Bernard Moitessier, La longue route

C’est la première course autour du monde en solitaire et sans escale, dont le départ fut donné à Plymouth le 22 août 1968, qui rendit Bernard Moitessier célèbre, non pas tant parce qu’il la courut que parce qu’il la “déserta” en décidant d’abandonner… ou plus exactement de poursuivre sa route vers Tahiti et les eaux bleues du Pacifique. Une remarquable performance devint ainsi pied de nez à la civilisation, aventure humaine unique et précieuse, et le journal de bord du marin, un livre-culte, le livre d’une génération, celle des “beatniks” et de leur critique de la société de consommation, de la course aux armements (on est en pleine “guerre froide”) et d’un monde arraisonné par la technique. Pourtant, si l’on fait exception du “tournant” de cette circumnavigation, c’est-à-dire de la période couvrant la fin février et le début du mois de mars 1969, ce sont surtout les grands calmes ensoleillés, les aurores australes et les déferlantes neigeuses qui jalonnent ce récit où l’homme peu à peu gagne sa paix intérieure en construisant, ou à tout le moins en le croyant, sa liberté. “Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme “, tels sont les mots que le navigateur griffonne et qu’à l’aide d’un lance-pierre il catapulte, alors qu’il se trouve en tête de la course, sur la passerelle d’un pétrolier en mars 1969. Tournant le dos aux honneurs de la victoire, le navigateur décide de ne pas rentrer, de poursuivre le voyage vers le soleil, de continuer sa “longue route ” qui lui permettra d’atteindre Tahiti le 21 juin de la même année, après dix mois de mer et de solitude.

Extraits du Journal de bord du 1° mars 1969: “le tournant”.

“J’ai remis le cap vers le Pacifique…la nuit dernière a été trop pénible, je me sentais devenir vraiment malade à l’idée de regagner l’Europe”.

“Je n’en peux plus des faux dieux de l’Occident toujours à l’affût comme des araignées, qui nous mangent le foie, nous sucent la moelle. Et je porte plainte contre le Monde Moderne, c’est lui le monstre. Il détruit notre terre, il piétine l’âme des hommes.

C’est pourtant grâce à notre Monde Moderne que tu as un bon bateau avec des winches, des voiles en tergal, une coque métallique qui te laisse en paix, soudée, étanche et solide.

C’est vrai. Mais c’est à cause du Monde Moderne, à cause de sa prétendue “Civilisation”, à cause de ses prétendus “Progrès” que je me tire avec mon beau bateau.”

” Dieu a créé la mer et il l’a peinte en bleu pour qu’on soit bien, dessus. Et je suis là, en paix, l’étrave pointé vers l’Orient, alors que j’aurais pu me trouver cap au Nord, avec un drame au fond de moi…”

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