Luther, Macron, la société et le marché

(Tribune parue dans Le Monde le 27 octobre 2017)

Le sang du protestantisme coule-t-il réellement dans les veines de la France, comme l’a déclaré Emmanuel Macron le 22 septembre dernier dans le cadre du colloque organisé par la Fédération Protestante de France à l’occasion du 500° anniversaire de la Réforme? Car d’aucuns pourraient penser que le Président de la république surestime “l’influence de l’esprit de la Réforme sur la société”. Or, ne serait-ce pas là serait ignorer que les forgerons de la République laïque et sociale n’ont cessé   de frapper leur ouvrage au coin de la critique protestante de la perversion catholique de la vérité du christianisme? C’est le cas de Pierre Leroux soulignant en 1848[1] que l’histoire du catholicisme est celle de la dénaturation de l’essence du christianisme. C’est celui d’Edgar Quinet déclarant, en 1859, que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes, elle serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique est l’ennemie de la “liberté moderne”[2]. Et c’est encore celui de Jean Jaurès, certes catholique, mais convaincu[3] que c’est le despotisme de l’Église qui, non seulement a poussé les militants socialistes à se tourner vers le matérialisme, mais a détourné le peuple de la religion, et consacrant à Luther le premier chapitre de sa Thèse complémentaire consacrée aux Origines du socialisme allemand. Que doit au juste l’idéal républicain de justice et de fraternité au fondateur du protestantisme? Et Luther peut-il encore, aujourd’hui, être actuel? Telles sont, de fait, les questions auxquelles nous tâcherons ici de répondre.

            Il y a exactement cinq siècles, Le 31 octobre 1517, le moine de Wittenberg  affichait ses 95 thèses au sujet des Indulgences, démarche qui le conduisit quelques années plus tard à faire du Pape Léon X la figure de Satan dans l’Église[4]. Or, qui veut saisir l’insolence de la pensée de Luther doit précisément revenir à cette fameuse affaire des Indulgences qui virent le Clergé vendre des terrains au Paradis. En effet, comment un chrétien peut-il croire qu’il est possible d’acheter son salut, demande Luther? Et comment un tel commerce, faisant l’avantage des riches, ne serait-il pas source d’injustices? La pensée du moine augustin sera ici aussi claire que radicale, notamment dans son Discours à la noblesse chrétienne de 1520. L’argent aliène et corrompt l’homme. Il déshumanise le monde et interdit aux hommes de faire authentiquement société.

            En effet, pour le moine de Wittenberg, la société est une communauté ou n’est pas. On ne peut donc faire société qu’à la condition de pouvoir vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres. Il en découle que le lien social authentique exclut forcément la domination par l’argent et qu’il n’y a de communauté, et donc de société, que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité, c’est-à-dire de l’amour désintéressé.

            De là, bien sûr, l’acuité du problème politique tel qu’il peut se poser aujourd’hui encore. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle de l’homme. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout du mal dont le premier visage est celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et l’abaisse. Or, cette courbure a un nom: l’égoïsme. Et cet égoïsme, pétri d’orgueil, est la source principale de la cupidité qui, ruinant tout espoir de solidarité, fait obstacle à la société.

            Par où l’on peut voir trois choses. Premièrement, que   si l’égoïsme menace la société, seul le partage   peut la sauver. Deuxièmement, que si l’idée socialiste de la société est   l’idée d’une communauté solidaire, alors l’influence de Luther, comme l’a   souligné Jaurès dans Les origines du socialisme allemand , ne peut plus faire l’ombre d’un doute. Troisièmement, que si nous avons l’ambition, aujourd’hui, d’une société authentique, et a fortiori, d’une République en ordre de marche, il est plus que jamais opportun de tirer parti de la leçon de Luther! Car à la soif du profit comme à l’égoïsme destructeurs du lien social, le moine de Wittenberg opposa une vertu qui définit en propre l’idéal républicain.

            Cette vertu est celle de l’amour fraternel synonyme de générosité et d’humilité. Et elle est l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle rend possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose ainsi au commerce. L’idée luthérienne de la société, on l’aura donc compris, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. La raison en est simple. Une société dans laquelle on ne donne que pour recevoir n’est pas une véritable société. Car il ne suffit nullement d’accorder entre eux les égoïsmes individuels pour les abolir! La société de marché n’existe donc pas! Or, n’est-ce pas cette illusion que Marx et Jaurès n’auront de cesse de dénoncer?

            Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent est “la puissance aliénée de l’humanité”. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine une société dans laquelle les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu, dans La question religieuse et le socialisme[5], que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes du défi que les socialistes républicains ont pour vocation de relever.

            Par où l’on voit, en fin de compte, deux choses. Premièrement, que l’idée de la société comme communauté solidaire, idée qui définit la critique socialiste du capitalisme, est peut-être bien née avec Luther qu’il convient   de méditer afin d’instruire, aujourd’hui, une théorie critique du néo-libéralisme qui ne peut, à lui seul, constituer une projet de société pour le monde qui vient. Deuxièmement, que si Emmanuel Macron a raison d’affirmer que le sang du protestantisme coule dans les veines de la France, il faut ajouter qu’il le peut parce qu’il a d’abord coulé dans celles du socialisme républicain. Puisse la France se libérer de l’illusion que le marché fonde la société et s’ingénier à concilier les impératifs de la croissance et la   responsasibilité solidaire chère à Paul Ricoeur[6]. Alors elle pourra faire couler le sang de Luther dans les veines de la République elle-même.

[1] De l’origine démocratique du christianisme.

[2] La révolution religieuse au XIX° siècle, ch. XIII.

[3] La question religieuse et le socialisme, 1891.

[4] Image de la papauté, 1545.

[5] 1891.

[6] “Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique”, revue Esprit,, n° 206, 1994.

Vanité de l’argent!

Publié dans le n° 1004 de l’hebdomadaire Marianne le 1° juillet 2016

Dans son dernier ouvrage au titre délibérément provocateur, La sagesse de l’argent, Pascal Bruckner entend non seulement dénoncer la défiance prononcée des Français à l’égard de l’argent mais réhabiliter les valeurs bourgeoises de la passion et de l’intérêt. Or, s’il faut lui savoir gré de mettre en évidence les outrances d’une indéniable et récurrente diabolisation de l’argent, force est de constater que la perspective de notre auteur demeure partielle. Car enfin, et s’il faut bien reconnaître que les hommes ne sont jamais aussi entreprenants et efficaces que lorsqu’ils poursuivent de façon réfléchie leur intérêt propre, l’égoïsme et le profit, qui définissent la logique du marché, ne menacent-ils pas profondément la société? En un mot comme en cent, et en admettant que la main invisible d’Adam Smith puisse contribuer à l’harmonisation des intérêts privés, n’est-il pas aujourd’hui plus que jamais nécessaire de rappeler pourquoi le marché ne peut en aucun cas fonder la société?

Or, ici, il convient de revenir à Luther que Jaurès tenait pour le véritable fondateur du socialisme et auquel il consacra le premier chapitre des Origines du socialisme allemand , sa thèse complémentaire latine dans laquelle il explique, non seulement en quoi Kant, Fichte et Marx sont les forgerons du socialisme, mais en quoi ils le doivent à leur attachement à la métaphysique luthérienne dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne tient pas l’argent en odeur de sainteté…
Scandalisé par le commerce des Indulgences qui virent le clergé catholique “vendre des terrains au Paradis” contre de l’argent sonnant et trébuchant, le Moine de Wittenberg s’étonne que des chrétiens puissent croire qu’on ait la capacité et le droit de faire commerce des âmes et d’acheter son salut. Car enfin, comment un tel commerce ne ferait-il pas l’avantage des puissants et des possédants? La position luthérienne est donc claire. L’argent aliène l’homme et déshumanise le monde, introduisant par le commerce une inégalité touchant les conditions d’accès au salut. Mais là n’est pas, ici, la seule raison pour laquelle, si le socialisme est bien “une révolution morale servie par une révolution matérielle” , il trouve son origine profonde dans la pensée de Luther.
Bien avant Fichte, le père de la Réforme protestante considère que la communauté est ce qui scelle la destination de l’homme, autrement dit qu’on ne peut être libre qu’avec autrui. Et il est tout autant convaincu que sans la liberté la communauté serait une eau morte et nauséabonde. Or, vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres, être libre jusque dans la communication que l’on entretient avec autrui au sein de la communauté, n’est-ce pas tout simplement faire société? Mais qui ne voit alors que cette dernière exclut forcément la concupiscence et qu’il n’y a de société authentique que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité? Car enfin, comment pourrais-je accéder à la liberté sinon en m’élevant, par la charité précisément, au-dessus de moi? Et comment ne pas voir, in fine, que c’est bien à la seule condition de se libérer de soi-même qu’on peut faire société avec autrui?

De là, bien sûr, l’acuité du problème politique mais aussi anthropologique. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle des hommes. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout de la pâte grise et froide dont est pétri, pour parler comme Kant, “l’animal qui a besoin d’un maître” . Le mal radical possède ainsi un premier visage, celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même, celui de l’égoïsme, ce dernier permettant aussi de comprendre pourquoi, chez Luther, la communauté est ce hors de quoi l’homme ne peut gagner son salut. Parce que l’offense faite à autrui me sépare de lui, la communauté n’est possible que si autrui pardonne ceux qui l’offensent. Le pardon est donc le mouvement même de l’auto-constitution de la communauté, l’acte d’amour qui fonde la possibilité de la société. Or, si l’égoïsme ne peut être renversé qu’à travers une société authentique, autrement dit une communauté impliquant justice et liberté, comment ne pas voir, là encore, ce que le socialisme comme théorie d’une telle société doit à Luther?

Premièrement, l’idée d’une communauté que seuls le partage et la justice rendent possible. En cela, d’ailleurs, la vertu de l’amour fraternel, l’agape, trouve son sens le plus fort. Elle est non seulement le don, la générosité pétrie d’humilité, cette vertu de l’homme de la terre (humus) qui ne se croit pas déjà au ciel, mais l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle fonde la communication en rendant possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose aussi par-là au commerce.
Deuxiémement, l’idée d’une société de solidarité et de liberté qui, en tant que telle, exclut la société de la main invisible d’Adam Smith et l’idée du marché comme fondement de la société. Car c’est bien une société sans société et qui fait illusion en prétendant que l’accord des égoïsmes concupiscents suffit à les abolir, que celle dans laquelle on donne pour recevoir ou pour reprendre. La société de marché n’existe donc pas et ne peut exister. Or, n’est-ce pas ce simulacre que Marx en Allemagne et Jaurès en France n’auront de cesse de dénoncer?

Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844 affirme que l’argent déshumanise le monde et rend impossible la communauté. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine un monde nouveau dans lequel les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes même du défi que le socialisme républicain a pour vocation de relever.

Concluons! S’il convient de dénoncer les outrances qui touchent notre représentation de l’argent, du profit et du marché, il importe tout autant de comprendre que si une société authentique est une communauté de justice, de solidarité et de liberté, alors l’argent ne saurait en constituer la monnaie ni le marché la fonder de quelque manière que ce soit.

Europe, Islam, islamisme: entre fantasmes et réalités

(Texte publié le vendredi 13 novembre dans les colonnes de l’Hebdomaire Marianne, N° 969)

Les attentats perpétrés à Paris en janvier dernier ont produit sur les Français et les démocrates du monde entier un choc d’autant plus violent qu’ils nous ont rappelé, non que l’Europe a une identité, mais que c’est au nom même de cette identité que la France a été visée. Nous pouvions donc espérer que ceux qui jusque-là, pour minimiser les dangers de l’islam radical, invoquaient l’islamophobie dont nous serions coupables, allaient enfin entendre raison pour admettre que si cette dernière relève parfois du fantasme l’identité de l’Europe, elle, n’a rien de fantasmatique.
Or, il est à craindre que, de confusion en confusion, nous soyons loin, aujourd’hui encore, de pouvoir espérer le salut de l’Europe. Car enfin, est-il bien sérieux de prétendre que la crise des migrants fuyant l’islamisme radical est d’abord imputable aux pays occidentaux et d’appeler ces derniers à se retirer, toutes affaires cessantes, de toutes les zones déstabilisées du Proche-Orient ? Que si l’État Islamique, aujourd’hui, fait fuir les Syriens, la faute en revient à l’Occident menant, depuis des lustres, une politique islamophobe ayant elle-même engendré l’État Islamique ? L’on dira que l’auteur de ces lignes exagère. Qu’on réécoute alors, par exemple, le philosophe Michel Onfray sur le plateau de l’émission On n’est pas couchés le samedi 19 octobre dernier. Mais d’abord, qu’on prenne acte des faits !
Quand l’Ayatollah Khomeiny déclare, dans ses écrits, sa haine de l’Occident, on n’est pas dans le fantasme. Quand les dirigeants de Daesh, et de Boko Haram en Afrique, affichent leur intention de créer un État islamique en Europe, on n’est pas dans le fantasme. En revanche, quand on est accusé d’islamophobie au prétexte de se sentir menacé par Daesh, alors là oui, on n’est plus dans la réalité mais dans le fantasme.
Par où l’on peut voir, de fait, que nous sommes aujourd’hui sous la menace de la confusion la plus dramatique qui consiste, on l’aura compris, à prendre la réalité pour un fantasme et un fantasme pour la réalité.
Le fantasme, c’est celui de l’islamophobie obstinément invoquée par les partisans de l’antiracisme incapable de comprendre que si les occidentaux ne sont pas forcément affranchis du racisme, l’Occident, aujourd’hui, n’en a plus le monopole puisqu’il est lui-même devenu l’objet d’une haine qui ne se dissimule même plus. Oui ou non, les adversaires du racisme auront-ils l’intelligence de fustiger le racisme dont l’Occident est l’objet ? L’avenir nous le dira qui, faut-il le souligner, en dépend.
La réalité, c’est que l’identité européenne n’est pas un fantasme et qu’il est grand temps d’oser affirmer les valeurs de l’Europe. Car enfin, comment pourrons-nous accueillir et intégrer quelque altérité que ce soit si nous ne sommes pas capables de nous donner et d’assumer une identité ? Et n’est ce pas d’ailleurs ce qu’avait fort bien compris Julien Benda dès 1933 ?
Alors que la lutte contre l’Action française inclinait nombre de ses contemporains à rejeter toute identité, Benda a opposé à l’identitarisme nationaliste un identitarisme supra-nationaliste, en l’occurrence l’idée de l’Europe. D’où l’erreur, aujourd’hui, du cosmopolitisme post-identitaire avancé en France par Jean-Marc Ferry et outre-Rhin par Ulrich Beck . Combattant le nationalisme, ce cosmopolitisme pense que c’est en affirmant que le propre de l’Europe est de ne pas avoir de propre que l’on parviendra à la bâtir. Or, comment les peuples européens, par-delà leurs particularismes nationaux, pourraient-ils se reconnaître dans l’Europe si l’on ne cesse d’affirmer que l’identité de l’Europe n’est qu’un fantasme, donc qu’en définitive l’Europe n’existe pas ?
Et comment celle-ci pourra-t-elle survivre face à ceux qui, réellement, veulent la détruire, si elle n’a pas le courage d’affirmer son identité et d’assumer ses origines ? Ces dernières sont grecques. Elle sont tout autant chrétiennes et nous leur devons ce qui nous est le plus cher : la démocratie et le respect de la personne humaine.
Cessons donc, une bonne fois pour toutes, de nier nos valeurs et notre histoire. À cela deux raisons majeures. Premièrement, il n’y a aucune honte à affirmer l’identité de l’Europe. Deuxièmement, pour être aimé, il faut commencer par s’aimer soi-même. Que l’Europe commence donc par cesser de se détester si elle veut cesser d’être détestée.

Réforme du Collège, entre entêtement et confusions

Le projet de réforme du Collège et des programmes qui lui sont afférents a de quoi surprendre tous ceux qui croient à la vocation émancipatrice et fédératrice de l’École républicaine. Les raisons en sont multiples.

C’est d’abord, dans le programme d’histoire censé être mis en application à la rentrée de 2016, la relégation de la période des Lumières au rang de « module facultatif » quand, dans le même temps, l’islam se voit attribué le statut de « module obligatoire ». Que peut signifier cet arbitrage à l’heure où, plus que jamais, contre les superstitions de toutes sortes, doivent être enseignées les Lumières ? Et que penser d’un tel choix lorsque, par ailleurs, le projet de programme de l’Enseignement moral et civique, censé être appliqué dès la rentrée 2015 , exclut la laïcité du programme concernant le lycée professionnel, et ne prévoit de l’aborder qu’en Terminale pour ce qui est de l’enseignement général ? En un mot comme en cent, est-il cohérent de prétendre mener une politique scolaire fidèle à notre mémoire collective quand dans le même temps sont foulés aux pieds ses fondements philosophiques et historiques ?

C’est ensuite la vanité idéologique des arbitrages opérés dans le but de lutter contre la reproduction des élites. Nous n’en citerons que deux. La suppression des options latin et grec en classe de 5° et la suppression des classes européennes et bilangues. L’argument massue de la ministre est bien connu : nous aurions là les leviers du regroupement des élèves issus des classes sociales les plus favorisées. Au nom de la justice, il conviendrait donc de supprimer ces structures ! Or, cette vision des choses, qui découle d’une lecture discutable de la théorie de la reproduction des élites développée en 1969 par Pierre Bourdieu dans Les Héritiers, a montré ses limites depuis belle lurette ! La réforme du Collège unique de 1974 y était aliénée, tout comme la Loi d’orientation de 1989. Or, ces deux réformes n’ont fait qu’une chose: organiser institutionnellement l’aggravation des inégalités. La raison en est simple. En renonçant à sélectionner les élèves selon le critère du mérite, au prétexte que cette sélection avantage ceux qui sont issus des milieux les plus aisés, on a réuni les conditions d’une sélection extra-scolaire autrement plus cynique. Comment notre Ministre de l’éducation peut-elle l’ignorer ? N’a-t-elle pas connaissance des travaux des sociologues Pierre Baudelot et Roger Establet ? Ces derniers n’ont-ils pas montré, il y a maintenant plus de vingt ans, que les réformes du système éducatif initiées dès la fin des années soixante, loin d’endiguer les inégalités, les ont au contraire aggravées ? Car les faits sont là, cruels. Si en 1969, 15% des lauréats des concours les plus sélectifs (Polytechnique, E.N.S., E.N.A) étaient issus de milieux modestes, vingt ans plus tard, donc en 1989, ils ne furent plus que 8%…

C’est enfin l’importance sans précédent accordée à l’interdisciplinarité dans ce projet de réforme. À en croire le Conseil supérieur des programmes, nous tiendrions là la forme la plus avancée de la pédagogie. Qu’il nous soit permis d’en douter. Car cette interdisciplinarité est au fondement des T.P.E (Travaux personnels encadrés) institués à la fin des années quatre-vingt dix en classe de Première. Or, ces T.P.E., qui prétendent placer l’élève de 16 ans ( !) en situation de « chercheur », sont régulièrement l’occasion de recopiages en règle de documents trouvés sur internet ou ailleurs et n’ont dès lors plus rien de personnel. Sans compter qu’en invitant les élèves à choisir eux-mêmes l’objet de leur T.P.E., ils contribuent à les enfermer dans leurs déterminismes sociaux. En effet, quand les uns, à Genevilliers, font des T.P.E. sur le hip-hop ou le rap, d’autres, à Neuilly/ Seine, en font sur la Flûte enchantée de Mozart ! Comment, de fait, imaginer que l’adaptation de cette interdisciplinarité, sous la forme des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (E.P.I.), puisse, au collège, aider les élèves les plus en difficulté quand, de surcroît, ces E.P.I se feront sur des heures prises sur les enseignements disciplinaires ? Certains argueront, avec la Ministre, que les collégiens s’ennuient à l’École et que ces innovations contribueront à les rendre « actifs ». Mais s’est-on vraiment penché sur la question de savoir ce que peut signifier cet ennui?

N’eût-il pas suffi de réfléchir un peu pour comprendre que nos élèves s’ennuient quand la culture des enseignants et quand les contenus de leurs cours ne leurs sont ni familiers ni accessibles sans effort. Cela implique-t-il la vanité des dispositifs pédagogiques existants et en particulier des enseignements disciplinaires et des cours magistraux? Sommes-nous à ce point naïfs pour imaginer que l’intérêt porté par les élèves à tel ou tel enseignement ne doit rien aux déterminismes socio-culturels? Or, comment pourrons-nous aider les jeunes qui, hors de l’École, peinent à accéder, notamment, à la culture classique et aux humanités, si nous renonçons à la leur transmettre et si, cédant aux sirènes de l’ouverture de l’école sur la société, nous ne faisons qu’accroître les inégalités en renonçant à offrir à tous ce dont seuls quelques privilégiés bénéficient hors de l’École ?

D’aucuns objecteront que le cours magistral incline les élèves à la passivité. Mais là encore, ne jette-on pas sur l’idée de l’activité un regard pour le moins discutable ? Car enfin, un élève silencieux est-il forcément passif ? Et la réflexion n’est-elle pas une activité que l’on mène opportunément dans le silence ? Par où l’on voit qu’en définitive, ce projet n’est pas seulement contestable. Il est consternant. Et il l’est, non parce qu’il est contestable, mais parce qu’il s’appuie sur des analyses contestées maintenant depuis plus de trente ans !

Enseignement moral et civique: l’étrange relégation de la laïcité

Si les récents attentats perpétrés en France nous ont permis d’observer l’attachement des Français à la liberté d’expression et à la laïcité qui laisse chacun libre de croire ou de ne pas croire, ils ont aussi amené la plupart des membres du Gouvernement a afficher leur volonté opiniâtre de défendre la République et ses valeurs de liberté et de tolérance. De fait, quand la minute de silence en hommage aux victimes des attentats a été chahutée dans tel ou tel établissement scolaire, c’est la Ministre de l’Éducation elle-même qui s’en est émue en promettant de défendre le principe de laïcité. Aussi est-ce avec un grand intérêt que le professeur de philosophie que je suis attendait   la publication du projet de Programme pour l’enseignement moral et civique[1], programme défini par le Conseil Supérieur des Programmes (C.S.P.) et censé être mis en application dès la rentrée prochaine.

Car enfin, comment pouvons-nous, aujourd’hui, feindre d’ignorer les appels de ceux qui, aliénés à une vision marxiste de la société, ne voient plus dans l’universalisme républicain qu’un dispositif de domination des minorités culturelles? En outre, l’heure n’est-elle pas éminemment grave, qui voit de plus en plus souvent les défenseurs de la laïcité soupçonnés d’islamophobie ? En un mot comme en cent, comment l’École, dans une période dans laquelle le pacte républicain est plus que jamais menacé, pourra-t-elle bien assumer sa vocation émancipatrice et fédératrice sinon en mettant ses pendules à l’heure exacte de la laïcité ? Or, le programme pour l’Enseignement moral et civique, sous sa forme actuelle, peut-il contribuer à relever ce défi ? Qu’il nous soit permis, ici, d’en douter et d’en expliquer les raisons.

Publié, faut-il le rappeler, sous l’autorité de la Ministre de l’Éducation, ce programme, pour ce qui concerne le cycle 4 (celui du lycée) de l’enseignement secondaire, comprend deux parties. La première concerne les lycées d’enseignement général, la seconde les lycées professionnels préparant aux C.A.P. et aux B.E.P.

Or, en ce qui concerne les lycées d’enseignement général, il est actuellement prévu que la laïcité n’y soit pas explicitement abordée avant le niveau de la classe de Terminale alors qu’il eût été tout à fait opportun de le faire dès la Seconde, par exemple en traitant « l’État de droit et les libertés individuelles et collectives »[2]. Notre Ministre de l’Éducation se dit soucieuse de défendre la laïcité. Soit ! Mais dans cas, qu’elle explique alors aux Français pourquoi, dans ce nouveau programme, son importance est à ce point minorée ! D’autant que le programme censé être appliqué dans les lycées professionnels est, quant à lui, simplement mais franchement stupéfiant ! Car ici, et il faut le lire pour le croire, la notion de laïcité n’apparaît nulle part   alors qu’elle aurait pu, là encore, opportunément être introduite dans le chapitre consacré aux « libertés individuelles et collectives »[3]. Aussi incroyable que cela puisse être, les faits, en l’occurrence le programme élaboré par le C.S.P., sont là, qui prétendent aujourd’hui qu’il ne convient pas d’expliquer aux élèves des lycées professionnels ce que signifie, en France, la laïcité.

Le professeur de philosophie, en déplorant qu’un projet d’enseignement moral et civique fasse si peu de cas de notre mémoire républicaine, ne peut donc manquer de s’interroger.  De quoi ce silence assourdissant est-il bien le nom ? Car enfin, notre Ministre de l’Éducation et les membres du C.S.P. imaginent-ils que nos lycées professionnels sont aujourd’hui les symboles et les fleurons de la mixité sociale ? Nul ne l’ignore, pourvu qu’il soit de bonne foi : statistiquement,   ces établissements, loin des filières générales, plus sélectives, scolarisent un grand nombre d’élèves issus de l’immigration et appartenant aux minorités culturelles, ethniques et confessionnelles. Que veut   dire, alors, le C.S.P.? Que ces élèves ne méritent pas d’être instruits du sens républicain du dispositif laïque ? Que l’enseignement de la laïcité est ici superflu ? Ou qu’on l’imagine   ici voué à rencontrer des résistances trop difficilement surmontables?   N’ayons, dès lors, pas peur des mots: le C.S.P est-il « tombé sur la tête », qui semble ignorer que s’il y a bien un territoire scolaire, sinon perdu, du moins à reconquérir sans cesse en matière de laïcité, c’est sans doute et d’abord   celui de l’Enseignement professionnel ?

Il est temps de conclure notre propos. Si nous devons nous féliciter que la puissance publique entende défendre   les valeurs qui fondent le projet républicain, encore faudrait-il que cette intention ne reste pas lettre morte   et que le Gouvernement, à travers la création de l’Enseignement moral et civique, se saisisse de cette occasion, non pour renoncer à   la laïcité, mais pour en expliciter avec détermination sa signification et ses vertus. Car si l’idée laïque est bien, pour ainsi dire,  le poumon de la République, alors elle doit être l’objet d’un enseignement beaucoup plus étendu que celui qui lui est actuellement dévolu dans le Projet de programme pour l’enseignement moral et civique. Qu’il nous soit ainsi permis d’espérer qu’en cette affaire très sérieuse la Ministre de l’Éducation saura sans tarder joindre le geste, le bon, à la parole qui ne saurait en aucun cas en tenir lieu. Il y va d’abord de sa crédibilité mais il y va surtout de l’avenir de l’École, le socle même de la nation disait Jules Ferry…

Tribune publiée dans Le Figaro le 26 février 2015

[1] Projet publié le 18 décembre 2014. Texte consultable à l’adresse suivante : www.education.gouv/csp.

[2] Page 7 du Projet.

[3] Page 4 du Projet.