Mandeville, Smith: l’utilité sociale des passions

Par Claude Obadia

Si la passion, du grec paskein, pâtir, est ce   à quoi il semble d’abord impossible de résister,   cette notion     désigne tout autant des représentations  que des comportements que  nous fustigeons à l’aune des valeurs de l’altruisme   mais dont, par ailleurs, nous reconnaissons qu’ils sont de formidables moteurs de l’action. Autant dire l’infinie variété des réalités qui peuvent être rassemblées et unifiées sous le concept de la passion. Pourtant, ces réalités ont bien  des points communs. Nous disons d’un comportement qu’il est passionné lorsque nous n’en sommes plus maîtres. Ainsi parlera-t-on de la passion du jeu ou de la passion de l’alcool. La passion serait ce dans quoi s’aliène notre libre-arbitre, s’abîme notre volonté et, en ces sens, le nom que nous donnons à   toute inclination qui s’exagère, se fait centre de tout, s’installe à demeure et se subordonne toutes les autres inclinations. Aussi les passions sont-elles non seulement excessives  mais centripètes  et profondément égoïstes, ce dernier point n’étant d’ailleurs pas sans intérêt.

Car si la démesure que nous lions aux passions est  ce qui fait que nous les considérons  comme aliénantes  et s’il est vrai qu’il est des passions dont il importe au plus haut point de se délivrer, il est non moins clair que toutes les passions ne sont pas tristes. Amour, désir, amitié, générosité, autant de passions constructives et au travers desquelles nous nous transformons. Car enfin, souligne Rousseau, n’est-ce pas « par leur activité que notre raison se perfectionne »? « Nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner » (Discours sur l’origine de l’inégalité , première partie). Aussi devons-nous comprendre que, si l’on peut faire de l’égoïsme caractérisant l’intérêt particulier porté à son paroxysme une figure emblématique du « mal radical », la passion peut aussi être envisagée sous un tout autre rapport. N’est-elle pas, en effet, comme   le souligne Kant, un facteur de progrès? Et n’est-ce pas de la discipline des passions, et non   de l’homme vertueux,   qu’il faut attendre l’ordonnancement de la vie politique? De la même manière, si les passions ont pu entraîner, dans le cours de l’histoire, leur florilège de drames et de catastrophes, ne sont-elles pas aussi ce sans quoi, comme le souligne Hegel,  « rien de grand ne s’est accompli dans le monde »? Enfin, si la cupidité et l’orgueil peuvent inlassablement travailler   à  la ruine des sociétés humaines, ces mêmes passions, et au-delà d’elles, les passions en général, comme poursuite de l’intérêt particulier, ne peuvent-elles pas, comme le montrèrent Bernard Mandeville et Adam Smith, produire l’effet le plus bénéfique? Autant de questions qu’il faut maintenant aborder, autant d’hypothèses qu’il nous incombe de valider.

L’égoïsme de la passion, un mal radical?

En ce qu’elle exprime la poursuite de nos intérêts les plus particuliers, la passion serait profondément égoïste et rendrait l’homme prisonnier  de lui-même  en le détournant de la recherche altruiste de l’intérêt de ses semblables. Aussi a-t-elle souvent été, en particulier dans la pensée chrétienne, condamnée, voire même, parfois, maudite. Elle serait le vice qui résiste à la vertu, l’expression d’un mal dont l’éducation morale aurait pour vocation de nous délivrer.  Parce qu’elle aliène l’homme en le rendant esclave de lui-même, le moralisme puritain y voit   ce dont il faut se libérer pour exister enfin humainement. Aussi n’est-il guère étonnant qu’elle ait pu, et qu’elle puisse encore aujourd’hui,   être perçue    comme la cause majeure de l’impossibilité de régler parfaitement le problème politique, c’est-à-dire de rendre viable une société humaine vraiment harmonieuse.

C’est ce dont témoigne, par exemple, la Sixième proposition de l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique , dans laquelle Kant affirme que « le bois dont l’homme est fait est si courbe qu’on ne peut rien y tailler de bien droit ». Cette définition de l’homme, qui fonde chez Kant la problématicité de la question politique, est sans conteste largement influencée par sa pensée religieuse, et en particulier par l’influence   de saint Augustin, de Luther et de Spener. Pour caractériser le pécheur, Augustin l’affuble des adjectifs « curvatus« , « curvus« . Cette courbure,  qui interdit à l’homme d’élever sa pensée vers le Ciel, l’amène à céder à sa nature et à se pencher vers les « choses inférieures ». Or, cette condamnation de la « pente » qui tord un homme et le courbe pathologiquement vers lui-même, parce qu’elle  est une condamnation de l’égoïsme, est tout à fait édifiante. Car enfin,  peut-on passer sous silence, si l’on veut comprendre l’homme et le fonctionnement des sociétés humaines, cette expression paradigmatique du Mal, expression qui se radicalise notamment dans la pensée du fondateur du protestantisme allemand, Luther? Dans son cours sur l’Epître aux Romains, ce dernier reprend l’image augustinienne de la courbure pour lui donner une signification absolue, comme le souligne judicieusement Alexis Philonenko dans le troisième chapitre de La théorie kantienne de l’histoire (1986). Car dans son combat contre l’égoïsme, Luther ne croit nullement l’homme capable d’être assez saint pour avoir un amour de soi « raisonnable ». En se fondant sur la parole du Christ (Jean, 12,25), il soutient que « aimer signifie se haïr soi-même ». Or, c’est précisément parce que l’homme est incapable de se haïr, parce qu’il aime son péché, qu’il est « courbe », comme un bois qui se retourne   en soi. De telle sorte que pour Luther,  on peut affirmer l’équivalence suivante: curvus= curvus in se= versus in sui amorem, tourné vers l’amour de soi. Le Mal est dans l’homme, qui consiste en un égoïsme tenace qu’il faut donc prendre en compte pour penser le devenir historique et les échanges sociaux. L’influence de Luther  entraînera d’ailleurs en Allemagne le développement du piétisme qui, fondé au 17° siècle par Spener, place au cœur de la réflexion du croyant ce « mal radical » que, selon  Kant,   on ne peut occulter mais qu’on peut en revanche diriger dans le sens de la civilité des échanges sociaux.

L’égoïsme des passions, un moteur du progrès.

Que l’homme soit sociable ne fait, selon Kant, aucun doute. Il serait naïf pourtant d’imaginer que cette sociabilité est totale; l’homme est sociable mais il est aussi insociable, et pour une raison assez simple à concevoir. Car s’il est égoïste, s’il veut tout diriger sans son sens et s’il veut s’imposer face aux autres et être reconnu par eux, l’homme sait bien que son égoïsme risque de se heurter à celui de ses semblables. Aussi éprouve-t-il, comme l’explique Kant dans la Quatrième proposition de l’Idée d’une histoire universelle,   une aversion pour la vie sociale, qui  l’incline alors à optimiser ses facultés, à tirer le meilleur de lui-même, à se dépasser dans l’espoir de vaincre les résistances que ses ambitions égoïstes pourraient rencontrer. L’égoïsme devient ainsi,  chez celui dont Nietzsche raillera   à l’envi le rigorisme moral,   un formidable facteur de progrès culturel. C’est parce que les hommes aspirent à vivre en société et qu’ils sont   passionnés qu’ils développent inlassablement leur industrie, leurs facultés intellectuelles. La passion, considérée comme un intérêt pathologique éprouvé envers soi, est donc bien ici ce qui rend l’homme capable de progrès culturel. Cette conviction va d’ailleurs amener Kant à reconsidérer les termes mêmes du problème politique. Parce que l’homme  est « un animal qui a besoin d’un maître », il serait parfaitement illusoire de suspendre l’instauration du civisme et d’une société régie par le Droit   à la moralité parfaite de ses membres. Pratiquement, cela veut dire qu’il ne faut pas élaborer les lois en présupposant que l’homme est innocent mais en s’efforçant,   au moyen de la législation,  sinon de dresser les égoïsmes individuels les uns contre les autres, du moins de faire en sorte qu’en s’opposant les uns aux autres ils se neutralisent. Il existe donc bien une fécondité des passions symbolisant la courbure ontologique de l’homme, non seulement culturelle mais plus étroitement socio-politique. « Ainsi dans une forêt, les arbres, du fait même que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil,  s’efforcent  à l’envi  de se dépasser les uns les autres, et par suite, ils poussent beaux et droits. » (Cinquième proposition). Loin d’être désespérément  stériles et socialement inutiles,  les passions, à condition que les lois le permettent, peuvent être rendues utiles au progrès et au bonheur public, ce que s’efforçera de montrer le philosophe anglais Bernard Mandeville dans La fable des abeilles, œuvre  qui fit grand  bruit lors de sa parution.

Quand les vices privés font le bien public.

C’est en 1705 que Bernard Mandeville publie anonymement un poème rimé: La ruche mécontente ou les coquins devenus honnêtes. Neuf ans plus tard, il publie de nouveau ce texte, intitulé cette fois La fable des abeilles,  auquel il ajoute une Recherche   de l’origine de la vertu morale et des Remarques. Le dessein du philosophe est exposé très clairement et à plusieurs reprises. Tout d’abord dans le titre extensif de la fable où il est dit qu’il faut montrer que « les défauts des hommes… peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile ». Autrement dit, loin de devoir nous en tenir à une condamnation radicale des passions et des vices nourris de la cupidité et de la vanité des hommes, nous devons reconnaître que ces mêmes vices ont une utilité sociale et que, par conséquent, il convient de modérer l’ardeur de la passion du dénigrement des passions. Dans la Préface de l’édition de 1714, Mandeville souligne que « ce n’est pas sa bonté, sa pitié, son amabilité » qui permettent à l’homme de vivre dans les sociétés « les plus prospères » mais au contraire « ses qualités les plus ignobles, les plus abominables ». Car, affirme-t-il un peu plus loin, « les vices sont inséparables   des sociétés puissantes et considérables ».

C’est donc pour dénoncer la naïveté de ceux qui s’indignent des vices tout en voulant la prospérité et l’opulence et afin  » de montrer qu’il est impossible d’avoir toutes les douceurs les plus rafffinées de l’existence qui se trouvent dans une nation industrieuse,  riche et puissante, et de connaître en même temps toute la vertu et toute l’innocence   qu’on peut souhaiter dans un âge d’or », que Mandeville a écrit cette fable qui met en scène « une vaste ruche bien fournie d’abeilles ». Celles-ci,   vivant comme des hommes précise l’auteur, ne s’embarrassent guère, quelles que soient leurs activités, de scrupules moraux. Les avocats contournent  les lois pour avoir davantage de travail et de revenus (§4). Les médecins « prisent la gloire et l’argent   plus que la santé du malade dépérissant » (§5). Pour ce qui est des prêtres, si un petit nombre « a de la science  et de l’éloquence », des milliers sont « pleins d’appétits et d’ignorance » (§6). Quant aux juges, Mandeville précise qu’ils ne font arrêter que les pauvres « afin de protéger les riches et les grands » (§8). De toute évidence, cette ruche métaphorise la société abandonnée à la corruption de ses moeurs et où chacun ne vise  que son enrichissement   personnel sans aucun égard aux devoirs qui lui incombent. Pourtant, la cupidité et l’égoïsme qui expliquent le comportement moralement peu recommandable de ces abeilles ne laissent pas de produire  l’effet  socialement  le meilleur et le plus surprenant pour le puritain attaché au rigorisme moral. Car ici,   si « chaque partie (est) pleine de vice, le tout (est) cependant un paradis » (§9) et « les plus grandes canailles de toute la multitude contribuent au bien commun » (§9). En effet,  le vice « entretient l’esprit d’invention » (§11). Les hommes, veut dire Mandeville, ne sont jamais aussi rusés, aussi entreprenants   et déterminés  dans leurs actions, aussi utiles à ceux dont ils n’ont cure,  que lorsqu’ils croient  ne poursuivre que leurs intérêts les plus égoïstes. Ainsi les passions les plus vaniteuses, l’ambition, la soif  de richesse et de gloire, qui peuvent à juste titre être condamnées, ont pourtant ceci d’étrange que, pourvu qu’elles  soient bien dirigées,  elles peuvent  faire le bien public et assurer la prospérité   économique des sociétés humaines. Mais revenons  à nos abeilles. Car un jour, l’une d’entre elles, « un gantier qui vendait de l’agneau pour du chevreau », précise Mandeville, eut l’audace de s’écrier, exhortant ses semblables à la moralité, « ce pays va périr infailliblement de toutes ses improbités » (§12)…Et les abeilles,  de devenir honnêtes. « Quelle consternation…En une demi-heure,  dans toute la nation,  le prix de la viande baissa d’un sou par livre » (§13), les prisons se vidèrent, les avocats se retirèrent en masse (§14), les politiques se mirent à vivre dans la frugalité. « Regardez maintenant cette ruche glorieuse, souligne ironiquement  l’auteur, et voyez comment l’honnêteté et le commerce s’accordent. La splendeur en a disparu, elle dépérit à toute allure » (§18). Car si les abeilles  savent maintenant  se contenter du peu qu’elles ont, si elles n’ont plus besoin de ce qui est superflu, c’est la disparition de « tous les métiers accessoires » que la moralisation de leurs mœurs a entraînée (§20).

Si bien d’ailleurs que la morale de cette fable peut ici s’énoncer sans détour. « Jouir des commodités du monde, êtres illustres  à la guerre, mais vivre dans le confort sans de grands vices, c’est une vaine Utopie ». Car encore une fois,  « le vice est bénéfique ». « La vertu seule ne peut faire vivre les nations » (dernier §). Mandeville, convaincu « que l’homme est un composé de passions diverses » qui « le gouvernent tout à tour qu’il le veuille ou non », rompt ici avec une tradition qui consiste à voir dans les passions, soit un dérèglement de l’âme, soit une maladie. Elles sont, selon lui, naturelles et s’il est vain de fustiger sans fin ce qui constitue l’homme, il est en revanche plus fécond de remarquer que, si dans la fable les vices privés tendent à produire les bonheurs publics, alors il pourrait sans doute être judicieux d’exploiter ces passions dans le sens du développement de la prospérité  sociale. Mandeville est-il, de fait, un pionnier du libéralisme économique? Cela n’est pas improbable tant il est vrai qu’un des  moteurs les plus puissants de ce dernier, aujourd’hui encore, est la légitimation  et la poursuite de l’intérêt  égoïste. Le génie de Mandeville  est donc bien d’avoir explicité un paradoxe qui aura une large postérité. Dans l’ordre complexe de la société, les résultats de l’action des hommes diffèrent grandement de ce qu’ils ont visé. Car les individus, en poursuivant leurs propres fins égoïstes, produisent des résultats bénéfiques aux autres hommes, résultats qu’ils n’avaient pas anticipés et qu’ils ignorent même peut-être. Risquant de scandaliser les tenants du moralisme puritain qui rejette les passions considérées comme aliénantes et avilissantes, Mandeville développe une analyse  beaucoup plus pragmatique puisque  selon lui, loin d’être socialement nuisibles, les passions, quand elles seraient   les plus cupides,  peuvent contribuer au bonheur  de la société et servir l’intérêt public bien plus efficacement   peut-être que lorsque les hommes, sous l’effet des prescriptions morales, s’évertuent  à  être altruistes.

Au fondement du libéralisme économique: Adam Smith et la main invisible.

Contrairement aux idées reçues , il n’est pas très facile de définir le libéralisme que l’on réduit souvent à sa seule dimension économique et que l’on considère tout aussi souvent comme une idéologie ayant accompagné et justifié la montée de la bourgeoisie. Il s’agit donc tout au plus d’un courant de pensée reposant sur un socle commun qui est l’importance accordée à l’idée de liberté et au concept d’harmonie naturelle.  Adam smith, que l’on considère   souvent comme le précurseur de la pensée libérale, cherche avant tout à caractériser la nature de la société, de son organisation et de sa genèse en rompant avec l’idée que l’organisation sociale est le produit de la volonté divine.  Aussi s’évertue-t-il à montrer que la société naît de la « propension naturelle des hommes à l’échange ». Le marché est, selon lui, naturel et régulateur car c’est en définitive   la libre  poursuite, par chacun, de son intérêt égoïste qui conduit, comme   nous le verrons  avec sa théorie de « la main invisible », à optimiser l’intérêt général. La liberté est donc, selon lui, fondamentale. Étant donné que l’ordre économique et la prospérité d’une société de marché procèdent du seul intérêt  égoïste d’agents  individuels n’ayant souci que d’eux-mêmes, il faut laisser aux hommes la liberté de nourrir leurs passions et d’entreprendre de les satisfaire pour accéder au bonheur qui n’est pas seulement celui de l’individu mais celui de la collectivité

C’est au chapitre 2 du livre 1 des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), que Smith explique  que « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand  de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ». Ainsi notre intérêt de consommateur est-il ici servi par l’intérêt propre du commerçant qui retire un avantage particulier de notre satisfaction qu’il ne vise aucunement puisqu’il est entièrement déterminé par son égoïsme. Ainsi les égoïsmes privés sont-ils bien le moteur fondamental des échanges. Car même si chaque individu, chaque entrepreneur, dirions-nous aujourd’hui, ne cherche que son propre profit, ce profit personnel s’accorde néanmoins (c’est la fameuse « harmonie des intérêts ») avec les buts de l’économie nationale. C’est en ne cherchant qu’à  accroître son revenu personnel que chacun contribue finalement à accroître le revenu de la nation. « Chacun, affirme Adam Smith, est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions, et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions ».  En effet, on travaille  bien plus  efficacement  lorsqu’on croit travailler à la satisfaction de son intérêt égoïste, et a fortiori lorsqu’on est mû par la passion, que s’il s’agissait du bien général. Ainsi  la concurrence même à laquelle  se livrent   les ambitions individuelles, en dressant chacun contre chacun, est-elle bénéfique à la société toute entière. De sorte que l’intérêt public, qui est la résultante inintentionnelle d’une somme d’activités motivées par l’égoïsme des passions,  n’est jamais  mieux servi  que lorsque les individus  sont autant que possible laissés  libres de rechercher  leur propre profit.

Au terme de cette analyse, il apparaît que nous ne devons nullement nous désespérer de l’égoïsme qui   détermine chacun à ne chercher que son propre gain. Car toutes les entreprises individuelles, qui  apparemment sont indépendantes les unes des autres, sont en fait « coordonnées » par une puissance d’harmonisation et aboutissent à une situation dans laquelle les producteurs peuvent vendre leurs marchandises   et les consommateurs satisfaire au mieux leurs besoins. Au fond,  Adam Smith aurait pu exprimer ce qui précède de la façon suivante: remettez les individus à la garde de leurs propres passions (dont rien ne peut, de toute manière, les affranchir) et, une fois installés les freins institutionnels nécessaires à la canalisation des conflits,  ils se trouveront amenés, par intérêt personnel, à faire ce qui est requis  pour le bien de la communauté. Tant et si bien que, s’il faut   tenter de rassembler  la diversité  des passions pour tâcher  d’en élaborer  le concept , cette dernière tâche, en visant une théorie de la passion, consistera  pourtant à prendre  la mesure de cette étrange fécondité qui caractérise  la  conjugaison  des passions les plus contraires.

Bibliographie

Bernard Mandeville,  La fable des abeilles, éd. Vrin, Paris, 1990.

Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759, Coll. Quadrige, éd. P.U.F..

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1987

Immanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique , Coll. Folio-Essais, éd. Gallimard, 1985

Hegel, La Raison dans l’histoire , Coll. 10/18, éd. U.G.E. , 1979

Albert O. Hirschman, Les  passions et les intérêts,  ouvrage publié  en 1977 et traduit de l’anglais en 1980. Disponible actuellement aux P.U.F., coll. Quadrige.

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