Gérald Bronner, La pensée extrême

Recension : Gérald Bronner, La pensée extrême, éditions Denoël, Paris, 2009

Qu’est-ce qui peut amener un individu à verser dans l’extrémisme ? Telle est la question que Gérald Bronner soulève en remettant en cause un certain nombre de représentations convenues selon lesquelles le fanatisme renverrait à la folie, ou bien encore à la misère, que celle-ci soit sociale ou intellectuelle. Or, la pensée extrême, s’emploie à montrer l’auteur dans un ouvrage fort documenté, est souvent le fait d’hommes cultivés, issus de milieux sociaux relativement aisés. C’est donc qu’elle trouve ses sources profondes ailleurs, comme le confirment une multitude de faits.

Car si l’on a pu imaginer, avec les Lumières, que les progrès de la connaissance et la diffusion du savoir ne pouvaient qu’éradiquer croyances et superstitions, force est de reconnaître, comme le souligne notre auteur dans l’Introduction, que le fanatisme et la « radicalité » perdurent dans les sociétés du savoir. Approfondissant l’étude de thèmes déjà envisagés dans des publications antérieures, Gérald Bronner entend donc dénoncer ce que l’on pourrait appeler un positivisme de la croyance, selon lequel, conformément à une « lecture rapide » d’Auguste Comte, les progrès de la raison scientifique ne peuvent qu’entraîner la disparition des croyances et, d’abord, de l’enfance de la science qu’est la religion. Aussi faut-il savoir gré à l’auteur, par son travail original, de ramener la conscience de l’honnête homme à un véritable point d’aveuglement de la modernité, nous voulons parler ici de la puissance de l’irrationnel et de la faiblesse d’une raison qui échoue parfois à dompter cette « pensée extrême qui sommeille en chaque homme ». Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le propos de l’auteur ne vise pas précisément Voltaire persuadé qu’il suffit d’en finir avec la religion pour en finir avec la barbarie, et cela même si la pensée extrême est souvent cette pensée qui devient violente par le fait d’être superstitieuse. Il ne consiste pas davantage à interroger, à la façon d’Hannah Arendt[1], la banalité du mal. Comme il dépasse de loin le seul problème de savoir comment l’homme peut aliéner son libre-arbitre et commettre les pires atrocités, comme le montra l’historien américain Christopher Browning[2]. Il s’agit plutôt, dans une perspective qui emprunte à la méthode sociologique et non à l’analyse transcendantale, de répondre à des questions aussi précises qu’embarrassantes. Premièrement, y a-t-il oui ou non une différence entre un extrémiste et un citoyen « lambda » ? Deuxièmement, comment définir « l’identité extrémiste » ? Enfin, comment devient-on extrémiste ?

Répondant pas à pas à ces questions, Gérald Bronner nous amène d’abord à reconsidérer ce que l’on pourrait appeler le statut épistémique de la croyance, et ce n’est pas le moindre des intérêts de son livre. En effet, la croyance est ce qui s’inscrit dans un univers des possibles, ouvert par les progrès mêmes de la connaissance : plus je connais, plus j’imagine et plus loin s’étend le champ du concevable. Mais la survivance des croyances s’explique d’une autre manière. Comme nous l’apprit Hume en son temps,  nos connaissances ne sont souvent que des attentes, des espérances, des probabilités. Si je sais qu’il fait froid aujourd’hui, je ne peux que croire qu’il fera chaud l’été prochain. Ma pensée est donc lestée du poids de l’impossibilité d’être omniscient. Or, ce lest, comme l’explique l’auteur en parcourant méticuleusement le territoire mental de l’extrême, possède trois dimensions. La première est « dimensionnelle » (nous sommes prisonniers d’un topos). La seconde est culturelle (nous sommes prisonniers d’une culture déterminée). La dernière est cognitive (nous sommes prisonniers de nos capacités limitées de traiter l’information). Est-il dès lors étonnant que nos sociétés demeurent des « sociétés de croyances » ? Et comment, dans ces conditions, pourrions-nous croire, à notre époque, à la disparition des « croyances extrêmes » ?


[1] Eichmann à Jérusalem. Essai sur la banalité du mal, 1961

[2] Des hommes ordinaires, le 101° bataillon de réserve de la police allemande…, 1992, traduit en français en 2005

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