Politique scolaire: l’entêtement français!

Les faits sont là, têtus et obstinés. En matière de reproduction des élites, la France “progresse”   avec une  régularité consternante. Comme l’établit la dernière enquête PISA sur le niveau des élèves,  elle est même la triste championne de l’O.C.D.E. Comment, dès lors,  ces résultats pourraient-ils ne pas mettre un comble   aux politiques scolaires menées dans notre pays depuis quarante ans?

Pour   comprendre le  cruel paradoxe dans lequel nous nous trouvons, il convient  de noter que, pour des raisons historiques,  l’École française ne se veut pas seulement le lieu de l’instruction. Elle se veut aussi le creuset de la Nation, et elle a vocation à l’être parce que sa mission est non seulement éducative mais sociale. Nous le devons à Condorcet qui   rêva une École gratuite, obligatoire et laïque Nous le devons aussi  à Jules Ferry et  Ferdinand Buisson pour qui  l’École se doit d’être  “l’Église du peuple”, dans laquelle les différences de condition sociale se dépassent dans la culture   d’un patrimoine commun trop longtemps confisqué par les élites. Cette vocation émancipatrice, nous le savons, a déterminé le développement d’un modèle scolaire méritocratique: la meilleure réussite pour les meilleurs.  Ainsi   l’École  est-elle    tout à la fois le symbole  et le socle d’une nation qui se veut au service de la “chose publique”. Que cet équilibre social instable vacille, et c’est tout l’édifice républicain qui s’en trouve   délégitimé.

C’est d’ailleurs ce qui se produisit à la fin des années soixante, à une époque où le magistère exercé       par   certains intellectuels ne peut   être passé sous silence. C’est d’abord celui du philosophe Michel    Foucault convaincu     que les habillages   républicains ne font que  voiler  la nudité  d’un pouvoir disciplinaire et répressif.  C’est aussi celui du sociologue Pierre Bourdieu qui, dès 1969, accuse notre système éducatif  de favoriser  la  reproduction des élites. On pourra ici   douter de l’intérêt d’impliquer  les figures de ces deux  intellectuels. Mais c’est qu’alors on refusera   de reconnaître deux choses. La première, qu’en matière de politique scolaire il n’y a pas eu d’alternance depuis près de quarante ans, La deuxième,   que s’il n’ y a pas eu d’alternance,  c’est précisément  à cause de l’influence exercée par Bourdieu et Foucault en matière de politique éducative.

Revenons à Pierre Bourdieu. Que dit-il en 1969? Essentiellement deux choses. Que la bourgeoisie s’accapare les meilleures positions sociales et qu’elle y parvient en modelant les critères de sélection scolaire sur les aptitudes qui sont typiquement  les siennes.   Or, s’il est clair que le Lycée et l’Université de la fin des années soixante restent fermés à double tour pour les jeunes issus des milieux défavorisés, reste à savoir pourquoi, depuis, nous ne parvenons pas à démocratiser les parcours scolaires de réussite. Car encore une fois, les faits ne sont-ils pas établis?  En 1991, les sociologues Baudelot et Establet ont établi que le nombre de lauréats des concours les plus sélectifs, issus de la classe ouvrière, a diminué de moitié entre 1969 et 1989 (de 15% à 7%). En 2005, une étude du CEVIPOF, un institut de recherches attaché à Sciences-Po. Paris, montrait que le taux d’étudiants d’origine modeste  scolarisés dans les Grandes Écoles ne dépassait pas 5%!

Reste donc, non plus à établir, mais à expliquer les faits! Au nom d’une idée   contestable de la démocratie, nous avons en vérité   renoncé progressivement à sélectionner les élèves. Persuadés que tous les jeunes ont  le droit de faire des études, et cela même s’ils n’en ont pas  les capacités, nous avons  organisé, en créant  le Collège unique (1974), un afflux massif de jeunes dans l’enseignement secondaire et supérieur. Or, n’est-ce pas  cette représentation idéologique   qui   doit être mise en cause? Que tous les enfants aient les mêmes droits est une chose. Qu’ils aient tous les mêmes aptitudes en est une autre… La Loi d’Orientation de 1989  n’a-t-elle pas ici sonné le glas de l’École libératrice ? Le Ministre de l’Éducation Nationale y fit, en effet, inscrire   l’interdiction  d’envisager la maîtrise des langages fondamentaux  comme un critère légitime de sélection scolaire. Point n’est besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison avancée alors. Ces langages étant mieux maîtrisés par les enfants des milieux favorisés, on a considéré qu’il serait socialement injuste d’en imposer la maîtrise aux élèves issus de milieux plus modestes.

On n’a donc nullement cherché à élever les moins chanceux des élèves au niveau d’exigence accessible aux plus chanceux. Avec  un entêtement   sidérant et drapé dans l’illusion de faire oeuvre démocratique, on a tout  bonnement cessé d’exiger de tous ce que seuls certains peuvent trouver dans leur environnement privilégié. Ici la vérité peut s’énoncer clairement: comment une École qui depuis   quarante ans a honte d’exiger de tous ses élèves qu’ils s’élèvent pourrait-elle bien être démocratique?