La Marseillaise de Mozart?

Par Jean-Pierre Rousselot

(Les textes publiés dans la présente rubrique « Contributions amies » n’engagent que leurs auteurs respectifs)

On a souvent attribué au concerto pour piano n° 25 K503 le nom de « Concerto La Marseillaise ». En effet on ne manque pas de reconnaître dans le premier mouvement un passage qui évoque, il est vrai en mode mineur, la Marseillaise révolutionnaire. Or, ce ne peut pas être une réminiscence puisque ce concerto date de 1786 et que Rouget de Lisle composera la Marseillaise en 1792.

Dès lors, la question est posée : Rouget de Lisle a-t-il plagié Mozart ? C’est ce que veut nous laisser croire l’historien suisse Claude Mossé dans son récent ouvrage Le secret de Mozart[1]. Dans cet ouvrage, qui est un « roman » selon l’auteur lui-même, est développée la thèse selon laquelle ce concerto aurait été composé en lieu et place d’une symphonie que Mozart aurait promise à Louis XVI. Ce concerto aurait été ramené à Paris par La Fayette. Lequel aurait confié, deux ans plus tard, sa copie à Rouget de Lisle, franc-maçon comme lui, qui aurait promis de garder le secret. Cette fable du « secret » ignore toutefois que le concerto pour piano en ut n°25, que Mozart avait écrit à Vienne en décembre 1786  a été joué à Prague en janvier 1787.  Un secret bien éventé…

Autre explication à prendre avec circonspection. Elle est fondée sur une théorie développée en littérature par Pierre Bayard, professeur à l’Université de Paris VIII. Il pourrait s’agir simplement d’un “plagiat par anticipation”, en d’autres termes, d’une simple coïncidence. S’il est certain que les paroles de La Marseillaise sont bien de Rouget de Lisle, il est remarquable que la musique ne soit pas signée, contrairement à toutes les autres compositions de Rouget de Lisle. Celui-ci, par ailleurs, n’a jamais été considéré comme un compositeur de génie.

En ce qui concerne le texte, Claude Gagnière, dans Au bonheur des mots[2] explique que le texte en a été plus ou moins recopié d’une affiche signée par Les Amis de La Constitution et placardée sur les murs de Strasbourg le matin même du jour où le capitaine Claude Rouget de Lisle se rendit à cette fameuse soirée où on lui demanda d’écrire son “Hymne à la liberté”. En voici un extrait : « Aux armes, citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé : Le signal est donné. Il faut combattre, vaincre ou mourir. Vous vous montrerez dignes enfants de la liberté. Immolez sans remords les traîtres…qui armés contre la patrie, ne veulent y entrer que pour faire couler le sang de nos compatriotes. Marchons ! Soyons libres jusqu’au dernier soupir et que nos vœux soient constamment pour la félicité de la patrie et le bonheur de tout le genre humain. »

Dans une ode de Boileau (1656), on trouve aussi deux vers intéressants : “Et leurs corps pourris dans nos plaines / N’ont fait qu’engraisser nos sillons”. Dans une chanson protestante sur la conjuration d’Amboise (1560), il est question d’ « étrangers qui ravissent d’entre nos bras nos femmes et nos pauvres enfants ». Rappelons aussi que le bataillon de Rouget se nommait “Les enfants de la Patrie”.

Quant à la musique, on a parfois émis l’hypothèse que le vrai compositeur était Ignace Pleyel, maître de chapelle à la cathédrale de Strasbourg, mais surtout autrichien et royaliste, donc peu soucieux a priori d’associer son nom à un hymne révolutionnaire, encore que franc-maçon lui aussi. D’autres auteurs indiquent plutôt Lucien Grisons, maître de chapelle à Saint- Omer, qui aurait écrit au moins 5 ans avant la “Marche d’Assuerus” (extrait de l’Oratorio d’Esther). Serait-il possible que ce mystérieux « vrai compositeur » soit lui-même un plagiaire de Mozart ? Pas si sûr car on avance aussi le nom d’André Ernest Modeste Grétry, compositeur français d’origine wallonne, dont on aurait relevé dans son opéra La Caravane du Caire (composé – sur un livret du Comte de Provence, le futur Louis XVIII – en 1783, soit trois ans avant le concerto de Mozart) des similitudes troublantes. Enfin, une autre hypothèse ferait d’une chanson allemande, Eine Burg ist unser Gott (Une forteresse est notre Dieu) l’origine de base de toutes ces compositions.

Mais, sans parler de plagiat, il convient de souligner que l’emprunt de thèmes ou de mélodies était une pratique courante dans les siècles passés. Il arrive fréquemment qu’un motif ait un tel succès et soit tellement “dans l’air du temps” qu’il est utilisé, réutilisé, transformé par des compositeurs d’origine et de sensibilité artistique très différentes, sans que ces emprunts soient, en outre, d’ailleurs  toujours conscients. C’est ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, que le final de la 41e symphonie de Mozart dite “Jupiter” (1788) part exactement du même motif que le final de la 13e symphonie de Haydn écrite 25 ans plus tôt. Ainsi, s’il n’y pas de « secret de Mozart », il subsiste bien un « mystère Rouget de Lisle ». Toutefois, même si la musique de La Marseillaise est le résultat de diverses influences, n’oublions pas que le texte est bien de Rouget et surtout que l’hymne a dépassé le continent et atteint l’Universel…

Les Français et aussi les peuples opprimés du monde entier ne s’y tromperont pas qui reprendront l’hymne jusqu’à nos jours


[1] Éditions du Serpent à plumes, 2010

[2] Éditions Robert Laffont, 1989

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