Sonderkommandos: le témoignage de Shlomo Venezia

Recension publiée originellement dans La Croix en avril 2007

Le terrible récit d’un rescapé des Sonderkommandos,  chargés, dans les camps d’extermination nazis, de charrier les victimes des chambres à gaz et de les jeter dans les fours crématoires, traduit et publié en 2007 chez Albin Michel, vient d’être réédité aux éditions du Livre de Poche (numero 31526). Témoignage effroyable d’un juif italien ayant échappé par miracle à la mort à laquelle les nazis condamnaient les témoins. Terrible expérience qui nous ramène, en nous offrant son lot d’images infernales, aux récits de Robert Antelme, de Primo Levi ou encore d’Élie Wiesel. Mais le livre de Shlomo Venezia , qui nous ouvre les portes d’un monde où l’homme n’est plus qu’une bête tentant d’échapper à la mort, par-delà l’irrépressible malaise qu’il soulève d’abord, est aussi un livre de réflexion. La peinture de l’infâmie, la description minutieuse des rouages sophistiqués de la fabrication industrielle des cadavres, nous renvoient en effet à notre propre histoire et à notre rêve séculaire d’un bonheur partagé ici-bas. Qui eût cru, en effet, que l’Europe du progrès et de la proclamation des droits de l’homme pourrait s’abîmer dans l’enfer des camps?
Car enfin, ne sommes-nous pas les débiteurs d’un siècle qui, tout en s’efforçant de réaliser les idéaux des Lumières, a enfourché à plusieurs reprises le cheval noir de l’Apocalypse? Témoins d’une époque qui n’en finit pas de sacraliser les valeurs qui en ont promu l’avènement, pouvons-nous effectivement nous persuader que la science et la technique suffisent à rendre les hommes meilleurs? Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions? Comment, dès lors, pourrions-nous construire notre futur sans assumer notre passé? Et comment espérer contribuer au perfectionnement moral et social de l’humanité sans passer au crible de la critique le paradigme de la culture dans laquelle nous avons fondé tous nos espoirs d’émancipation mais dont il est clair qu’elle n’a pu venir à bout de la violence et de l’injustice? Si nous avons légitimement cru avec Condorcet et Hugo qu’il suffit d’ouvrir des écoles pour fermer des prisons, n’est-il pas grand temps de faire l’inventaire des folies auxquelles les nations parfois les plus cultivées se sont abandonnées? Les horreurs du nazisme et du communisme d’une part, le triomphe de l’individualisme le plus consumériste d’autre part, nous permettent-ils encore d’espérer que le savoir vienne à bout de la barbarie? L’on pourra toujours esquiver ce problème en déplorant, à la façon des piétistes, un Mal radical inscrit au coeur de la nature humaine. L’on pourra même souligner qu’à force d’incriminer la culture et le rationalisme, on risque de disculper ceux qui, contrairement à Husserl et au peuple de l’ombre auquel Malraux rendit hommage à l’occasion des funérailles de Jean Moulin, abdiquèrent le respect de la dignité humaine. Cela n’enlèvera rien au fait que c’est l’Europe savante et non celle de l’obscurantisme, qui s’est abîmée, comme en témoigne l’horreur décrite par Shlomo Venezia, dans l’ignominie.
Faut-il s’en désespérer et sacrifier les valeurs de l’humanisme rationaliste sur l’autel des crimes du siècle qui vient de s’écouler? Faut-il donner raison à Vladimir Jankélévitch qui, à la fin de la guerre, refusa d’enseigner à la Sorbonne la philosophie allemande? Rien n’est moins certain. Sans doute faut-il plutôt, loin des procès en sorcellerie à la tentation desquels la post-modernité a si souvent cédé, réaffirmer la haute valeur de la culture qui sera toujours, comme le dit encore Malraux, « ce qui répond à l’homme lorsqu’il se demande ce qu’il fait sur terre ». Les gouffres que nous forcent à contempler les damnés de la terre ne nous obligent pas seulement au devoir d’une mémoire épouvantée. Car l’épouvante qui paralyse l’action ne peut accoucher de l’avenir. C’est bien plutôt à la réflexion prenant pour horizon la construction d’un Temple où raison et générosité se déterminent l’une l’autre, que nous invite la méditation de la catastrophe vécue par Shlomo Venezia. De l’enfer naît l’espoir. Pourquoi, sinon, écrire?

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