Le mystère de l’expérience du Beau

Conférence du 1o janvier 2009, prononcée dans le cadre du séminaire organisé par l’ESC Clermont-Ferrand

Chacun a déjà fait cette expérience, en tous points remarquable, qui est celle du beau. Expérience sidérante quand elle est celle que nous faisons, tranquillement installés au Balcons de la Flégère, face à un coucher de soleil sur le massif du Mont-Blanc, expérience bouleversante lorsqu’elle nous donne le sentiment d’entrer au plus juste dans la perception des sentiments exprimés par Chopin dans son Premier Nocturne. Le beau surprend, il émeut profondément et il emporte l’âme loin des représentations utilitaires qui l’accaparent ordinairement. Sans doute est-ce là une des raisons pour lesquelles nous vivons l’expérience de la beauté comme celle de la liberté. Mais il y a autre chose. Il y a ce sentiment de joie mais aussi parfois de mélancolie, cette impression de paix intérieure, de jouissance pleine et sereine, d’apaisement aussi, que peut procurer la beauté. N’avez-vous jamais ressenti, à l’écoute de telle ou telle sonate pour piano de Beethoven, je pense par exemple au Second mouvement de la Sonate dite Pathétique, l’étrange impression que l’artiste a visé au plus juste ou, pour le dire autrement, mais je ne suis pas certain d’en être capable, qu’il ne pouvait pas dire chose plus vraie, plus profonde ? Si le mystère est ce qui résiste à l’analyse, s’il est aussi cette part d’inexplicabilité en quoi réside la vérité de la vérité, l’ineffable, alors ne tenons-nous pas là l’une de ses expressions majeures ? Dans l’expérience de la beauté, il n’est donc pas sûr que je sois vraimentface au beau. Car celui-ci me ravit plutôt, par sa capacité même d’abolir la distance qui m’en sépare. Comment expliquer une tel prodige et rendre compte d’une telle expérience? Telle est la question qui trouve un premier élément de réponse dans le fait, comme nous tâcherons de l’expliquer, que cette expérience n’est ni tout à fait empirique ni étroitement spirituelle mais à la fois physique et mentale. Réconcilié avec moi-même dans l’expérience intime du mariage harmonieux de l’esprit et de la matière, ne serais-je pas, dans ce moment précis, au cœur, sinon d’un véritable mystère, du moins d’une bien étrange affaire ?

Telle n’est pas la seule difficulté que l’expérience du beau soulève. Car il en est une, chacun le sait, qui touche la beauté artistique que nous avons souvent bien du mal à reconnaître, comme en témoigne les péripéties de l’arrivée à New-York, en 1926, del’Oiseau dans l’espace de Brancusi. Les douaniers furent bien embêtés, non d’un point de vue esthétique, mais fiscal puisqu’ils ne savaient pas si cet oiseau devait être considéré comme une œuvre d’art et exonéré de toute taxe ou comme un objet technique et dans ce cas taxé à 60% de sa valeur marchande. Après moult péripéties dont un retentissant procès, la sculpture fut considérée comme une œuvre d’art.

Par-delà cette anecdote révélatrice, la question du beau est d’abord celle d’une multiplicité dont nous ne parvenons qu’à grand-peine à dégager l’unité. C’est ce que montre Platon, dans l’Hippias Majeur, qui met Socrate aux prises avec un interlocuteur ne parvenant même pas à comprendre le sens de la question qui lui est posée. Or, l’une des raisons de son embarras est tout à fait sérieuse. En effet, si une marmite peut être dite belle, et si une femme et une cavale peuvent l’être tout autant, que peut être la beauté qu’elles doivent bien avoir en commun par-delà leur diversité ? Quoi de commun entre un beau paysage et une belle symphonie ? Il est une troisième raison pour laquelle l’expérience de la beauté pose problème. Vous y avez déjà songé, j’en suis certain. Je la formulerai donc de façon synthétique : le beau n’est-il pas tout autant ce que nous considérons comme subjectif que ce dont nous présupposons l’objectivité ? « Des goûts et des couleurs on ne dispute pas », écrit Beaumarchais ! « Et pourtant, on n’arrête pas d’en discuter », ajoute Nietzsche. Qui a raison ? Les deux. Beaumarchais tant il est clair qu’il n’est pas rare, dans le domaine de l’art, que les uns crient au scandale quand les autres cirent au génie. C’est bien la preuve <ces polémiques, ces passions> qu’on ne peut démontrer objectivement que quelque chose est beau. Pourtant, si c’est bien l’impossibilité de prouver que telle ou telle œuvre d’art est belle qui explique qu’on discute sans fin, pourquoi discuterions-nous sinon dans l’espoir qu’il soit possible de nous mettre d’accord ? L’impossibilité de la dispute fonderait donc la nécessité de la discussion. Nietzsche a raison : on n’arrête pas de parler du beau, en vertu de sa subjectivité certes, mais peut-être aussi parce qu’on ne peut s’en satisfaire, et peut-être même parce qu’on n’y croit pas. Et c’est bien cela qui est remarquable : la subjectivité que nous attribuons à la beauté se double d’une tendance spontanée à présupposer qu’elle est quelque chose d’objectif.

Ainsi voit-on quelles sont les deux raisons principales pour lesquelles le beau est d’une nature bien mystérieuse. La première raison touche aux choses elles-mêmes, la seconde regarde aux pensées, aux jugements.

Une expérience perceptive

Il est temps, maintenant, de suivre pas à pas le fil de l’expérience du beau. La beauté est d’abord ce qui se livre dans le cadre d’une expérience perceptive. Si je ne perçois rien, je ne perçois rien de beau. Mais quelle est au juste la différence entre la perception de telle ou telle chose en général et la perception de quelque chose de beau ? Telle est la première question à laquelle nous répondrons que si la perception ordinaire me met en présence d’un objet, la perception esthétique <c’est-à-dire ici la perception du beau> me procure, par elle-même, un plaisir. D’où bien sûr une nouvelle question. Qu’est-ce que c’est que ce plaisir ? Car en admettant que le beau soit ce qui suscite du plaisir, force est de reconnaître que le choux farci, pour autant qu’il puisse présenter des vertus gustatives le hissant, dans certains cas, au rang de l’aligot, ne se distingue pas à proprement parler par sa beauté. Quelle est donc la différence entre le plaisir en général et le plaisir esthétique ?

Si l’on examine des plaisirs non esthétiques comme le plaisir sexuel ou le plaisir alimentaire, il faut convenir que la perception d’un objet qui me donne un tel plaisir peut entraîner deux effets. Ou bien je ne me contente pas de le percevoir mais je le consomme, ou bien en le percevant je pense au plaisir que me donnera sa consommation. C’est donc ici le plaisir de désirer, qui est le plaisir de l’anticipation du plaisir, auquel on a affaire. La consommation a d’ailleurs pour effet de produire, plus ou moins rapidement et d’une façon qui s’observe sûrement, après une montée du plaisir, une satiété qui est une sorte de comble du plaisir et en même temps l’incapacité de jouir plus avant. Il y aurait même du déplaisir, de la douleur, si l’excitant du plaisir, l’objet de la consommation, tentait alors de prolonger son action. Cela veut dire que cet objet est consumé, détruit dans sa capacité à faire jouir en même temps que le sujet s’est lui aussi détruit dans sa capacité de consommer.

On voit donc que dans le plaisir qu’on peut appeler sensuel , on n’a pas affaire à une jouissance de la perception mais à celle d’un organe que l’on songe à satisfaire avec un objet donné. Cet organe, appareil digestif, organe sexuel, spécialise le plaisir et en localise l’origine.

Pour autant, est-il tellement évident, comme nous le disions d’entrée de jeu, que le plaisir lié à la perception, le plaisir lié au beau donc, n’a rien à voir avec le plaisir sensuel ? Évoquons un instant la caresse, source du plaisir réputé le plus physique… son étrange pouvoir. « Une caresse, écrit J.-J. Rousseau dans une lettre du 21 juin 1762, et je me sens un peu moins malheureux ». D’une délectation épidermique à une félicité ontologique… Réfléchissons. Comment expliquer qu’une sensation physique puisse produire un soulagement moral, et donc spirituel? À l’instar de la caresse, le plaisir lié au beau n’est-il pas une expérience proprement physique pourtant à même de produire un sentiment qui, précisément, ne l’est plus.

Quoi qu’il en soit de cet épineux problème, reste que le plaisir sensuel est lié à une inquiétude, à un état que caractérise le manque de sérénité de celui qui n’a pas ce qu’il recherche ou qui craint de le perdre, comme dirait Pyrrhon. Cette inquiétude n’est-elle pas d’ailleurs ici essentielle ? Le déplaisir n’est-il pas au fond le principal ressort du plaisir ? Qu’est-ce que jouir sinon se projeter dans une jouissance plus grande ? Et n’est-ce pas le plaisir éprouvé qui crée le désir d’un plaisir plus grand ?

La perception du beau

Se pose donc ici la question de savoir si c’est de cette façon que je jouis à la perception d’un objet que je considère comme beau ? Il semble que non. Car j’ai le sentiment que ce n’est pas un organe particulier mais la perception de l’objet lui-même qui me donne mon plaisir. Ce n’est pas l’œil ni l’oreille qui jouissent.

Il reste qu’à la vue ou à l’audition d’une œuvre que je trouve belle, je ne cesse de regarder ou d’écouter, entreprenant par-là une pratique de consommation au moyen d’un organe particulier. C’est bien là un plaisir de la perception puisque précisément je n’ai pas envie de mettre un terme à cette perception. J’y éprouve du plaisir. Devant une sculpture qui me procure une émotion esthétique, il m’arrive parfois d’avoir envie de la toucher, comme il m’arrive aussi, en écoutant certaines musiques enthousiasmantes, d’avoir envie de chanter ou de danser, ou en lisant certains poèmes d’avoir envie de les proclamer à voix haute. Est-ce que ce genre d’expérience contredit l’analyse précédente ? Rien n’est moins certain. Dans les exemples que j’ai pris, je ne renonce pas à percevoir l’objet beau. S’il est vraiment beau, j’y trouve du plaisir qui, même si je tente de le redoubler par l’adjonction momentanée d’un plaisir sensuel (le toucher, la danse), est d’une autre nature.

Seconde différence, je ne fais pas l’expérience d’une montée du plaisir devant le beau jusqu’à un point où je ne pourrais plus jouir et où je risquerais de souffrir en tenant d’aller au-delà. J’ai au contraire le sentiment d’un plaisir qui, dès qu’il survient, est là, d’emblée et se caractérise plutôt par sa tenue, aussi longtemps que je suis tourné vers l’objet. Je me sens dans un état de sérénité , de plénitude. Devant le beau, je n’ai pas le sentiment que mon plaisir commence lentement pour monter progressivement et culminer avant de décroître. À la différence du plaisir sensuel, le plaisir lié au beau ne semble pas s’achever dans la destruction de l’objet comme producteur du plaisir que j’éprouve. Je ne consomme pas l’objet, il reste intact.

De plus, le plaisir lié au beau ne semble pas lié à un organe spécialisé, mais exprimer un sentiment de bien-être général où tout mon être se sent immédiatement ravi alors que dans le cas du plaisir sexuel le bien-être général qui peut être atteint ne l’est pas immédiatement mais à la suite de la montée d’un plaisir lié à un organe particulier.

Un plaisir quelque peu intellectuel

Parce que les organes des sens ne sont pas des organes de la jouissance, il faut bien considérer que la perception ne peut pas rendre compte à elle seule du plaisir que procure le beau. Or, si devant un objet que je trouve beau, je ne me contente pas de percevoir, c’est peut-être que se réveille en moi une activité intellectuelle. N’est-ce pas d’ailleurs une évidence de mon expérience esthétique, que le beau me donne à penser, me fait rêver ? Comment une réflexion intellectuelle survenant sur ma perception peut-elle produire un plaisir, et un plaisir esthétique ? Telle est la question. Quand je goûte la beauté, cela me fait rêver ; un flux de souvenirs, de fantasmes, de suppositions, me viennent à l’esprit. Si je m’y abandonne, c’est que j’y ai plus de plaisir qu’à l’objet lui-même. Si mes pensées me ramènent à l’objet lui-même, comme sous l’effet d’une force plus impérieuse, et si sa perception relance le flot de mes rêveries mais sans que celles-ci ne puissent résister au besoin de se replonger encore dans l’appréhension de l’objet lui-même, et cela dans un mouvement perpétuel, alors il faut convenir que si je ne cesse de percevoir ou d’être amené à percevoir, d’un autre côté j’ai une autre activité que celle de la simple perception.

Quand ce jeu de renvoi entre la faculté d’appréhender, que Kant appelle la « sensibilité » et la faculté intellectuelle, qu’il appelle « l’entendement », se poursuit indéfiniment, l’irrésistibilité de l’attachement à l’objet lui-même manifeste là qu’il y a un vrai plaisir. Mais reste à comprendre pourquoi et comment se produit ce plaisir.

Or, si le beau nous met dans un état où ces deux facultés, mal conciliables, s’appellent l’une l’autre et renvoient chacune l’une à l’autre, alors il n’y a pas à chercher davantage quelle sorte de plaisir peut en venir. C’est le plaisir de l’être tout entier, jouissant de lui-même, tout à la fois spirituel et sensible. Plus l’objet sera beau, plus sa perception stimulera elle-même la faculté intellectuelle et plus la méditation, à son tour, se sentant incapable de rendre compte d’un tel objet plus riche que toute interprétation, exigera elle-même que la faculté perceptive scrute plus profondément l’objet, chacune de ces facultés polaires de l’homme semblant ainsi travailler pour le compte de l’autre dans un accord spontané.

Le beau, objet d’une satisfaction désintéressée

On comprend dès lors pourquoi Kant, au § 5 de la Critique de la faculté de juger, affirme que le beau est l’objet d’un plaisir désintéressé. Cela ne veut pas dire que l’esthète, tout en étant dans un état de jouissance pleine et profonde devant l’objet beau devrait en même temps se sentir d’humeur apathique. Ce serait absurde et d’abord contradictoire. En revanche, si la jouissance esthétique tient bien au libre jeu des facultés représentatives et non à la consommation de l’objet, on peut alors comprendre que l’existence de l’objet n’importe pas pour le jugement esthétique. Il s’agit seulement de savoir, souligne Kant au § 2, « si la représentation de l’objet est accompagnée en moi de plaisir ».

Ainsi l’amateur d’art qui s’évertuerait à posséder chez lui telle ou telle œuvre ne manifesterait là aucun intérêt véritablement esthétique. C’est ce que résume assez bien le terme de contemplation que Kant encore utilise au §5. Dans la contemplation, il y a à la fois l’idée d’une passivité devant l’objet <aucun intérêt ne visant son existence> et l’idée d’une activité du sujet scrutant et méditant ce qu’est l’objet. Si le beau ne suscite pas de désir, et si le plaisir qui s’y rapporte est désintéressé, c’est parce que le sujet qui dit belle telle ou telle chose n’est pas affecté par cette chose en elle-même mais par sa représentation, c’est-à-dire quelque chose d’autre que la perception et qui pourtant la présuppose. En un mot, on pourrait dire ici que le plaisir esthétique est lié à ce qui dans la sensation n’est pas sensible.

L’universalité subjective du jugement de goût

Quoi qu’il en soit, il y a une autre chose ici qui est tout à fait remarquable. Je veux parler de ce sentiment que j’éprouve, en face de ce qui est beau, que c’est l’objet lui-même qui est beau. J’ai envie de dire « c’est beau » comme si sa beauté était une qualité objective. Si j’ai envie de dire « ça me plaît à moi », c’est que je ne suis pas si enthousiaste que cela ou que, habitué à entendre dire ou à penser que tout est relatif, y compris la beauté, j’essaie de minimiser l’intensité de ce que je sens. Or, ayant le sentiment que c’est l’objet lui-même qui est objectivement beau, j’ai le sentiment que tous doivent le considérer comme tel, autrement dit que le plaisir que j’éprouve est nécessaire et universel. Comme l’explique Kant au § 6, le sentiment de plaisir lié au beau est en même temps celui de l’attente d’un partage. Quand je trouve telle ou telle chose belle, j’ai envie d’en parler, de dire aux autres : « regardez comme c’est beau ! Vous avez vu cela ? » Quand je suis en face du beau, j’ai envie de communiquer. La beauté fait parler, disait Platon dans le Phédre. Mais ici la communication à laquelle j’aspire n’est pas de l’ordre de l’argumentation mais se réduit à l’énoncé d’un jugement esthétique. Alors que l’analyse de l’œuvre d’art relève de la critique d’art qui n’a jamais rien fait trouver beau à qui que ce soit mais décrit l’objet de façon objective pour signaler sa valeur esthétique, l’expérience de la beauté ne donne à celui qui la vit aucune raison de convaincre autrui. C’est une expérience subjective. On goûte. Tout au plus, on fait goûter.

Et effectivement, l’histoire et la variété des cultures montrent assez que le goût varie. Ce que les uns jugent beau, les autres n’en sont point d’accord ; et moi-même, mon goût évolue et varie. C’est pourquoi l’universalité que nous attribuons irrésistiblement à ce qui est vraiment beau n’est pas objective mais subjective. Il ne pourrait y avoir de réelle universalité du jugement esthétique que si celui-ci se fondait réellement sur l’objet. Or, ce qui le détermine, nous l’avons dit, n’est pas l’objet lui-même mais la manière dont je le saisis dans le libre jeu de mes facultés représentatives, ce jeu de renvoi perpétuel, comme nous l’avons déjà remarqué, entre la perception et l’intelligence. Ainsi donc, devant la beauté, j’ai le sentiment que c’est l’objet lui-même qui est beau et que tous doivent le trouver beau. Mais ce n’est qu’un sentiment. Si j’étais devant un objet de plaisir sensuel, je n’aurais pas ce sentiment. Pour autant que j’aime les barquettes aux marrons, je n’ai pas le sentiment que tous doivent les aimer, et si j’aime les brunes aux yeux bleus, je sens spontanément que ce plaisir que j’ai à leur commerce tient à moi, qu’il en dit plus long sur moi que sur leurs qualités propres.

Il faut donc penser que ce dont j’ai le sentiment de l’universelle communicabilité, quand je me trouve en face de la beauté, n’est pas l’objet lui-même et ses qualités objectives, mais le sentiment que j’éprouve, l’état dans lequel je suis. Si donc aucune interprétation intellectuelle de l’objet ne peut me paraître universellement et nécessairement partageable par autrui, le seul élément, en revanche, qui puisse me paraître s’imposer objectivement à moi, c’est mon état subjectif, la satisfaction éprouvée et que j’imagine spontanément partageable par autrui ?

Bien sûr, (Kant le sait) autrui peut ne pas trouver beau cet objet. Il peut manquer de culture, de goût ou de disponibilité. Ou bien c’est peut-être moi qui n’ai pas de goût. Peu importe, d’ailleurs, lequel des deux se trompe. Car il ne s’agit précisément pas, en vérité de se tromper. Pour cela il faudrait que l’on puisse démontrer que quelque chose est beau. Or, si le jugement de goût esthétiquement pur est subjectif, et s’il ne se fonde donc sur aucun concept de ce que l’objet doit être pour être déclaré beau, alors on ne peut ni avoir totalement raison ni totalement tort de trouver ceci ou cela beau ou laid. On est ici dans la subjectivité, et de plein droit. Il ne s’agit que de jouir ou de ne pas jouir. Mais comme nous l’avons souligné, nous voulons ici parler du jugement de goût quand il n’est lié à aucun concept, ce qui constitue le cas où, comme l’explique Kant au § 16 de la Critique de la faculté de juger, il prend pour objet la « beauté libre ». Or, n’est-il pas des cas dans lesquels la beauté est déterminée par le concept de ce que l’objet doit être pour être déclaré beau ? Quand je dis d’un palais, d’une Église ou bien encore d’un homme ou d’un cheval qu’ils sont beaux, ne présupposé-je pas le concept d’une fin qui détermine ce qu’ils doivent être ? Ainsi existe-t-il bien un second type de beauté, ici objective, que Kant appelle la « beauté adhérente » parce qu’elle est liée à un concept et dont nous pouvons, par opposition à la beauté libre, définir un idéal.

Le sentiment du beau comme expression d’un sens commun

Ceci précisé, il n’en demeure pas moins que l’expérience du beau est aussi l’expérience qui consiste à se sentir irrésistiblement poussé à la faire partager à autrui. Or, une telle inclination ne consiste-t-elle pas à supposer en lui la même disposition des facultés de représentation à jouer l’une avec l’autre librement ?Comme cette disposition est ce qui permet en général le « jugement », c’est-à-dire la capacité de trouver un accord entre une représentation particulière et une représentation conceptuelle générale dont elle est un cas ou un exemple, je me contente de supposer chez autrui ce sans quoi il ne serait pas, du point de vue de la capacité générale de penser, mon semblable, raison pour laquelle Kant appelle cette disposition un « sens commun », c’est-à-dire qui se retrouve en tous. Lorsque je jouis du jeu libre de toutes mes facultés représentatives, c’est donc de ce qui me fait capable de penser (juger) en général et donc de ce qui me fait semblable à autruique je jouis.

Nous pouvons donc ici reprendre et compléter notre analyse du plaisir esthétique. Comme nous l’avons vu, il est d’abord plaisir de sentir l’unité de notre être malgré la différence de nos divers niveaux de conscience. Mais il est aussi plaisir de sentir la communication spontanée (sans règle) de nos diverses facultés. Enfin, nous venons de voir qu’il est plaisir de sentir notre unité avec autrui malgré la distance qui nous sépare les uns des autres. De ce point de vue, la beauté est sans doute l’objet d’une expérience par laquelle je me libère du solipsisme, c’est-à-dire à travers laquelle s’ouvre la possibilité de la communication intersubjective. En suscitant l’attente d’un partage, la beauté serait donc ce dans quoi j’échappe au sentiment d’être condamné à la solitude. L’expérience esthétique est donc une expérience existentielle à travers laquelle je peux enfin connaître le bonheur d’exister avec autrui, par-delà mon incommunicable subjectivité.

Conclusion : l’esthétique kantienne : une théorie de l’art moderne ?

Un mot, pour finir, sur l’esthétique kantienne souvent dénigrée au titre de sa prétendue abstraction et dont on pourrait craindre que l’œuvre d’art y brille, en vérité, par son absence. Car si l’art contemporain, dans ses accents conceptualistes, consomme bien une rupture, non pas tant avec Kant qu’avec le romantisme qui privilégie, dans l’analyse de l’expérience du beau, l’émotion et le sentiment au détriment du concept et de la finalité, il n’est pas certain que l’esthétique de Kant soit périmée. Car il se pourrait bien que Kant ait plutôt été en avance sur son temps, élaborant la théorie d’un art moderne pas encore né.

Si l’on considère la peinture moderne, par exemple, il est clair qu’elle se veut le plus souvent non figurative, « abstraite » dit-on, comme on dit de la musique moderne qu’elle est « concrète ». Reste donc qu’elle se caractérise par le fait de renoncer à représenter les choses et à manifester une signification. On pourrait même voir, dans la littérature et plus particulièrement la poésie le même mouvement moderne vers le renoncement à l’expression d’un sens au profit d’un pur jeu de mots ou de sons.

Il est, de fait, tout à fait remarquable que la Critique de la faculté de juger, à travers les quelques points que nous venons d’évoquer, permette de comprendre particulièrement bien notre rapport à l’art moderne en tant que celui-ci se caractérise par ce que l’on pourrait appeler l’exil du sens et de la représentation. Pour reprendre la formule de Louis Guillermit, l’esthétique kantienne a en effet « la forme d’un constat d’absence » qui tient principalement à un « effacement de l’entendement » Parce que le plaisir esthétique « est lié à la simple appréhension de la forme d’un objet de l’intuition, forme non rattachée à un concept en vue d’une connaissance déterminée » (Ibid., § 7), le pur plaisir esthétique est celui que l’on prend au pur jeu des formes, dépourvues en elles-mêmes de toute signification, et donc aux beautés que Kant appelle « libres ». Les exemples de beautés libres pris par Kant peuvent d’ailleurs paraître surprenants et bien modestes. Il est question, dans le § 16 déjà cité, de crustacés, de certains oiseaux, de fleurs. Est-ce à dire que Kant se désintéresse de l’art ? Je ne le crois pas. Cela montre en revanche deux choses. La première,  que notre philosophe ne fait pas de différence fondamentale entre la beauté artistique et la beauté naturelle. La seconde, et j’en viens ici à l’hypothèse que j’évoquais à l’instant, qu’au moment où il élabore sa théorie du beau, l’histoire de l’art n’a pas encore produit les œuvres qui correspondent à l’analyse qu’il réussit cependant à réaliser. Car celle-ci constitue, dans la mesure où la modernité  tient à l’effacement de la signification et de l’intellectualité et à la promotion, dans l’œuvre, d’un pur jeu de formes, son fondement théorique. Les exemples pris par Kant sont donc les plus adaptés, auxquels on peut ajouter une flamme vive, un ruisseau, un nuage ou bien encore une fumée ou les dégradés d’une forêt en automne. Je trouve belle la chose dans laquelle je ne vois qu’un pur jeu de formes sans signification donnée. Parce que c’est précisément cette chose-là qui peut déclencher et entretenir le jeu libre des facultés représentatives. Or, l’art moderne va précisément découvrir que c’est dans ce jeu de formes que réside tout ce qui a valeur esthétique. Tandis que dans l’art figuratif, on peut distinguer, pour l’analyse, une matière et une forme dont la matière est le contenu, l’œuvre abstraiteapparaît matière de part en part et forme de part en part. Aucune forme ne semble décisive en tant que l’œuvre est pur jeu de formes. Mais en même temps, ce jeu de formes infini paraît une pure matière qu’aucune forme n’arrive à fixer.

C’est dire comme l’esthétique de Kant, loin d’être périmée, permet non seulement de saisir la beauté et le jugement qui s’y rapporte dans ce qu’ils ont d’irréductible mais aussi de comprendre ce qui constitue, entre romantisme et naissance de l’art abstrait, le propre de l’art moderne et de ses développements contemporains.

Si j’ai réussi à vous l’expliquer, ou à tout le moins à vous le faire sentir, j’en serai ravi.

Je vous remercie de votre attention.

Communication prononcée à Paris le samedi 10 janvier 2009 dans le cadre du séminaire organisé par l’ESC Clermont et Le Philosophoire, consacré à La Beauté, thème de l’épreuve de Culture générale des concours d’accès au haut enseignement commercial.

1 réflexion sur « Le mystère de l’expérience du Beau »

  1. Cher professeur, vous serait-il possible de me faire parvenir votre adresse e-mail, j’aurais aimé m’entretenir avec vous d’un certain nombres de choses.
    Amicalement.

    PS: veuillez m’excuser de m’être ainsi introduit sur votre blog, que j’admire beaucoup soit dit en passant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *