Le minaret qui cache la forêt…

Souvenons-nous. C’était à la fin du mois de novembre 2009. La Suisse, par referendum, se prononçait contre la construction des minarets surplombant traditionnellement les mosquées. Certains, notamment en France, y ont vu l’expression d’une xénophobie décomplexée, d’un racisme visant par trop explicitement les musulmans. Ils se trompent. Mais n’empêche que l’Islam aujourd’hui fait peur. Aux Suisses, mais pas seulement. Aux Européens. À l’Occident. Les raisons en sont assez simples, qui sont bien sûr discutables.

Il faut d’abord rappeler que les opinions publiques occidentales n’entendent plus parler de l’Islam qu’à travers ses expressions les plus inquiétantes, opérant plus ou moins consciemment une équation dont les conséquences sont véritablement dramatiques. À la question de savoir ce qu’est l’Islam, l’homme de la rue répond sans ambages : les attentats du 11 septembre 2001, le régime des Talibans, l’Iran qui veut rayer de la carte Israël, ou encore la Burquah et la lapidation de la femme adultère. On pourra bien sûr évoquer ici l’Islam d’Averroes, celui de la traduction d’Aristote. L’on pourra même soutenir que l’Islam, à certains égards, n’a pas attendu le XVIII° siècle pour accéder aux Lumières. Ce n’est pas faux.

Mais non seulement cet Islam est méconnu du plus grand nombre, mais il a été supplanté, dans l’Inconscient collectif des Européens, par de tout autres représentations, précisément celles que nous évoquions plus haut. De sorte que le résultat prétendument surprenant de ce référendum n’est en vérité rien moins qu’étonnant. Car le refus des minarets n’exprime pas tant le rejet que la crainte d’un Islam qui n’en finit pas d’interroger l’Europe démocratique. Or, qu’est-ce que cette Europe ? C’est d’abord celle de l’Universel. Universalité et égalité des droits. Universalisation du principe de la liberté absolue de conscience. Mais c’est aussi celle de la liberté, de la liberté individuelle, laquelle s’appuie sur la séparation stricte de la sphère privée et de la sphère publique de l’existence. Cela s’appelle la laïcité. Et ce principe constitutionnel, en France, garantit la liberté de croire ou de ne pas croire.

La question des questions est donc ici fort claire, qui est comme un point d’aveuglement sans cesse nié, occulté. L’islam est-il oui ou non déterminé à s’accommoder des valeurs de l’Europe démocratique ? C’est ici que le bât blesse. Et certaines figures médiatiques y sont pour quelque chose. Comment Tariq Ramadan, par exemple, justifiait-il son refus de la loi de mars 2004 sinon en clamant haut et fort que la laïcité est un produit de l’histoire de l’Europe chrétienne et que vouloir l’imposer aux musulmans n’est rien d’autre que renouer avec l’esprit des Croisades ? Or, s’il est vrai que la séparation du temporel et du spirituel est bien un produit du christianisme, comment pourrions-nous accepter de voir les valeurs qui définissent la modernité politique disqualifiées au prétexte qu’elles ne feraient que maquiller un européocentrisme arrogant?

Et comment, de fait, ne pas voir que si les valeurs qui définissent l’idéal démocratique sont effectivement européennes, alors la balle est plus que jamais dans le camp de l’Islam ?

Celui-ci est-il oui non décidé à épouser ces valeurs ? Telle est la question à laquelle les musulmans doivent répondre. Car telle est la question qui taraude l’Europe occidentale et à laquelle est suspendue l’intégration de la communauté musulmane.

2 réflexions au sujet de « Le minaret qui cache la forêt… »

  1. « À la question de savoir ce qu’est l’Islam, l’homme de la rue répond sans ambages : les attentats du 11 septembre 2001, le régime des Talibans, l’Iran qui veut rayer de la carte Israël, ou encore la Burquah et la lapidation de la femme adultère. On pourra bien sûr évoquer ici l’Islam d’Averroes, celui de la traduction d’Aristote. L’on pourra même soutenir que l’Islam, à certains égards, n’a pas attendu le XVIII° siècle pour accéder aux Lumières. Ce n’est pas faux. »

    Votre approche est juste ! Car, quelles images de l’Islam – sinon celle d’un « fléau », d’un mal sans fin – « absorbons »-nous, chaque jour ? Comme l’affirme l’Imam Abdul Hadi Palazzi, une des plus grandes autorités sunnites d’Europe, l’« Islam contemporain vit une tragédie ». Tariq Ramadan, par-delà son éloquence, son ton doucereux, sa tolérance feinte et caressante, est un véritable « artiste » de la Takkya, c’est-à-dire l’art de la dissimulation, de la menterie… Notons par ailleurs que, dans l’Islam sunnite orthodoxe, rien ne s’oppose à l’existence de l’Etat d’Israël. En effet, n’est-il pas dit dans les Ecrits :
    « Et ensuite Nous avons dit aux Enfants d’Israël: ‘Habitez en sécurité dans la Terre Promise. Et quand le dernier avertissement se produira, nous vous rassemblerons en une foule composite » ? Coran, 17 :104, Al-Isra (Le Voyage Nocturne).
    Ou bien encore les sourates XVII, 100-104 et V, 20-21, qui affirment que la Terre d’Israël a été donnée, non pas aux enfants d’Ismaël (qui ont reçu l’Arabie), mais aux enfants de Jacob, au peuple d’Israël, donc. « Le commandement fondamental de l’Islam étant la soumission à Dieu, se révolter contre Israël c’est se révolter contre Dieu. »

    Des penseurs musulmans éclairés et éclairants, il y en a, donc… : David Abassi, Antoine Sfeir, Nonie Darwish… pour ne citer qu’eux. Mais j’émettrai quelques réserves en ce qui concerne Averroès, et les traductions d’Aristote. Averroès était Kadi ( juge appliquant la sharia dans les territoires musulmans) à Cordoue, prêchait la guerre sainte contre les Chrétiens, il ne distinguait pas la foi de la raison. Et n’a-t-il pas affirmé, au sujet des trois religions monothéistes, que « la religion judaïque est une loi d’enfants, la chrétienne une loi d’impossibilité et la mahométane une loi faite pour les pourceaux » ?
    Quant aux traductions d’Aristote, prenons garde… Au quatrième, cinquième et sixième siècles, les Assyriens ont commencé à traduire systématiquement les textes grecs en assyrien . Science, philosophie, médecine… Socrate, Platon, Galien et Aristote furent donc traduits en assyrien, puis de l’assyrien en arabe ! Et ce sont ces mêmes traductions arabes que les Maures emportèrent en Espagne, et que les Espagnols traduisirent en Latin.
    Les mythe de l’Âge d’or, de l’Al-Andalus, sont brandis par une bien-pensance complaisante et naïve. Les louanges d’un passé mythifié ne peuvent nourrir la conscience claire et lucide des faits présents.

    Pour en revenir aux « minarets de la discorde », interrogeons la communauté musulmane ! Le minaret n’est qu’ « un élément architectural symbolique mais pas un élément religieux ». Par ailleurs, depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, « aucun édifice religieux ne doit dépasser le plus grand monument de la ville », et bien des Musulmans, sans rechigner, se sont pliés aux exigences de la laïcité.
    Néanmoins, il semblerait que le « débat des minarets » soit désormais clos. Celui de la conciliation de l’Islam et de la démocratie, est encore en cours.

  2. Bonsoir Tatiana, et merci pour cette contribution tout à fait instructive.
    Bien à vous. Claude.

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