Le devoir: une impossible possibilité?

Par Claude Obadia

En sa notion la plus commune, le devoir est d’abord synonyme de vertu, de désintéressement. S’il semble, par-là, s’opposer à la cupidité, à l’orgueil et donc aux passions, nous l’associons pourtant fréquemment à la contrainte, à la corvée. Il serait ce fardeau qu’on ne choisit pas, implacable nécessité à laquelle la vertu nous commanderait d’acquiescer, ce qu’il faut faire parce qu’il le faut.  D’où, bien sûr, une première question, et qui n’est autre que celle de savoir si  l’expérience du devoir constitue l’expérience de la liberté, si elle en est l’épure ou au contraire le simulacre.  Loin s’en faut qu’il ne s’agisse ici que de jouer   Socrate contre Calliclès ou encore Kant contre Nietzsche. C’est toute la question de la facticité ou de l’authenticité et donc, en un mot, de la possibilité du devoir, qui est ici posée. Car de  deux choses l’une. Soit faire son devoir revient à se libérer de toute inclination, de tout pathos et donc à accéder à la liberté en tant qu’anéantissement des affects égoïstes, soit ce discours du devoir maquille des intérêts qui s’ignorent ou feignent de le faire.

Car enfin, et si le devoir est avant tout affaire de volonté, qu’est-ce qu’une bonne volonté ? Celle de faire  ce qu’on doit, et simplement parce qu’on le doit. Il ne s’agit donc pas seulement, comme un commerçant est loyal  par   intérêt, d’agir conformément au devoir mais de le faire sans aucune raison autre que celle que constitue le sentiment du devoir qui définit ainsi ce que nous pourrions appeler la droiture. Ce n’est  pas par sa matière empirique, ni les désirs ou les inclinations qui l’animent, mais par sa forme, c’est-à-dire la loi qui la détermine, que la volonté devient bonne et que, de fait, je peux faire mon devoir. Quelle est donc cette loi ? Puisqu’aucun objet particulier n’a ici à être pris en compte comme déterminant, non plus qu’aucune inclination, il ne reste plus, pour définir cette loi morale, que sa forme même de loi, c’est-à-dire de règle universelle. Ce que le devoir me demande est de régler ma conduite sur des lois universelles. Ainsi je vois immédiatement que, si je peux désirer me tirer d’affaire en quelque occurrence par l’artifice d’une fausse promesse, je ne peux le vouloir « honnêtement », parce que je ne peux vouloir comme une loi universelle la pratique de la tromperie. Une telle loi se détruirait elle-même, en rendant impossible la confiance mutuelle.

Nous pouvons donc ici nous fier  au sens commun. Pour voir clairement ce qu’exige le devoir, la subtilité d’esprit est inutile. Il suffit de se demander : puis-je vouloir que la règle de l’action que je me propose soit prise universellement comme loi de la conduite humaine ? Pourtant, est-il tellement certain que le devoir soit possible ? N’est-il pas d’abord ce qui s’oppose au désir, ce qui suspend toute stimulation, toute excitation ? On ne pourrait donc proprement devoir ce dont on aurait par ailleurs envie. Et c’est là, bien sûr, que le bât blesse. Car est-il  possible de faire son devoir sans que rien ne nous y incline ni ne le motive ? Est-il tellement improbable que les grandes figures du devoir que sont les saints, ou bien encore les martyrs, soient mus par l’orgueil ? Et serait-il absurde d’imaginer que le sacrifice puisse procurer au martyr une jouissance ? Au fond de nous-mêmes, et loin de ces grands acteurs du devoir, n’avons-nous vraiment aucun intérêt à nous acquitter de notre devoir ? La crainte de la solitude à laquelle nous promet la délinquance ne peut-elle suffire à expliquer notre zèle moral? Par-delà cette dernière hypothèse, l’existence d’un Inconscient psychique ne permet-elle pas, à elle seule de surcroît, d’ouvrir l’ère du soupçon ? Comment  agir, à coup sûr, de façon désintéressée si mes pensées peuvent être déterminées par des représentations qui échappent à la conscience ? Que valent les appels à la vertu de Socrate, souligne Calliclès, quand il est  tout à fait possible que la tempérance maquille l’impuissance et le ressentiment des plus faibles ? Que peut bien valoir l’idéal civique du devoir hérité des réformes clisthéniennes lorsque la loi est soupçonnée d’avoir une fonction répressive et les codes civiques de ne viser qu’à museler l’irascible animal que Diogène entend libérer en nous exhortant à « vivre comme des chiens » ? Croire qu’il existe deux sortes d’hommes, ceux que les passions dévorent et ceux qui, à force de volonté libre, font leur devoir, est peut-être bien naïf… Il y aurait ceux qui ont la force et l’intelligence de leurs passions et ceux qui ne les ont pas. Ces derniers, vivant dans la frustration et la honte, voueraient une haine farouche aux hommes qui parviennent à satisfaire leurs désirs. Ce ressentiment étant, selon Calliclès,  la source la plus vive  de la morale, c’est bien de celle-ci qu’il entend ruiner les fondements, procédant à partir d’une intuition qui, selon Alain, constituerait l’essentiel  de ce qu’il y a dans Nietzsche.

Ce dernier,  qui a largement inspiré les détracteurs contemporains d’un humanisme pétri de christianisme, n’hésite pas, dans sa diatribe contre la pastorale chrétienne du devoir,  à pointer du doigt l’éducation. Si le but avoué de cette dernière   est l’amélioration morale de l’homme et son accès à la liberté envisagée comme  capacité de maîtriser ses affects, derrière ce discours lénifiant se trame une entreprise de   domestication de l’individu des aspirations vitales duquel il s’agit d’obtenir  l’aliénation. L’éducation au devoir n’est donc pas une éducation à la liberté. Faire son devoir serait bien plutôt avouer sa faiblesse et sa lâcheté. Notons ici que si l’idée kantienne du devoir et de la loi morale comme  ratio cognoscendi de la liberté a largement déterminé l’entreprise de « déconstruction » nietzschéenne, elle a aussi, en associant morale et liberté, devoir et désintéressement, fondé, par réaction, l’idée d’un acte totalement désintéressé et tout à la fois immoral. L’acte gratuit que commet Lafcadio, dans Les caves du Vatican d’André Gide, en est une saisissante illustration. Décidant de commettre un crime totalement immotivé, le personnage de Gide, défenestre un inconnu. L’absence totale de mobile faisant de cet acte un acte purement désintéressé, chacun voit qu’il n’est pas pour autant moral. D’où une question, au demeurant classique. Suffit-il d’agir de façon désintéressée, et en un mot d’obéir, pour aucune autre raison que le devoir d’obéir,  pour faire son devoir ?  Au tout début de la Doctrine du Droit[1], Kant définit la moralité de la façon suivante : « conformité <d’une action avec la loi> en laquelle l’idée de devoir selon la loi est en même temps le mobile de l’action ». Est-ce à dire qu’il suffise, selon Kant, d’obéir à un ordre pour s’acquitter de son devoir ? Qu’il suffise d’obéir de façon désintéressée pour manifester sa bonne volonté et être en règle avec sa conscience ? Si l’on en croit Michel Onfray[2], Kant ferait de l’obéissance servile l’horizon culminant de la morale et le paradigme du devoir. Or les termes du problème sont autrement plus subtils. Le devoir n’est-il pas défini par Kant <seconde formule de l’impératif catégorique> comme le respect inconditionné de la personne humaine ? Se préciseraient donc, entre la Doctrine du Droit et les Fondements de la métaphysique des mœurs, les termes d’une difficulté réelle. Si faire son devoir est agir de façon désintéressée, alors on peut effectivement entendre par-là une obéissance absolue et une soumission totale à la loi. D’où le problème. Imaginons que la loi me commande de violenter une personne. De deux choses l’une. Soit j’y obéis mais je contreviens au devoir qui m’oblige au respect inconditionné de la personne. Soit je désobéis à la loi pour respecter la personne humaine. Faut-il voir là une contradiction ? Cela n’est pas certain. Mais il y a indéniablement ici une tension entre deux exigences. La première est psychologique et touche à la rectitude de la conscience morale et à la pureté du Wille, de la volonté. La seconde touche à l’histoire et à la politique. Parce que les Lumières ne peuvent progresser que dans une société dans laquelle règne l’ordre et que de leur progrès découle le développement de la justice, il est nécessaire que chacun assume ses devoirs civiques de la façon la plus scrupuleuse. Ainsi, sans nous exhorter à abdiquer notre conscience morale mais en « brisant », toutefois,  l’unité du Söllen, Kant souligne-t-il l’irréductibilité de l’éthique au politique.

La question du devoir, ceci dit, dépasse celle de la liberté et il suffit, ici encore, d’interroger le sens commun pour s’en convaincre.  Qu’est-ce que s’acquitter de son devoir envers autrui, pensons-nous, sinon le respecter ? Quoi de plus clair ? Et pourtant ? Est-il tellement facile de définir le respect de la personne ? Est-ce respecter ce qui, en elle, est universel ou ce qui est particulier ? Est-ce le même ou l’autre qui, en tout homme, mérite respect ? Dans le premier cas, c’est ce qui, en tout individu, est universel, qui est l’objet propre du respect. Le devoir est donc ici respect de ce qui, au-delà des différences, est commun à l’humanité. Dans le second cas, ce qui doit être respecté est à l’inverse ce qui est singulier, particulier. C’est la différence qui, en obligeant au respect, ouvrirait ici un droit. Que dois-je donc respecter ? Le même au risque de mépriser l’autre, comme d’aucuns le redoutent? Ou l’autre en tant qu’autre, au risque de perdre le sens de l’universel ? Est-ce la différence, ethnique, religieuse, culturelle, sexuelle, qui fait droit et oblige au devoir du respect ? Dans ce cas, tout particularisme , quel qu’il soit, ne  deviendrait-il pas a priori respectable ?

Loin s’en faut, on l’aura compris,  que nous prétendions résoudre telle ou telle des questions soulevées ici,  qui de surcroît ne prétendent nullement  à l’exhaustivité. Puisse seulement cette modeste contribution amener chacun non pas tant à abdiquer sa conscience morale qu’à pondérer des réquisitoires dont la férocité maquille la naïveté.


[1] Cf. Introduction.

[2] Le songe d’Eichmann, éditions Galilée, 2008. Voir plus particulièrement la première partie « Un kantien chez les nazis ».

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