Université: oui à la sélection!

Claude Obadia. Texte paru dans l’hebdo Marianne le 13 octobre 2007

S’il est un dossier sur lequel, plus que sur aucun autre, le candidat Sarkozy avait promis une rupture, c’est bien celui de l’Université. Force est de reconnaître que la rupture annoncée n’est pas venue, comme en témoigne l’abandon de l’idée d’une sélection à l’entrée du Master. Faut-il s’en étonner ? Rien n’est moins sûr tant la « sélection », à l’aune des politiques éducatives menées en France depuis trente ans, semble être devenue l’épouvantail d’une époque qui n’en finit plus de céder à la tentation du déni de réalité et dans laquelle chacun feint de croire, alors que le système éducatif n’a jamais été aussi peu démocratique, que le retour des inégalités le menace.Comme s’il avait suffi, à la fin des années soixante, de déclarer la guerre à la reproduction des élites et de scander de façon incantatoire l’impératif démocratique pour rendre accessibles à tous les parcours de réussite! Or, les faits sont là, entêtants et alarmants, confirmés non seulement par les études sociologiques les plus sérieuses mais par tous les rapports diligentés par les pouvoirs publics. Jamais les étudiants issus des milieux les plus modestes n’ont eu moins de chances de réussir leurs études supérieures, ce dont témoigne de façon paroxystique les conditions d’accès aux filières d’excellence. Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite, sitôt qu’on le prononce, le mot de « sélection », il faut d’abord rappeler à quel point notre culture hexagonale, héritière des Lumières, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a le droit de prétendre. Mais sans doute convient-il aussi de revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante, entreprise dans laquelle le sociologue Pierre Bourdieu, en affirmant que la fonction sociale du système éducatif est de pérenniser la domination de la bourgeoisie, joua un rôle déterminant . On ne dira jamais assez l’influence de cet intellectuel sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, en particulier sur la Réforme du Collège unique mise en oeuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la Loi d’orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin. Dans les deux cas, un même postulat : la sélection prétendûment méritocratique maquille une entreprise de ségrégation socio-culturelle… Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée. Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles qui, en sélectionnant les étudiants au mérite, les inclinent à tirer le meilleur d’eux mêmes. D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui « confisquées » par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique, non seulement aux Classes préparatoires, mais plus généralement aux parcours de réussite. Mais cela s’explique assez aisément. Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique. Dans cette affaire, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières dites sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel « porteur », ont été exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse. C’est donc l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien, qui parvenus en Licence ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen , ne sera jamais absolument juste et il serait bien naïf de le croire. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne sont pas égales entre elles, et c’est pour cette raison que le devoir de justice de l’État est plus que jamais, d’organiser la sélection des plus méritants pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux semblants du démocratisme.

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