« Il vaut mieux savoir où l’on est sans savoir où l’on va que savoir où l’on va sans savoir où l’on est »

Le proverbe que nous nous proposons de méditer est  tiré de l’Almanach du Marin breton,  document que tout professionnel de la mer et tout plaisancier consultent à l’envi pour effectuer leurs calculs de marée ou bien encore identifier la multitude des feux qui jalonnent le littoral. Il  a donc  un premier  sens qui intéresse au premier chef les navigateurs. Mais cette formule, dont la signification ne saurait échapper au sens commun des gens de mer, possède peut-être une autre signification, qu’à certains égards le terrien dira plus profonde…

Qui connaît la mer, les bateaux et le brouillard tenace, jusqu’au cœur de l’été,  de la Manche et de la Mer d’Irlande, comprendra aisément ce que ce proverbe veut dire. Car comment savoir quel    cap prendre pour atteindre le port ou l’abri convoité si l’on ne connaît pas sa position? Ainsi, parce que naviguer est aussi se diriger, « tenir un cap », il est indispensable  de « faire le point », de savoir où l’on se trouve même si, parfois, cela n’est possible que de façon approximative, ce qui explique que l’on recoure en mer à cet ensemble de techniques qui définissent ce qu’on appelle  la « tenue de l’estime ». Pourtant, s’il faut savoir où l’on est pour aller où l’on veut aller, définir sa position possède un autre intérêt majeur,  suspendu à l’impératif de  la sécurité des personnes et du navire. Comment, en effet, éviter, dans certains régions, les rails fréquentés part les cargos ? Comment, le cas échéant,  les traverser de la façon la moins dangereuse ?  Et comment, encore,  se jouer des hauts-fonds, des roches souvent immergées ? Comment éviter les zones où les courants lèvent une mer dangereuse si l’on ne sait pas où l’on est ?

Pour autant, la valeur de ce proverbe réside sans doute ailleurs que dans la première lecture que nous en avons faite. Car réfléchissons. Que nous soyons sur mer ou sur terre, ou bien encore dans les airs, comment avancer, progresser, aller d’un lieu à un autre si l’on demeure égaré? Et par-delà le niveau de signification topographique du proverbe, comment agir, comment se donner les moyens  de réaliser quoi que ce soit, et dans quelque domaine que ce soit, si l’on ne connaît pas le niveau d’avancement de son projet, bref, et comme une autre formule bien populaire nous incline à le penser, si l’on « ne sait plus où on en est »?

Car se fixer des objectifs est bien beau, vouloir réussir telle ou telle chose aussi, mais encore faut-il que cela soit possible, réalisable. Or, pour le savoir, il faut que nous sachions de quelles forces nous disposons, dans quel état nous nous trouvons, en un mot il faut savoir  « où nous en sommes », c’est-à-dire encore où, précisément,  nous sommes. Notre proverbe, qui exprime le « sens marin » le plus juste, présente donc un intérêt qui dépasse largement sa dimension nautique. La mer, parce qu’elle est un milieu en perpétuel mouvement, un espace de liberté qui réserve souvent de bonnes surprises et, parfois, de moins bonnes,  est aussi   comme un métaphore de la vie considérée comme action et comme devoir d’agir sans toujours avoir de certitude.

Savoir à chaque instant, en mer, où l’on est, faire le point, pour le dire comme le disent les gens de mer,  c’est aussi, par analogie, être capable de remettre en cause ses choix, ce qui est nécessaire si la réalité est mouvante et si vivre est agir.

2 réflexions au sujet de « « Il vaut mieux savoir où l’on est sans savoir où l’on va que savoir où l’on va sans savoir où l’on est » »

  1. Ping : Poésie bretonne… poèmes du bord, du bord de mer, et du verre à ras-bord. « Gu Bragh

  2. Vous avez bien raison. Un Arpège au bout du monde? Belle aventure. Bien à vous. Claude O.

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