Langues régionales: la boîte de Pandore

Par Jean-Pierre Rousselot

Les monuments architecturaux font partie de notre patrimoine national, comme d’ailleurs les œuvres littéraires et artistiques de nos illustres ancêtres. Il en va de même des traditions régionales comme des grands paysages de notre beau pays. C’est une évidence. Pas besoin de l’écrire dans le marbre. Ce serait saugrenu de l’inscrire dans la Constitution. La Constitution est là pour régir l’organisation démocratique de la Nation. Alors pourquoi le 21 juillet le Congrès a-t-il inséré dans l’art. 75 de la Constitution cette belle affirmation : “Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France” ?

Cette formule avait obtenu un assez large consensus, y compris dans les rangs de ce qui devrait être l’opposition. Mais ce consensus ne tient plus lorsqu’on envisage les conséquences de cette inscription. Certains politiques y ont vu « une réparation par rapport au combat mené contre les langues régionales sous la IIIe République ». Il en espèrent la possibilité de donner à ces langues plus de souplesse dans leur enseignement ou une plus grande présence à la télévision publique régionale. Pour d’autres responsables politiques, la modification votée n’est qu’un début. Ils souhaitent « une grande loi sur les langues régionales » qui ne pourra plus être censurée par le Conseil constitutionnel. Un parlementaire breton veut même ouvrir plusieurs chantiers : le développement de l’enseignement des langues régionales dans le public, les écoles Diwan étant pour l’instant sous le régime du contrat d’association, et la généralisation d’une signalétique en deux langues sur toutes les routes. Certains sont déjà favorables à ce que les langues régionales soient utilisées dans les débats des assemblées territoriales.

Mais bien peu ne veulent voir la bombe à retardement que représente cet article apparemment anodin.

Certes, cette inscription a une portée symbolique qu’on devrait pouvoir saluer sans arrière pensée. En effet, depuis plusieurs siècles, les langues régionales de France ont été écartées des enceintes publiques. Les cultures régionales de France ont souvent été traitées avec mépris. Amplifiée au cours du XXe siècle, la “chasse aux patois”, jugés dangereux pour l’unité nationale, avait commencé bien avant, notamment avec l’ordonnance de Villers -Cotterêts en 1539. Le changement de la Constitution pourrait donc être considéré comme une ouverture symbolique. Elle peut avoir pour effet de cesser de confiner les cultures régionales uniquement au milieu populaire, notamment paysan, et au passé. Elle peut favoriser notamment une littérature en langue régionale qui est méconnue du grand public.

Mais en réalité cet ajout a une autre portée. Il n’a pas été proposé innocemment. Il vise avant tout à permettre la ratification de la “Charte européenne des langues régionales et minoritaires”.

L’Académie Française avait marqué son opposition à ce texte dans une déclaration solennelle : en rappelant que “depuis plus de cinq siècles la langue française a forgé la France. Par un juste retour, notre constitution a, dans son article 2, reconnu cette évidence : “La langue de la République est le français”. Si les membres de l’Institut ne contestent pas l’importance des langues régionales, ils s’interrogent cependant sur leur “apparition soudaine dans la Constitution“, qui met en cause, notamment, “l’accès égal de tous à l’administration et à la Justice”.

Max Gallo, qui pourtant a rejoint la cohorte des admirateurs de notre président, est encore plus précis : “Je n’ai absolument rien contre les parlers régionaux, qui participent à la richesse de notre culture. En revanche, les faire entrer dans la Constitution peut être une porte ouverte vers la ratification de la Charte européenne sur les langues régionales, puisque le Conseil constitutionnel ne pourra plus, comme par le passé, s’y opposer. Et cela, je n’en veux pas.”

Si c’était le cas, demain, n’importe qui pourrait, par exemple, ester en justice dans la langue de son choix. Cela conduirait un peu plus encore à l’émiettement d’une nation déjà touchée par les communautarismes de toutes sortes. Et je ne souhaite pas que nous prenions le risque de la division nationale. Chacun peut, s’il le veut, pratiquer librement la langue de sa région en France, et c’est très bien. Alors quel besoin de mêler la Constitution à cette affaire ?

Pour être clair, je veux rappelons en quelques mots ce qu’est cette “Charte européenne des langues régionales ou minoritaires”.

Cette Charte a été signée par le gouvernement de M. Jospin, malgré l’avis défavorable du Conseil d’Etat, mais fort heureusement elle n’a pas été ratifiée, grâce notamment à l’opposition de Jacques Chirac. Elle n’a donc pas force de loi actuellement. Elle n’est qu’une recommandation à laquelle notre gouvernement a souscrit. En quoi cette Charte est-elle dangereuse ?

1/ la Charte stipule qu’il doit être mis en place non seulement un enseignement officiel des langues régionales ou minoritaires, mais aussi un enseignement dans ces langues. Si la langue française a été le principe unificateur de la France, ce n’est certes pas pour faire taire les parlers locaux mais pour qu’ils échangent et débattent en toute compréhension.

2/ la Charte reconnaît le droit de pratiquer une langue régionale ou minoritaire dans la vie publique, ce qui signifie que devant une administration ou un tribunal, il sera licite de s’exprimer en corse, en occitan, en picard ou en berbère… devant des fonctionnaires parlant la même langue évidemment. L’art. 2 de la Constitution qui énonce “ La langue de la République est le français ” aura t’il encore un sens ?

3/ par dessus tout, la Charte fait obligation aux états signataires de “prendre en considération” les besoins et les vœux exprimés par les groupes linguistiques”. La République qui ne connaît que les citoyens devrait donc désormais reconnaître les communautés.

Alain Juppé, lorsqu’il était Premier ministre, avait déclaré avec justesse à propos de cette Charte : “ L’inspiration générale de ce texte, telle qu’elle est formulée notamment dans son préambule, se fonde sur une logique communautaire et de minorité et s’écarte de la tradition républicaine qui reconnaît les droits et devoirs de chacun en tant qu’individu et non pas entant que membre d’une communauté”.

Aujourd’hui, on le sait, la langue française est menacée. Pas seulement dans le monde, du fait de la prépondérance de l’anglo-américain. Mais en France même, où l’analphabétisme et l’illettrisme gagnent chaque jour du terrain. Il convient donc de lutter contre ces fléaux, facteur essentiel d’exclusion sociale, en rendant au français une part prépondérante dans l’enseignement primaire et secondaire. A contrario, la disparition des langues régionales n’était pas à l’ordre du jour, et personne ne la souhaitait.

Faire mention des langues régionales dans la Constitution n’a de sens que pour permettre un alignement sur les dispositions européennes, quitte à ouvrir la voie au communautarisme. Aujourd’hui, hélas, la boite de Pandore est ouverte. Les principes républicains risquent d’être fondamentalement remis en cause. L’enjeu va bien au delà d’une querelle linguistique. Plus que jamais, la vigilance s’impose.

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