Rousseau d’hier à aujourd’hui

Les démocraties occidentales traversent  une crise dont la nature n’est pas seulement économique. De la dénonciation de la loi comme instrument d’oppression au dénigrement des valeurs républicaines, c’est l’idéal de la citoyenneté   qui se voit régulièrement conspué. Il n’est donc pas inutile, en ce jour de la célébration du trois-centième anniversaire de la naissance de Rousseau, de rappeler ce que les valeurs auxquelles la France est attachée lui doivent.

L’intuition fondamentale de cet auteur réside  dans la dualité de la nature et de l’histoire. Cherchant à élucider la question du mal, Rousseau dresse un constat désespéré. Le progrès des Lumières, loin d’entraîner la moralisation des moeurs, provoque leur corruption. Ainsi, le malheur de l’homme n’est-il   pas naturel mais   lié aux circonstances   sociales dans lesquelles  il vit. Et c’est donc parce que le mal que traduisent les injustices est un fait historique que Rousseau va soulever la question  de savoir ce que doit être   l’État pour être juste, élaborant une réponse qui  s’articule autour  de quatre principes. Premier principe : pas de justice sans république. En effet, si les hommes ne sont pas libres, ce n’est pas   qu’ils dépendent des choses dont ils ont besoin mais des hommes qui s’approprient ces choses. Le problème de la liberté peut donc être énoncé comme suit :    à quelle condition les hommes peuvent-ils échapper à la domination exercée sur eux par d’autres hommes ? Pour le dire autrement, que  doivent être les lois pour préserver la liberté et donc être justes ? On connaît ici la thèse de Rousseau : l’État juste est celui qui, légiférant en visant l’intérêt général, libère l’homme des rapports de domination. Comment dire plus clairement que la justice est suspendue à la réalisation de l’intérêt public, autrement dit que l’État juste est, au sens le plus littéral, l’État républicain ?

Second principe : pas de liberté sans égalité des droits. Ce second principe découle du premier. Car c’est précisément la domination des uns par les autres   qui fait obstacle à la liberté. Pour restaurer celle-ci, il faut donc que la loi soit la même pour tous. On comprend  dès lors pourquoi il est nécessaire que la République ne reconnaisse que des citoyens et n’ouvre aucun droit fondé sur les différences. Car c’est à cette seule condition qu’elle peut réaliser la justice et la liberté.

Troisième principe : pas de liberté sans loi. Là encore, ce principe découle des précédents. S’il est vrai que toutes les lois ne sont pas justes, cela ne signifie nullement que la loi fasse, en tant que telle, obstacle à la liberté. Au contraire du libertarisme selon lequel toute loi   serait par nature répressive, Rousseau affirme que   l’oppression n’est pas le fait   de la loi mais des lois injustes. Par où l’on voit que   l’obéissance aux lois, non seulement ne fait pas obstacle à la liberté, mais peut seule garantir celle-ci pourvu  que l’action législative exprime  l’intérêt général.

Quatrième principe : pas de société sans religion. « Il importe bien à l’État, écrit Rousseau, que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ». Cette religion civile n’implique pas la reconnaissance de la transcendance. Elle signifie en revanche   que nulle société n’est possible si ses membres ne reconnaissent pas le caractère sacré des devoirs   qui leur incombent. Comment mieux dire  qu’une vraie société est une communauté de croyances et  que la « religion » est le ciment de cette communauté ?

À l’évidence, les analyses de Rousseau sont d’une étonnante actualité. Quand certains voudraient nous faire croire qu’il est juste que les plus forts ou les mieux nés dominent les plus faibles, est-il inutile de rappeler qu’un État juste est celui dans lequel les faibles ont de la force? Quand d’autres voudraient que les différences ouvrent des droits, est-il   vain de rappeler  qu’il n’y a de liberté que dans la loi qui reconnaît à tous les mêmes droits? Quand d’autres encore affirment que la force de l’État est synonyme d’oppression et qu’il n’y aurait de liberté que dans le rejet de toute autorité,  est-il superflu de rappeler que l’ineptie de telle ou telle loi ne suffit pas à ruiner l’idée d’une loi juste? Enfin, à l’heure où il suffit de prononcer le mot de « religion » pour être taxé d’intégriste, n’est-il pas on ne peut plus légitime de rappeler qu’une vraie société est une communauté ? Communauté de croyances. Communauté de destin.

 

 

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