant, entre la morale et ses exigence d’une part, la politique et ses droits d’autre part, est vive. Il est indéniable que la seconde formulation  de l’impératif catégorique n’est pas immédiatement conciliable avec la définition de la moralité de la Doctrine du Droit et que cette dernière définition est, en soi, déjà fort problématique. Mais cela pouvait-il justifier qu’on opérât une lecture si peu objective, si partielle, des textes kantiens ? Cela justifiait-il qu’on lise ces textes en faisant abstraction du contexte historique dans lequel ils ont été écrits? Peut-on, en outre, accepter qu’un philosophe tel que Kant soit accusé de cautionner le nazisme et, en un mot comme en cent, traîné dans la boue   quand, dans le même temps, il suffit qu’un nazi  < et un vrai cette fois !> se targue d’être kantien pour convaincre Michel Onfray ?



[1] Page 17 : « Quel ne fut donc pas mon étonnement quand, lisant Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt, j’ai découvert que le criminel de guerre se réclamait pendant son interrogatoire et son procès en Israël… d’un kantisme dont la revendication semble aussi bruyante qu’un coup de canon dans un monastère… Eichmann Kantien »

[2] La « crédulité » de l’auteur est, en outre, d’autant plus étonnante qu’elle semble « sélective ». Page 35, Onfray évoque le sionisme proclamé d’Eichmann et s’interroge : « Doit-on le croire sur parole ? ». Or, si l’hypothèse d’une déclaration mensongère se fait jour ici, comment se fait-il que notre auteur n’ait pu imaginer un instant que le kantisme revendiqué par Eichmann pouvait, lui aussi, être sujet à caution ?

[3]  Idem,  « Le formatage universitaire habitue à autre chose qu’à associer kantisme et nazisme ».

[4] Cf. page 23 : « À défaut d’une littéralité exemplaire, chacun jugera de la conformité de sens : le criminel de guerre ne mutile pas le philosophe… »

[5] Cf. Fondements de la métaphysique des mœurs, Deuxième section.

[6] Cf. Page 30.

[7] Idem.

[8] Cf. Deuxième partie, Remarque générale, A, Pages 201 à 205 de l’édition Vrin de 1993, traduction A. Philonenko.

[9] Cf. § 5, page 500 de l’édition Folio-Essais, Gallimard, traduction Wismann.

[10] Il suffit de lire l’opuscule pour le comprendre, c’en est une des thèses principales.

[11] Page 33, « Kant interdit au peuple de résister aux « abus » et à l’« insupportable » commis par un tyran ».

[12] Idem. Page 37, après avoir cité le passage référencé note 9, l’auteur en présente une déclinaison eichmanienne. Lisons : « « Il serait très dangereux que l’officier Eichmann, à qui un ordre a été donné par son supérieur Müller, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir ». Cette phrase kantienne, ajoute Onfray, aurait pu être signée par Hitler en personne »

[13] Cf. § 4, page 498 sq.

[14] Traité Théologico-politique, chapitre XX, traduction Appuhn, éditions Garnier-Flammarion, page 329

[15] Idem.

[16] Page 38 sq. : « Pourquoi pas un Führer (ce qui signifie guide ?) » ; « Or, ce maître, dans l’Allemagne nazie, c’est le Führer »

[17] Page 72 sq. : « Et, pour quelles raisons, cet homme (le maître), n’aurait-il pu être Adolf Hitler ? »

[18] Opuscule de 1784, Sixième proposition.

[19] I.e la deuxième partie de l’ouvrage.

[20] Page 73.

[21] Page 73 encore, où Eichmann dit à Kant que le maître dont l’homme a besoin satisfait la définition même du Führer( !!!).

2 réflexions sur « Eichmann et Kant »

  1. Bonjour Monsieur,

    merci bcp de cet article éclairant pour un non philosophe dont l’argumentation est bien développée

    pour ma part, je serai intéressée de savoir plus précisément quelle était l’argumentation de Hannah Arendt par rapport à la philosophie de Kant … peut être naïf vu que je ne connais pas …. peut-être peut-on le trouver dans son livre ?
    merci
    M.Marciano

  2. Chère Madame, je vous remercie de votre attention. La position de Arendt vis-à-vis de Kant n’est en soi guère intéressante. Elle ne tombe pas dans l’outrance que je dénonce dans cet article. Mais elle affirme, ce qui est étrange, qu’il n’y a pas à proprement parler de philosophie politique chez Kant. Bref, si on veut comprendre Kant, il n’est pas indispensable de passer par Arendt. Bien cordialement. Claude Obadia

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