Carl Schmitt, juriste nazi?

Yves-Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, collection “Intervention philosophique”, éditions P.U.F., avril 2005.

Le 15 septembre 1935, Hitler fit adopter à Nuremberg les lois raciales fondant en toute légalité les persécutions qui trouveront leur télos dans l’élaboration de la politique de la solution finale du problème juif. Or, le plus grand juriste allemand de l’époque, Carl Schmitt, qui passe pour être un des plus grands penseurs modernes du politique, aujourd’hui encensé par l’extrême-gauche après l’avoir été, sans surprise, par l’extrême-droite, s’est empressé, montre Y.-C. Zarka dans son livre, de justifier de la façon la plus nette cette politique raciale.

L’auteur poursuit donc ici un objectif qu’il exposa en partie il y a déjà trois ans. À l’automne 2002, les éditions du Seuil ayant fait paraître, dans la collection “L’ordre philosophique”, la traduction de l’un des plus célèbres livres de Carl Schmitt, Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes, Y.C. Zarka publia, dans l’édition du Monde du 6 décembre, un article intitulé “Carl Schmitt, nazi Philosophe?”, dans lequel il affirme que le livre de Schmitt constitue une interprétation “délirante” de la pensée hobbesienne, qui s’explique “par une lecture antisémite de l’histoire politique”. De sorte que publier Schmitt dans une collection de philosophie serait, affirmait-il alors, parfaitement scandaleux.
C’est donc en prenant acte de la polémique que suscita cet article dont l’auteur fut accusé d’instruire un procès en sorcellerie à un intellectuel dont l’œuvre ne pourrait se résumer à un engagement politique, fût-il nazi, qu’il faut appréhender la publication, en avril dernier, du volume que nous présentons ici. On ajoutera que cette polémique est quelque peu analogue à celle que suscita, il y a presque vingt ans, le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme , et à laquelle renvoie, plus récemment, le dernier livre d’Emmanuel Faye . Dans les deux cas, cependant distincts dans la mesure ou les nazis ne s’intéressaient guère à la méditation de l’Être et de l’étant tandis que Schmitt leur était indispensable pour défendre leurs lois raciales devant les instances internationales, une même question, d’aucuns ajoutant: “un même faux problème”. La valeur d’une oeuvre philosophique est-elle suspendue aux engagements, voire aux égarements, de son auteur? Et suffit-il que ce denier se soit radicalement fourvoyé pour que son œuvre devienne infréquentable? On pourra ici objecter que le problème de fond est ailleurs, que la vraie question n’est pas celle de la conciliabilité de la dignité de la pensée et de l’indignité de l’engagement mais plus sérieusement celle de savoir ce que doit celle-là à celui-ci. A-t-on bien le droit, autrement dit, de lire le “Schmitt juriste ou philosophe” en faisant l’impasse sur les textes dans lesquels il entreprend d’apporter sa caution et son soutien aux lois raciales et antisémites du nouveau Reich?

C’est bien à cette question que répond Yves-Charles Zarka dans son livre en tentant de montrer deux choses. Premièrement que, si Schmitt a soutenu et élaboré une théorie de l’État et du droit qui constitue une légitimation de l’antisémitisme, de la persécution et de l’annihilation des Juifs, il met en place, avant le nazisme, des catégories politico-juridiques qui vont en favoriser l’avènement (la décision irrationnelle, la dictature, l’état d’exception). Le “nazisme” de Schmitt ne fait donc pour lui aucun doute. Deuxièmement, qu’il est malhonnête de passer sous silence les textes de la période nazie , comme s’il n’y avait aucun rapport entre la notion d’ennemi du Reich et la désignation schmittienne du Juif comme ennemi irréductible.

Pour bien comprendre les deux textes commentés par Y.-C. Zarka, il convient de commencer par rappeler quelques faits. Né en 1888, Carl Schmitt fut d’abord un catholique à l’ancienne. Proche du fascisme italien dans les années Vingt, il adhéra en 1933 au Parti Nazi, convaincu que “Le Droit et la volonté du Führer ne font qu’un”. Même s’il fut contesté par certains nazis, il conserva sa chaire à Berlin et, soulignons-le, le soutien appuyé de Göering et Ribbentrop. Les deux textes de Schmitt que l’auteur commente ici s’inscrivent d’ailleurs dans une entreprise de sacralisation des lois de Nuremberg du 15 septembre 1935, que corrobore sans détour une affirmation de 1936: “Il est inadmissible de citer un auteur juif comme une autorité en quelque domaine que ce soit”. À l’instar de Heidegger, Schmitt n’a en outre jamais renié son engagement nazi pendant les quarante ans qui s’écoulèrent de la fin de la guerre à sa mort en 1985.

Mais venons-en plus précisément aux deux textes commentés par Y.-C. Zarka..
Le premier, Die Verfassung der Freiheit, “La constitution de la liberté”, et qui date du 1° octobre 1935, a été publié dans la revue Deutsche Juristen Zeitung. Schmitt y entreprend de justifier l’introduction, dans la législation allemande, de l’idéologie raciste et antisémite de Hitler et du Parti National Socialiste, au motif de la légitimité de protéger le sang allemand du citoyen allemand. Lisons: “Aujourd’hui, le peuple allemand est redevenu allemand, y compris au sens juridique. Après les lois du 15 septembre, le sang allemand et l’honneur allemand sont redevenus les concepts majeurs de notre droit” . Aussi s’agit-il là, non pas seulement de constituer le peuple allemand comme victime d’un ennemi de race, mais de conférer à l’antisémitisme la constitutionnalité qui fonde le droit à la “protection du sang allemand”. Comment ne pas voir ici, se demande Y.C. Zarka, le développement d’une véritable théorie de l’ennemi substantiel qui menace indépendamment de ses actes et par le seul fait d’exister le peuple allemand? De fait, comment nier l’accord profond de l’hitlérisme et de la pensée schmittienne?
Car enfin, si Schmitt passe pour être un grand penseur du Droit, s’il est abondamment cité et repris par les théoriciens de gauche, peut-on faire passer à la trappe l’antisémite acharné qu’il fut?
Comment, dès lors, pourrait-on lire le second texte, beaucoup plus long, Die Nationalsozialistiche Gesetzbegung und der Vorbehalt des “ordre public” im Internationalem Privatrecht, “La législation national-socialiste et la réserve de l’”ordre public” dans le droit privé international” , sans revenir au noyau de la pensée politique schmittienne, en quoi réside l’élaboration du couple de concepts ami/ennemi et la définition de l’ennemi de race? La conférence de novembre 1935 est en effet très claire. Le peuple allemand étant légitiment fondé à se protéger de ses ennemis, affirme Schmitt, le droit allemand, nullement agressif mais défensif, est donc par là même mis en demeure de s’affranchir des systèmes de droit étrangers et du Droit international qui, lui, ne saurait s’ingérer dans les affaires vitales du peuple allemand. Il est donc absolument nécessaire de régler de la façon la plus stricte les mariages mixtes et en particulier ceux qui menacent la vitalité allemande, les mariages avec les Juifs…Toute la conférence, jusqu’à provoquer la nausée, est centrée sur l’analyse des différents cas de mariages entre juifs et aryens, lesquels sont évidemment rigoureusement interdits. Le Juif étant inassimilable, on ne peut l’intégrer par la voie juridique de l’union matrimoniale, tel est le prétendu constat qui permet à Schmitt de donner une caution juridique aux lois raciales. Il suffit, sur ce point encore, de l’écouter. “En premier lieu, le droit national-socialiste n’est pas un droit qui englobe l’univers et l’humanité, et il ne veut pas l’être. Il n’est pas universel, pas international, pas agressif. Notre droit est un droit völkish(…) Il fait retour au seul fondement possible de tout droit international pensable, et même de tout droit international privé: le principe de la prise en compte et du respect réciproque de la particularité des peuples(…) Le droit de déterminer ce qui est allemand, ce qui est substance allemande, ce qui est nécessaire à la protection du sang allemand, est et reste l’affaire du peuple allemand lui-même” . En analysant ces éléments juridico-philosophiques, on peut prendre la mesure, selon Y.-C. Zarka, de la responsabilité morale et intellectuelle majeure qui échoit à Schmitt dans la mise en œuvre de la politique de la solution finale à laquelle, en fin de compte, il apporte une caution dont la valeur pèse bien lourd puisqu’elle se présente comme celle d’un juriste scientifique.

S’il n’est donc aucunement question de censurer les textes de Schmitt , il importe pourtant, selon l’auteur, de rompre avec cette tradition qui fait de lui le plus grand constitutionnaliste du 20° siècle en négligeant complaisamment l’étude des ressorts profonds de sa pensée politique et, par conséquent, l’analyse critique des rapports existant entre les textes juridiques d’une part et les textes “engagés” de l’autre. Comment en fin de compte imaginer, demande Zarka, que le soutien au nazisme et la justification de la persécution des Juifs puissent ne rien devoir à la théorie du droit völkish et de l’ennemi de race ?

Article paru dans le n° 25 de la revue Le PHILOSOPHOIRE, décembre 2005

Gérald Bronner, La pensée extrême

Recension : Gérald Bronner, La pensée extrême, éditions Denoël, Paris, 2009

Qu’est-ce qui peut amener un individu à verser dans l’extrémisme ? Telle est la question que Gérald Bronner soulève en remettant en cause un certain nombre de représentations convenues selon lesquelles le fanatisme renverrait à la folie, ou bien encore à la misère, que celle-ci soit sociale ou intellectuelle. Or, la pensée extrême, s’emploie à montrer l’auteur dans un ouvrage fort documenté, est souvent le fait d’hommes cultivés, issus de milieux sociaux relativement aisés. C’est donc qu’elle trouve ses sources profondes ailleurs, comme le confirment une multitude de faits.

Car si l’on a pu imaginer, avec les Lumières, que les progrès de la connaissance et la diffusion du savoir ne pouvaient qu’éradiquer croyances et superstitions, force est de reconnaître, comme le souligne notre auteur dans l’Introduction, que le fanatisme et la « radicalité » perdurent dans les sociétés du savoir. Approfondissant l’étude de thèmes déjà envisagés dans des publications antérieures, Gérald Bronner entend donc dénoncer ce que l’on pourrait appeler un positivisme de la croyance, selon lequel, conformément à une « lecture rapide » d’Auguste Comte, les progrès de la raison scientifique ne peuvent qu’entraîner la disparition des croyances et, d’abord, de l’enfance de la science qu’est la religion. Aussi faut-il savoir gré à l’auteur, par son travail original, de ramener la conscience de l’honnête homme à un véritable point d’aveuglement de la modernité, nous voulons parler ici de la puissance de l’irrationnel et de la faiblesse d’une raison qui échoue parfois à dompter cette « pensée extrême qui sommeille en chaque homme ». Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le propos de l’auteur ne vise pas précisément Voltaire persuadé qu’il suffit d’en finir avec la religion pour en finir avec la barbarie, et cela même si la pensée extrême est souvent cette pensée qui devient violente par le fait d’être superstitieuse. Il ne consiste pas davantage à interroger, à la façon d’Hannah Arendt[1], la banalité du mal. Comme il dépasse de loin le seul problème de savoir comment l’homme peut aliéner son libre-arbitre et commettre les pires atrocités, comme le montra l’historien américain Christopher Browning[2]. Il s’agit plutôt, dans une perspective qui emprunte à la méthode sociologique et non à l’analyse transcendantale, de répondre à des questions aussi précises qu’embarrassantes. Premièrement, y a-t-il oui ou non une différence entre un extrémiste et un citoyen « lambda » ? Deuxièmement, comment définir « l’identité extrémiste » ? Enfin, comment devient-on extrémiste ?

Répondant pas à pas à ces questions, Gérald Bronner nous amène d’abord à reconsidérer ce que l’on pourrait appeler le statut épistémique de la croyance, et ce n’est pas le moindre des intérêts de son livre. En effet, la croyance est ce qui s’inscrit dans un univers des possibles, ouvert par les progrès mêmes de la connaissance : plus je connais, plus j’imagine et plus loin s’étend le champ du concevable. Mais la survivance des croyances s’explique d’une autre manière. Comme nous l’apprit Hume en son temps,  nos connaissances ne sont souvent que des attentes, des espérances, des probabilités. Si je sais qu’il fait froid aujourd’hui, je ne peux que croire qu’il fera chaud l’été prochain. Ma pensée est donc lestée du poids de l’impossibilité d’être omniscient. Or, ce lest, comme l’explique l’auteur en parcourant méticuleusement le territoire mental de l’extrême, possède trois dimensions. La première est « dimensionnelle » (nous sommes prisonniers d’un topos). La seconde est culturelle (nous sommes prisonniers d’une culture déterminée). La dernière est cognitive (nous sommes prisonniers de nos capacités limitées de traiter l’information). Est-il dès lors étonnant que nos sociétés demeurent des « sociétés de croyances » ? Et comment, dans ces conditions, pourrions-nous croire, à notre époque, à la disparition des « croyances extrêmes » ?


[1] Eichmann à Jérusalem. Essai sur la banalité du mal, 1961

[2] Des hommes ordinaires, le 101° bataillon de réserve de la police allemande…, 1992, traduit en français en 2005

Jan Karski, le héros qui a bon dos!

Best-seller couronné par le prix Interrallié 2009, le livre de Yannick Haenel Jan karski a été unanimement loué par la critique. Sur un thème assez proche, on se souviendra que Les Bienveillantes de Jonathan Littell suscitèrent il y a peu une tout autre polémique. Il faut dire que l’auteur ne manquait pas de toupet, qui osa faire croire au lecteur qu’un officier allemand impliqué dans « la shoah par balles » pouvait, en 1943, éprouver désirs et sentiments. Quand on donne un grand coup de pieds dans la ruche des préjugés les plus stupides, il ne faut pas s’étonner, disait ma grand-mère, de susciter les foudres des idiots. Donc ici, dans le livre de Haenel, il n’est pas question d’humaniser ceux qui, dit-on, seraient des monstres.

Il s’agit de raconter l’histoire d’un héros, d’un Juste, qui tenta d’avertir les Alliés de ce que les nazis tramaient, à savoir l’extermination des Juifs d’Europe. Si les deux premières parties du livre n’appellent pas de commentaire particulier, la troisième est pour le moins fâcheuse. Profitant s de ce que le récit autobiographique publié par Karski en 1944 aux Etats-Unis et traduit en français quatre ans plus tard, est aujourd’hui introuvable, l’auteur s’y donne entière liberté de monologuer en lieu et place de Karski, illustrant parfaitement la phrase de Sartre : « on entre dans un mort comme dans un moulin »…

Se souciant comme d’une guigne du témoin dont il ignore dédaigneusement le témoignage pour asséner un certain nombre de « vérités » qui ne sont que les siennes, Haenel se livre à une charge contre l’Amérique aussi scandaleuse par son outrance que dérisoire par la désinvolture avec laquelle, flattant une idéologie anti-américaine typique de certains milieux dits progressistes, l’auteur n’hésite pas à faire dire à Karski, prenant ses lubies pour des faits, que l’Amérique et l’Angleterre sont responsables de l’extermination des Juifs : « c’est en connaissance de cause qu’ils n’ont pas cherché à arrêter l’extermination des Juifs d’Europe. Peut-être à leurs yeux ne fallait-il pas qu’on puisse l’arrêter ? ». Avons-nous tout entendu ? Absolument pas. Se mettant à la place de Karski quand celui-ci rencontre Roosevelt en juillet 1943, il s’exclame « j’avais affronté la violence nazie, j’avais subi la violence des soviétiques…voici que je faisais connaissance avec l’insidieuse violence américaine… que le beau mot de démocratie saurait maquiller ». Pourquoi, tant qu’on y est, ne pas affirmer que le procès de Nuremberg, « savamment orchestré par les Américains, n’a jamais été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe ? » Haenel le fait, et au prétexte de nous inviter à nous identifier au héros polonais luttant seul contre les forces du Mal, nous fait une démonstration de révisionnisme dans laquelle l’Amérique ne vaut guère mieux que l’Allemagne nazie… Pathétique.

Sonderkommandos: le témoignage de Shlomo Venezia

Recension publiée originellement dans La Croix en avril 2007

Le terrible récit d’un rescapé des Sonderkommandos,  chargés, dans les camps d’extermination nazis, de charrier les victimes des chambres à gaz et de les jeter dans les fours crématoires, traduit et publié en 2007 chez Albin Michel, vient d’être réédité aux éditions du Livre de Poche (numero 31526). Témoignage effroyable d’un juif italien ayant échappé par miracle à la mort à laquelle les nazis condamnaient les témoins. Terrible expérience qui nous ramène, en nous offrant son lot d’images infernales, aux récits de Robert Antelme, de Primo Levi ou encore d’Élie Wiesel. Mais le livre de Shlomo Venezia , qui nous ouvre les portes d’un monde où l’homme n’est plus qu’une bête tentant d’échapper à la mort, par-delà l’irrépressible malaise qu’il soulève d’abord, est aussi un livre de réflexion. La peinture de l’infâmie, la description minutieuse des rouages sophistiqués de la fabrication industrielle des cadavres, nous renvoient en effet à notre propre histoire et à notre rêve séculaire d’un bonheur partagé ici-bas. Qui eût cru, en effet, que l’Europe du progrès et de la proclamation des droits de l’homme pourrait s’abîmer dans l’enfer des camps?
Car enfin, ne sommes-nous pas les débiteurs d’un siècle qui, tout en s’efforçant de réaliser les idéaux des Lumières, a enfourché à plusieurs reprises le cheval noir de l’Apocalypse? Témoins d’une époque qui n’en finit pas de sacraliser les valeurs qui en ont promu l’avènement, pouvons-nous effectivement nous persuader que la science et la technique suffisent à rendre les hommes meilleurs? Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions? Comment, dès lors, pourrions-nous construire notre futur sans assumer notre passé? Et comment espérer contribuer au perfectionnement moral et social de l’humanité sans passer au crible de la critique le paradigme de la culture dans laquelle nous avons fondé tous nos espoirs d’émancipation mais dont il est clair qu’elle n’a pu venir à bout de la violence et de l’injustice? Si nous avons légitimement cru avec Condorcet et Hugo qu’il suffit d’ouvrir des écoles pour fermer des prisons, n’est-il pas grand temps de faire l’inventaire des folies auxquelles les nations parfois les plus cultivées se sont abandonnées? Les horreurs du nazisme et du communisme d’une part, le triomphe de l’individualisme le plus consumériste d’autre part, nous permettent-ils encore d’espérer que le savoir vienne à bout de la barbarie? L’on pourra toujours esquiver ce problème en déplorant, à la façon des piétistes, un Mal radical inscrit au coeur de la nature humaine. L’on pourra même souligner qu’à force d’incriminer la culture et le rationalisme, on risque de disculper ceux qui, contrairement à Husserl et au peuple de l’ombre auquel Malraux rendit hommage à l’occasion des funérailles de Jean Moulin, abdiquèrent le respect de la dignité humaine. Cela n’enlèvera rien au fait que c’est l’Europe savante et non celle de l’obscurantisme, qui s’est abîmée, comme en témoigne l’horreur décrite par Shlomo Venezia, dans l’ignominie.
Faut-il s’en désespérer et sacrifier les valeurs de l’humanisme rationaliste sur l’autel des crimes du siècle qui vient de s’écouler? Faut-il donner raison à Vladimir Jankélévitch qui, à la fin de la guerre, refusa d’enseigner à la Sorbonne la philosophie allemande? Rien n’est moins certain. Sans doute faut-il plutôt, loin des procès en sorcellerie à la tentation desquels la post-modernité a si souvent cédé, réaffirmer la haute valeur de la culture qui sera toujours, comme le dit encore Malraux, « ce qui répond à l’homme lorsqu’il se demande ce qu’il fait sur terre ». Les gouffres que nous forcent à contempler les damnés de la terre ne nous obligent pas seulement au devoir d’une mémoire épouvantée. Car l’épouvante qui paralyse l’action ne peut accoucher de l’avenir. C’est bien plutôt à la réflexion prenant pour horizon la construction d’un Temple où raison et générosité se déterminent l’une l’autre, que nous invite la méditation de la catastrophe vécue par Shlomo Venezia. De l’enfer naît l’espoir. Pourquoi, sinon, écrire?

Réfléchir la barbarie sans céder à l’épouvante

Publié dans La Croix en avril 2007

Un livre vient de paraître, écrit par l’un des rares survivants des Sonderkommandos chargés, dans les camps d’extermination nazis, de charrier les victimes des chambres à gaz et de les jeter dans les fours crématoires. Témoignage effroyable d’un juif italien ayant échappé par miracle à la mort à laquelle les nazis condamnaient les témoins. Terrible expérience qui nous ramène, en nous offrant son lot d’images infernales, aux récits de Robert Antelme, de Primo Levi ou encore d’Élie Wiesel. Mais le livre de Shlomo Venezia , qui nous ouvre les portes d’un monde où l’homme n’est plus qu’une bête tentant d’échapper à la mort, par-delà l’irrépressible malaise qu’il soulève d’abord, est aussi un livre de réflexion. La peinture de l’infâmie, la description minutieuse des rouages sophistiqués de la fabrication industrielle des cadavres, nous renvoient en effet à notre propre histoire et à notre rêve séculaire d’un bonheur partagé ici-bas. Qui eût cru, en effet, que l’Europe du progrès et de la proclamation des droits de l’homme pourrait s’abîmer dans l’enfer des camps?
Car enfin, ne sommes-nous pas les débiteurs d’un siècle qui, tout en s’efforçant de réaliser les idéaux des Lumières, a enfourché à plusieurs reprises le cheval noir de l’Apocalypse? Témoins d’une époque qui n’en finit pas de sacraliser les valeurs qui en ont promu l’avènement, pouvons-nous effectivement nous persuader que la science et la technique suffisent à rendre les hommes meilleurs? Le monde va-t-il tellement mieux depuis qu’on a déclaré la guerre à l’ignorance, aux préjugés et aux superstitions? Comment, dès lors, pourrions-nous construire notre futur sans assumer notre passé? Et comment espérer contribuer au perfectionnement moral et social de l’humanité sans passer au crible de la critique le paradigme de la culture dans laquelle nous avons fondé tous nos espoirs d’émancipation mais dont il est clair qu’elle n’a pu venir à bout de la violence et de l’injustice? Si nous avons légitimement cru avec Condorcet et Hugo qu’il suffit d’ouvrir des écoles pour fermer des prisons, n’est-il pas grand temps de faire l’inventaire des folies auxquelles les nations parfois les plus cultivées se sont abandonnées? Les horreurs du nazisme et du communisme d’une part, le triomphe de l’individualisme le plus consumériste d’autre part, nous permettent-ils encore d’espérer que le savoir vienne à bout de la barbarie? L’on pourra toujours esquiver ce problème en déplorant, à la façon des piétistes, un Mal radical inscrit au coeur de la nature humaine. L’on pourra même souligner qu’à force d’incriminer la culture et le rationalisme, on risque de disculper ceux qui, contrairement à Husserl et au peuple de l’ombre auquel Malraux rendit hommage à l’occasion des funérailles de Jean Moulin, abdiquèrent le respect de la dignité humaine. Cela n’enlèvera rien au fait que c’est l’Europe savante et non celle de l’obscurantisme, qui s’est abîmée, comme en témoigne l’horreur décrite par Shlomo Venezia, dans l’ignominie.
Faut-il s’en désespérer et sacrifier les valeurs de l’humanisme rationaliste sur l’autel des crimes du siècle qui vient de s’écouler? Faut-il donner raison à Vladimir Jankélévitch qui, à la fin de la guerre, refusa d’enseigner à la Sorbonne la philosophie allemande? Rien n’est moins certain. Sans doute faut-il plutôt, loin des procès en sorcellerie à la tentation desquels la post-modernité a si souvent cédé, réaffirmer la haute valeur de la culture qui sera toujours, comme le dit encore Malraux, « ce qui répond à l’homme lorsqu’il se demande ce qu’il fait sur terre ». Les gouffres que nous forcent à contempler les damnés de la terre ne nous obligent pas seulement au devoir d’une mémoire épouvantée. Car l’épouvante qui paralyse l’action ne peut accoucher de l’avenir. C’est bien plutôt à la réflexion prenant pour horizon la construction d’un Temple où raison et générosité se déterminent l’une l’autre, que nous invite la méditation de la catastrophe vécue par Shlomo Venezia. De l’enfer naît l’espoir. Pourquoi, sinon, écrire?

Claude Obadia