Une société en panne de société?

À n’en point douter, la crise de la dette publique constituera un des enjeux majeurs de l’élection présidentielle de 2012. À travers elle, c’est tout le problème du partage et, par conséquent, de la justice sociale, qui focaliseront l’attention des Français. Pas question donc  de nier l’acuité des problématiques   économiques. Car il est clair qu’on serait bien mal avisé d’en relativiser la gravité quand la précarité du travail augmente et que la menace du  chômage se fait de plus en plus pressante. Pourtant, l’imminence du scrutin présidentiel ne doit-elle pas nous incliner à soulever une autre question, tout aussi sérieuse? De quelle société, en effet, voulons-nous pour demain? Autrement dit, qu’est-ce que faire société ? Car il y a bien ici deux façons de voir les choses.

La première est « mercantile ». Les hommes  se rassemblent parce qu’ils ont une propension naturelle à faire des échanges dans le but de satisfaire leurs besoins individuels. C’est donc le marché qui fonde la société, un marché régulateur dans le sens où, comme sous l’effet d’une « main invisible » affirmait Adam Smith[1] en 1776, l’individu poursuivant son intérêt propre ne ferait que réaliser, sans du tout  le viser,  l’intérêt collectif. Dans cette optique, il est clair que la société est comme un contrat continué qui engage des parties centrées uniquement sur leurs intérêts propres. On l’aura compris, c’est bien ce modèle qui s’impose aujourd’hui et qui s’exprime dans l’hyper-individualisme et le consumérisme qu’il cautionne. On ajoutera ici que cette vision de la société définit une forme de démocratie jusque-là inédite, celle de la souveraineté, non du peuple, mais précisément de l’individu !

Or, si cette vision de la société est rationnelle, n’est-il pas à craindre qu’elle soit, d’une part quelque peu illusoire, d’autre part franchement indigente ? Illusoire car si l’on ne peut nier que nous sommes d’autant plus entreprenants que nous sommes motivés par notre intérêt propre, est-il tellement  certain que  la conjugaison des égoïsmes individuels s’opère toujours harmonieusement ? Car enfin, n’est-ce pas la poursuite des profits boursiers les plus mirobolants qui jeta, il y a peu, nombre d’Américains à la rue  et l’économie mondiale dans la récession ? Loin s’en faut donc que les individus attachés à leurs intérêts personnels oeuvrent toujours sans le sens de l’utilité sociale.  D’autant que, comme nous le disions, cette   société des égoïsmes coexistants est-elle bien une société ?

N’est-ce pas plutôt un agrégat d’individus ayant les uns pour les autres la valeur de simples moyens ? Ne devons-nous pas, de fait,  être bien  plus ambitieux et opposer à cette vision de la société une tout autre idée ? Car les hommes ne peuvent faire société qu’à la condition que tous se soucient de chacun et que chacun se préoccupe  de tous. Cela se dit « s’entraider » et c’est à cette seule condition que la société peut être harmonieuse et solide. C’est donc fondamentalement  la solidarité, à laquelle la logique du marché est tout bonnement indifférente,  qui fonde la société. De sorte  qu’il nous reste ici trois choses à faire. Premièrement,  retrouver ce sens profond de la société ou, pour le dire encore mieux ici, de la « communauté » . Deuxièmement,  forger cette concorde dans le partage réfléchi d’un destin commun. Troisièmement, comprendre que faire société n’est pas choisir un modèle économique contre un autre mais donner du sens à ce modèle par son adhésion à un pacte de solidarité porté par l’espérance d’une société authentique.

 

Article paru dans le Quotidien La Croix le 28 décembre 2011


[1] Précurseur du libéralisme économique

 

1 réflexion sur « Une société en panne de société? »

  1. Dans « La nature humaine, une illusion occidentale », l’anthropologue américain Marshall Sahlins va même plus loin, en affirmant que derrière l’homme de nature égoïste et vicieux, se cache en réalité la figure du bourgeois. En effet, cette anthropologie négative de l’Homme, issue d’une longue tradition (Thucydide, John Adams, Hobbes), semble être une particularité de l’occident, si on examine la littérature ethnographique. Dans de nombreuses sociétés humaines, chez les Fidjiens, les Hagen, les Mambai, par exemple, on ne distingue pas nature et culture, état sauvage et civilisation. L’enfant qui nait n’est pas un être mauvais par nature dont il faudra réfréner les penchants néfastes, mais un être humain incomplet, en devenir, qui va acquérir les dispositions qui lui permettront de vivre en harmonie au sein du groupe. D’ailleurs il est intéressant de noter que la notion d’individu n’y est pas celle de l’occident, mais plutôt celle d’un groupe, qui forme une identité propre, singulière, regroupant plusieurs moi, où les parents (conçu dans une acception très large) sont « membres » les uns des autres. Le corps n’est plus la responsabilité de chacun mais du groupe. Chaque individu (au sens occidental) est responsable devant le groupe des dommages qu’il peut subir. Dès lors, il devient beaucoup plus difficile d’accepter les fondements de l’Economie de marché, selon lesquels, puisque l’homme est mauvais par nature, il faut s’en accommoder car au final la poursuite de des intérêts particuliers favorisent le bien être général. Il devient également plus difficile d’accepter comme inéluctable la société qui en découle.

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