Laïcité ouverte ou communautarisme anglo-saxon?

Claude Obadia. Paru dans l’Hebdo Marianne en janvier 2004

Si l’on peut discuter la pertinence de la décision prise par le Président de la République, de légiférer dans le sens du refus du prosélytisme religieux à l’École, il n’en demeure pas moins que le débat de ces dernières semaines a pris un tour pour le moins surprenant. Car s’il faut regretter qu’il se soit focalisé sur le “voile”, il a clairement mis en évidence l’inquiétante banalisation d’une conception de la laïcité qu’il faut dénoncer pour ce qu’elle est vraiment: la négation même de l’idée laïque. Pour le comprendre, il nous faut revenir à l’énoncé du problème tel qu’il fut, ces dernières semaines, formulé. Faut-il, oui ou non, interdire à l’École la manifestation des signes d’appartenance religieuse ? Et, une telle loi serait-elle conforme à l’idée de la laïcité? Parce que les “partisans de la loi”, comme ses détracteurs, revendiquent la défense du principe laïque, une brève analyse s’impose. On ne s’étonnera pas de ce que, fidèles à la distinction fondamentale entre vie privée et vie publique, laquelle, depuis Rousseau, fonde l’idée de la citoyenneté et de la République, les partisans d’une loi interdisant l’expression des signes religieux en milieu scolaire rappellent que l’idée de Nation tire sa signification de la définition d’un espace “politique” commun, dans lequel toutes les idiosyncrasies éducationnelles et confessionnelles peuvent se transcender, ce qui n’est possible qu’en reléguant dans la sphère privée la vie spirituelle et les engagements de type religieux. N’est-ce pas d’ailleurs ce que Condorcet a apporté à la France des Lumières en soulignant, en 1793, dans son Mémoire sur l’instruction publique, la nécessité de distinguer éducation et instruction, et par voie de conséquence d’exclure l’enseignement religieux, la catéchèse, de l’École publique? Outre que cette dernière thèse lui valut, contre Talleyrand qui déposa à la même époque un projet faisant encore la part belle à la religion, les faveurs de la Convention, chacun sait que la création de l’École publique en 1881 doit précisément à Condorcet le principe fondamental, et fondateur, de sa laïcité.

Pourtant, de confusions en contre-sens, et de sophismes en faux-semblants, certains voudraient nous faire accroire que non seulement la laïcité ne s’oppose pas à l’ostentation des signes religieux à l’École, mais qu’elle les autorise, au nom de la tolérance et de la liberté de conscience. Or, qui ne voit le caractère fallacieux de ces invocations qui se fondent, en vérité, dans une conception communautariste et différentialiste de la société, conception typiquement anglo-saxonne, et qui définit le système républicain comme un système de domination des minorités ethniques et confessionnelles. Comme l’explique, par exemple, le philosophe canadien Charles Taylor (Multiculturalisme : différence et démocratie, 1992), l’universalisme républicain, en ne reconnaissant que l’égale dignité des citoyens, cautionnerait une violence perpétrée à l’encontre des communautés dont il ne respecterait ni l’originalité ni la diversité puisqu’il prohibe la manifestation, dans l’espace public, de leur différence. Loin de promouvoir, et a fortiori de garantir, la liberté de tous, l’idéal laïque, en tenant à distance de la Cité les particularismes ethniques et religieux, entérinerait donc, selon ce théoricien patenté du communautarisme, une authentique aliénation culturelle. Aussi convient-il ici de ne pas se laisser abuser. Les partisans de cette laïcité prétendument ouverte, qui réclament le droit, pour chacun, d’exprimer dans l’espace public sa différence, sont des ennemis de la laïcité à laquelle, dans la meilleure des hypothèses, ils tournent le dos. Car s’ils sont convaincus que la justice et la liberté ne sont réalisables socialement qu’à la condition que tous les particularismes culturels aient droit de cité, ils ignorent, ou feignent d’ignorer, qu’une telle juxtaposition ne peut produire que conflits rivalitaires et stratégies de pouvoir qui toujours, l’histoire nous l’enseigne, débouchent sur l’intolérance érigée en politique. Hostiles à l’universalisme laïque, intimement persuadés que l’idéal républicain maquille un européocentrisme culturel et dénonçant, last but not least , le caractère idéologique des lois, c’est à la République qu’ils en veulent. N’en soyons pas dupes…

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