Van Gogh, entre génie et technique

Parce que « des goûts et des couleurs on ne dispute pas » mais que la beauté, loin de nous laisser indifférents, nous passionne et nourrit toutes les polémiques, la question de savoir à quoi l’on reconnaît une œuvre d’art, autrement dit ce qu’est la beauté artistique, est loin d’être facile à trancher. Un grand artiste est-il un virtuose, se reconnaît-il à la seule possession d’une technique portée à son degré maximum? Celle-ci est-elle bien d’ailleurs forcément constitutive du génie de l’artiste ou est-elle quelque chose d’autre? Autant de questions pour le moins embarrassantes…

La virtuosité, entendue comme le plus haut degré de maîtrise de la technique, est le plus souvent, et sans doute à juste titre, admirée. Pourtant, si elle permet  au sculpteur comme au peintre  de produire une œuvre exceptionnelle, est-elle pour autant ce qui fait de l’œuvre d’art qu’elle est belle et qu’elle nous plaît d’un plaisir si particulier? Qu’est au juste une belle musique, un beau tableau? Autrement dit, qu’est-ce que la beauté artistique? Cette dernière question, parce que l’artiste est la cause productrice de l’œuvre d’art, en appelle une autre: que doit être l’artiste ou, pour le dire autrement, qu’est-ce qui, chez lui, peut être considéré comme le principe de la production du chef-d’œuvre artistique? Est-ce la technique, autre chose que celle-ci? Et le cas échéant quelle technique? La formule de Van Gogh est ici éclairante. Pour lui, une œuvre d’art qui paraît résulter d’un travail, d’une technique aguerrie et portée à son maximum a quelque chose de littéralement dégoûtant, de « puant » même. La virtuosité est certes admirable mais elle ne fait pas la beauté. Que serait alors celle-ci? Peut-être encore de la technique mais une technique très spéciale, l’art même de dissimuler toute trace de technique. Regardons une danseuse avec Mallarmé. « Ce n’est pas une danseuse, elle ne danse pas », s’exclame-t-il à l’adresse de son ami le peintre Degas. Regardons un grand pianiste. Ne dit-on pas que son jeu est naturel? Ne donne-t-il pas l’impression de faire quelque chose de facile? Regardons enfin un beau tableau de Vinci, de Picasso ou de Marc Rothko. Y trouve-t-on vraiment trace du travail? N’a-t-on pas plutôt le sentiment, en le contemplant, qu’il n’a réclamé aucun laborieux travail et nul effort?

De sorte que, si l’artiste est un grand artiste, s’il est capable de produire un chef d’œuvre, alors il est sans doute celui qui maîtrise la technique de la dissimulation de la technique. Ëtre si bon technicien, être « si savant » écrit Van Gogh, que notre technique s’efface d’elle-même, s’efface elle-même, « paraisse naïve et ne pue pas notre talent ».

 

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