Christianisme et République: entre ignorance et mauvaise foi

Le discours prononcé le 3 mars dernier  au Puy-en-Velay par Nicolas Sarkozy, dans lequel celui-ci souligne l’influence de la culture chrétienne dans l’histoire de France, fâchera sans doute certains Français, à commencer par ceux qui  y verront une nouvelle entorse, sinon au principe de laïcité, du moins à l’esprit républicain.   Un tel grief est-il justifié ? En un mot comme en cent, suffit-il de rappeler l’influence du christianisme dans l’histoire de   France   pour bafouer la mémoire républicaine de la nation ? Rien n’est moins certain, et cela pour deux raisons.

La première, que seule la mauvaise foi ou l’ignorance peut nous incliner à occulter, c’est que la laïcité est un   produit de l’histoire du christianisme. Qui osera nier que la séparation du politique et du religieux a été frappée au coin de la Réforme à travers et à partir de laquelle furent dénoncées, d’une part  la collusion des pouvoirs temporels et spirituels, et d’autre part  les errances d’une Église  parfois singulièrement attachée aux vanités ? Pour cette première raison, la République n’a nullement à « rougir » de ses sources spirituelles et religieuses. À moins, bien sûr, de réduire le christianisme à l’Inquisition ou au commerce des Indulgences!

La second point méritant ici d’être souligné touche, cette fois, l’histoire de la philosophie républicaine et son influence sur l’histoire même de la République française. Il ne s’agit plus, ici, d’enfoncer les portes   ouvertes du passé, de souligner ce que l’idée de l’humanitaire doit à celle du droit des faibles,  ce que le solidarisme doit aux vertus du don et du partage ou bien encore ce que le principe de l’égalité devant la loi devrait à la dénonciation des vanités matérielles.  Il s’agit, en revanche, de rappeler à ceux qui voient dans la philosophie républicaine et l’esprit du christianisme une contradiction indépassable,  que les fondateurs, en France, de la République, ont bien inscrit  la doctrine socialiste dans l’histoire de l’Europe chrétienne. C’est d’abord le cas de Pierre Leroux qui, en 1848, dans Le christianisme et son origine démocratique, déclame avec fièvre la vérité indépassable des valeurs chrétiennes. C’est aussi celui de Ferdinand Buisson, l’un des grands forgerons de l’École publique qui, dans Le christianisme libéral qu’il publie en 1865, affirme la nécessité de réhabiliter le christianisme de l’origine en le préservant des tutelles autoritaristes. C’est finalement -c’est surtout !- la   profonde synthèse livrée par Jean Jaurès en 1891 dans La question religieuse et le socialisme.  Ce qu’y soutient    le philosophe est on ne peut plus clair. La vocation du socialisme n’est de rompre ni avec le passé ni avec le christianisme mais au contraire,  en achevant  la Révolution dans la République sociale, d’accomplir l’histoire de l’Europe chrétienne. « Le socialisme sera une révolution religieuse » en ce qu’il a précisément pour vocation de réaliser l’idéal de fraternité et de justice que le christianisme a précisément porté   dans l’histoire du Vieux continent. Rejetant le positivisme selon lequel la religion ne serait   que l’enfance de la raison, Jaurès est convaincu qu’il n’y a  pas de société authentique  « sans  une religion, sans des croyances communes qui relient les âmes en les rattachant à l’infini d’où elles procèdent et où elles vont ». Il convient donc ici de dire les choses sans détour. Non seulement le christianisme a   influencé l’histoire de la France mais il est au fondement même de ce qu’elle a de plus moderne et qui l’honore : la République.

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