Résister au nihilisme!

Nous vivons, à bien des égards, une singulière époque. Ne sommes-nous pas, en effet, les héritiers d’une fort étrange association. Fils et filles des Lumières de l’Europe savante, nous sommes pourtant les débiteurs d’un siècle qui, à plusieurs reprises, a enfourché le cheval noir de l’Apocalypse et qui n’a là nullement dit son dernier mot. « Dieu est mort », nous avait prévenus Nietzsche, nous laissant spectateurs d’un étrange crépuscule où continuent de s’allumer tous les brasiers de la violence, de la famine et de l’intolérance. Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions ? Pas sûr. Si l’on ne tue plus tous les jours au nom de Dieu, loin s’en faut toutefois que nous ayons par là mis un terme à la violence et aux injustices. Car s’il est bien une chose qui caractérise notre époque, c’est  ce qu’il convient  d’appeler l’effacement du  sujet moral . Comment interpréter ce dernier, qui se manifeste principalement par le développement  de l’hyper-individualisme et de l’hédonisme matérialiste ? Selon nous, par la conjonction historiquement inédite de trois phénomènes.

Premièrement, la déchristianisation et la sécularisation, processus qui définit le devenir des sociétés modernes. De la « fracture sociale » à la crise de la représentation politique, en passant par la banalisation, au nom du droit à la différence, du relativisme sceptique, notre présent n’avoue-t-il pas encore et encore que la « sortie de la religion », pour reprendre l’expression du philosophe Marcel Gauchet, pourrait bien constituer  la cause profonde de ce qu’il est convenu d’appeler la post-modernité ?

Deuxièmement, la faillite du communisme historique qui, de la révélation de l’horreur des goulags soviétiques à la chute du Mur de Berlin, symbolise la fin d’une époque, ouverte par la Révolution et qui vit Saint-Just déclarer à l’Assemblée « le bonheur est une idée neuve en Europe ! », formulant ainsi un véritable rêve de « salut ». Car c’est bien   à force de vouloir faire descendre le paradis sur terre, que nos aînés ont entraîné l’Europe dans l’enfer des camps et enterré, du coup, le rêve eudémoniste des Lumières.

Enfin, le triomphe planétaire du capitalisme qui, quoi qu’on en dise, et pour autant qu’il s’inscrit dans une tradition libérale des plus nobles, ne laisse pas pour autant de répéter à l’envi la légitimité de la poursuite de l’intérêt particulier, et donc de l’égoïsme. Il n’est d’ailleurs nullement surprenant que le libertarisme, cette prétendue « contre-culture »,  se soit développé dans le monde occidental. Car si d’un côté il se présente contre une critique de la société de consommation  et de l’économie capitaliste, il repose d’un autre côté sur des valeurs typiquement libérales qui sont celles de l’individu, de la liberté, valeurs qui aujourd’hui constituent le fond d’un certain nombre de discours opposant à l’universalisme républicain, accusé d’uniformiser les conduites, le droit à la différence.

Par où l’on voit que la conjugaison de ces trois phénomènes, en exacerbant l’individualisme propre à la logique libérale et libertaire, en favorisant le développement du relativisme et du scepticisme,  pourrait bien faire planer, plus tôt qu’on ne le pense, la menace d’un danger pourtant bien réel aujourd’hui. Admettons avec notre époque que tout se vaut, que tout est discutable… Dans ce cas, plus rien n’aurait de valeur absolue, et donc  plus rien n’aurait vraiment de valeur. Or, comment ne pas reconnaître ici le danger même du nihilisme ?

2 réflexions au sujet de « Résister au nihilisme! »

  1. excellent article qui analyse bien les dangers de cet individualisme et cette volonté inavouable d’émancipation vis à vis de toute règle morale, sociale ou politique. Ce relativisme où chacun fait ce qu’il veut, quand il le veut et comme il le veut, refusant toute contrainte extérieure ou intérieure….Oui, nous retrouvons bien là les éléments du nihilisme….philosophie oh combien dangereuse pour la société

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