Le scepticisme, une sagesse de l’indifférence

Le scepticisme grec est une doctrine qui, loin d’être réductible au paradoxe selon lequel, si rien n’est certain, alors il est incertain que rien ne soit certain, conjugue avec une salutaire radicalité les exigences de la pensée et l’ambition du bonheur dont l’idéal consiste en un état d’indifférence à l’égard de toute chose.

Car il s’agit, du point de vue sceptique, de prendre la mesure du phénomène de l’inquiétude qui empêche l’homme d’être heureux.

D’où viennent, en effet, la plupart de nos tourments, sinon de notre propension à juger des choses pour distinguer celles qui sont bonnes et désirables et celles que, mauvaises, nous devons fuir? Ainsi souffrons-nous de ne pas posséder ce que nous jugeons enviable et, comme le souligne Sextus Empiricus (II-III° siècle), de   la crainte de perdre ces mêmes choses que nous jugeons bonnes. Or, comment ne pas voir que seul celui qui « ne se prononce ni sur ce qui est naturellement bon ni sur ce qui est naturellement mauvais ne fuit rien et ne se dépense pas en vaines poursuites »? Comment connaître la paix de l’âme sinon en renonçant à la crainte et au désir? Ce que le sceptique préconise est donc l’époché, c’est-à-dire la suspension du jugement et donc de l’adhésion aux discours philosophiques dogmatiques. Ainsi le mode de vie sceptique exige-t-il, lui aussi, des exercices de pensée par lesquels le sage peut se délivrer des illusions que constituent les certitudes. En un sens, on peut  dire que le scepticisme constitue un choix de vie philosophique qui n’est autre qu’un mode de vie non philosophique selon lequel il faut, par la force de la volonté, agir en se déprenant, par l’action de la pensée, de ses jugements.

Ainsi Pyrrhon, contemporain de Diogène le Cynique, et alors qu’il en est parfaitement capable, n’enseigne pas, n’écrit pas. Il se contente de vivre et, chose peu ordinaire, attire sans le chercher des disciples imitant son mode de vie, en l’occurence  imprévisible. Il peut partir en voyage sans prévenir personne, se retirer subitement dans la solitude, braver les dangers les plus inconsidérés dans la plus parfaite tranquillité. À l’inverse des cyniques, il vit simplement, c’est-à-dire comme les autres hommes. Son mode de vie se résume à un mot: l’indifférence. Impassible, n’éprouvant aucune émotion, il n’attache aucune importance au fait d’être là ou ailleurs. Car pour lui, comme pour tous les sceptiques,  il est impossible de savoir si les choses sont bonnes ou mauvaises. Et c’est la raison pour laquelle ceux qui passent leur temps à rechercher ce qui est bon et à fuir ce qui est mauvais, étant condamnés à se tromper, le sont tout autant à vivre malheureux. L’ascèse pyrrhonienne conjugue ainsi la profondeur de la pensée à la radicalité du mode de vie qui en découle, penser n’étant rien d’autre qu’agir dans le sens où cela permet de se délivrer de la nécessité extérieure et des passions qui, ordinairement, en dérivent.

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