Joshua Slocum et l’aventure du Spray

Joshua Slocum, Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, éditions Chiron, illustrations de Léon Haffner

Bienvenue à bord du Spray, premier bateau à avoir mené son skipper en solitaire pour une authentique circumnavigation. Joshua Slocum quitta en effet Boston le 24 avril 1895 et y revint le 27 juin 1898, après avoir parcouru pas moins de 46000 miles. Dire que la navigation en solitaire fascine tous les marins et sans doute aussi nombre de terriens est un truisme. Rappeler que le tour du  monde de Joshua Slocum est devenu un mythe, et son récit un morceau d’anthologie pour tous les amoureux de la mer, de la voile et de l’aventure ne le serait pas moins. Pourtant, il faut souligner la magie qui se dégage de ce récit. Beauté, précision et richesse, d’abord, d’un fabuleux journal de bord, détaillé, poétique, et même parfois rêveur. Beauté, aussi, dans l’édition originale et dans la traduction aux éditions Chiron, des magnifiques illustrations et croquis de Léon Haffner, subtilement disséminés dans les marges, à chaque page, et qui attirent le lecteur autant qu’elles l’invitent à la rêverie. Rare expérience donc, très différente d’ailleurs de celle que suscitent les bandes dessinées, et qui consiste à aller du texte à sa marge, d’y aller en se demandant fugacement comment le dessinateur a représenté telle ou telle scène, mais qui incite aussi à s’égarer presque volontairement dans les dessins pour se demander en retournant au texte quel épisode, quel événement, tel ou tel dessin figure. Livre rare donc, et qui donne l’occasion au lecteur d’une véritable départ pour l’aventure.

Extrait du chapitre VIII :

« Dans la matinée du 4 mars, le vent tourna au S.-0., puis, brusquement, au N.-O., et se mit à souffler avec une force terrifiante. J’amenai tout et laissai porter, à sec de toile. Aucun bateau au monde n’aurait pu tenir contre un coup de vent aussi violent. Sachant que cette tempête pouvait durer plusieurs jours, et qu’il m’était impossible de revenir le long de la côte de la Terre-de-Feu, je n’avais rien d’autre à faire que d’aller dans l’Est, d’autant plus que, pour ma sécurité, la seule allure qui me fut permise était la fuite devant le temps. Aussi je piquai au S.-E., comme pour doubler le Cap Horn, pendant que des lames monstrueuses se levaient et s’abaissaient, en mugissant l’éternelle chanson de la mer. Mais la main qui les conduisait guidait aussi le Spray…Mon bateau ne portait que la trinquette avec le ris pris, bordée plat. Je filai deux amarres à l’arrière pour stabiliser sa route et empêcher les vagues de venir déferler à bord. Ainsi gréé, il se comportait admirablement, n’embarquant pas une goutte d’eau. Même au plus fort de la tempête, mon bateau étalait parfaitement. Ses qualités nautiques extraordinaires me transportaient d’aise. Lorsque j’eus pris toutes les dispositions exigées par les circonstances pour assurer la sécurité du bateau, j’allai, entre deux lames, dans la cuisine et préparai, sur mon feu de bois, un grand bol de café ainsi qu’un bon irish stew. Toujours, sur le Spray, j’ai pris des repas chauds. Cependant, au large du Cap Pillar, dans cette mer extraordinairement haute, irrégulière et forte, mon appétit était mince, et je remis mon repas à plus tard.(Confidentiellement, j’avais le mal de mer !). Le premier jour de la tempête, le Spray affronta l’épreuve de la plus mauvaise mer que le Cap Horn et ses régions sauvages pussent offrir, et dans aucune autre partie du monde on n’aurait pu trouver une mer aussi mauvaise que ce jour-là, près du Cap Pillar, la farouche sentinelle du Cap Horn. Plus loin, au large, la mer était réellement,t majestueuse, et le danger moindre. Le Spray montait et descendait sur les lames géantes, tantôt sur la crête, comme un oiseau, tantôt comme une épave, dans les creux profonds, et il poursuivait sa route. Des jours entiers passèrent ainsi, m’apportant ( oui, parfaitement !) une véritable sensation de plaisir ».

Claude Obadia