La découverte des îles Kerguelen

Nous connaissons tous Isabelle Autissier,  navigatrice hauturière. Découvrons l’exploratrice, l’écrivain et l’historienne. Embarquons nous pour les Kerguelen. Et comment mieux atteindre cette destination si lointaine qu’en tirant des bord avec le Chevalier de Kerguelen en personne?

Âgé de seulement 38 ans, Yves Joseph Marie de Kerguelen de Trémarec(1734-1797) est chosi par Louis XV pour aller à la découverte de la Terra Australis, qui fait figure de face cachée du monde. À son premier voyage, il perçoit au loin « un petit pâté d’un brin violacé sur l’horizon ». Mais il n’y pose pas le pied. Il se voit donc confiée une seconde mission, qui tournera mal. La présence de sa très jeune maîtresse Louison, le scorbut et les tempêtes mènent en effet le navire au bord de la mutinerie…

Un extrait !!!

« Il était presque 18 heures. On allait appeler pour le grand quart. Les groupes commençaient à se former par plats pour attendre le souper. Une voix tomba de la hune, erraillée tant elle était forcée:

-Terre! Terre! Par l’avant bâbord!

Une sorte de rugissement collectif y répondit. Tout le monde se précipita au bastingage en interpellant. Les officiers et les maîtres surgirent sur le gaillard d’arrière. Kerguelen fut le dernier. Il prit le temps d’enfiler son uniforme et d’ajuster sa perruque. Il sortit de son étui de cuir la longue-vue qui ne l’avait jamais quitté depuis son premier embarquement, comme garde-marine sur Le Protée, vingt ans plus tôt. C’était un cadeau de son parrain le Maréchal de Soubise, un bel objet à trois tirages, au corps gainé de maroquinerie et décoré à l’or. Au-delà de ses grandes qualités techniques, c’était le seul fétiche qu’il s’autorisait. Il l’avait reçu très peu de temps après la mort de son père, comme un viatique. Elle faisait des envieux et lui avait permis d’asseoir, dès le début, sa réputation d’officier savant. Aujourd’hui, elle allait lui apporter les Terres australes et la gloire.

Effectivement, un petit pâté d’un brun violacé sur l’horizon ne laissait pas de doute. Dans l’est-quart-nord-est, un île était clairement visible, à huit lieues environ.

Une liesse générale s’était emparée du navire. Tout à coup, il n’y avait plus de froid, de vagues vicieuses ou de mâture branlante. Même les malades étaient sortis de l’infirmerie, se soutenant les uns aux autres, déjà ragaillardis. La foule surexcitée s’écarta en saluant, lançant en l’air bonnets et chapeaux, quand Kerguelen rejoignit ses officiers sur le gaillard d’avant. Les lunettes circulaient de mains en mains et l’avis était unanime.

– Deux petits îlots, le plus grand ne fait pas un quart de lieue de long et cinquante toises de haut au maximum, et ça bouillonne sur leur tribord. Il y a apparence de brisants mais je n’ai jamais été aussi heureux de voir des cailloux, monsieur!, lui glissa Rosily.

Kerguelen prit son temps. Des terres que nul homme n’avait jamais vues, l’antichambre d’un monde nouveau qui ferait entrer son nom dans l’histoire. Il détaillait, dans l’œilleton, les masses noirâtres et désolées. Rien n’aurait pu être plus beau. Il se retint de crier. Le sens de sa fonction parvint à l’empêcher d’embrasser les officiers qui se pressaient autour de lui. Enfin…Il les tenait! »

Isabelle Autissier, Kerguelen. Le voyageur du pays de l’ombre, éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 2006, pages 70 sq.

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