Luther, Macron, la société et le marché

(Article paru dans Le Monde le 27 octobre 2017)

Le sang du protestantisme coule-t-il réellement dans les veines de la France, comme l’a déclaré Emmanuel Macron le 22 septembre dernier dans le cadre du colloque organisé par la Fédération Protestante de France à l’occasion du 500° anniversaire de la Réforme? Car d’aucuns pourraient penser que le Président de la république surestime “l’influence de l’esprit de la Réforme sur la société”. Or, ne serait-ce pas là serait ignorer que les forgerons de la République laïque et sociale n’ont cessé   de frapper leur ouvrage au coin de la critique protestante de la perversion catholique de la vérité du christianisme? C’est le cas de Pierre Leroux soulignant en 1848[1] que l’histoire du catholicisme est celle de la dénaturation de l’essence du christianisme. C’est celui d’Edgar Quinet déclarant, en 1859, que si la Révolution n’avait pas confondu tous les cultes, elle serait sans doute parvenue, en s’appuyant sur le levier du protestantisme, à montrer que l’Église catholique est l’ennemie de la “liberté moderne”[2]. Et c’est encore celui de Jean Jaurès, certes catholique, mais convaincu[3] que c’est le despotisme de l’Église qui, non seulement a poussé les militants socialistes à se tourner vers le matérialisme, mais a détourné le peuple de la religion, et consacrant à Luther le premier chapitre de sa Thèse complémentaire consacrée aux Origines du socialisme allemand. Que doit au juste l’idéal républicain de justice et de fraternité au fondateur du protestantisme? Et Luther peut-il encore, aujourd’hui, être actuel? Telles sont, de fait, les questions auxquelles nous tâcherons ici de répondre.

            Il y a exactement cinq siècles, Le 31 octobre 1517, le moine de Wittenberg  affichait ses 95 thèses au sujet des Indulgences, démarche qui le conduisit quelques années plus tard à faire du Pape Léon X la figure de Satan dans l’Église[4]. Or, qui veut saisir l’insolence de la pensée de Luther doit précisément revenir à cette fameuse affaire des Indulgences qui virent le Clergé vendre des terrains au Paradis. En effet, comment un chrétien peut-il croire qu’il est possible d’acheter son salut, demande Luther? Et comment un tel commerce, faisant l’avantage des riches, ne serait-il pas source d’injustices? La pensée du moine augustin sera ici aussi claire que radicale, notamment dans son Discours à la noblesse chrétienne de 1520. L’argent aliène et corrompt l’homme. Il déshumanise le monde et interdit aux hommes de faire authentiquement société.

            En effet, pour le moine de Wittenberg, la société est une communauté ou n’est pas. On ne peut donc faire société qu’à la condition de pouvoir vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres. Il en découle que le lien social authentique exclut forcément la domination par l’argent et qu’il n’y a de communauté, et donc de société, que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité, c’est-à-dire de l’amour désintéressé.

            De là, bien sûr, l’acuité du problème politique tel qu’il peut se poser aujourd’hui encore. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle de l’homme. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout du mal dont le premier visage est celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même et l’abaisse. Or, cette courbure a un nom: l’égoïsme. Et cet égoïsme, pétri d’orgueil, est la source principale de la cupidité qui, ruinant tout espoir de solidarité, fait obstacle à la société.

            Par où l’on peut voir trois choses. Premièrement, que   si l’égoïsme menace la société, seul le partage   peut la sauver. Deuxièmement, que si l’idée socialiste de la société est   l’idée d’une communauté solidaire, alors l’influence de Luther, comme l’a   souligné Jaurès dans Les origines du socialisme allemand , ne peut plus faire l’ombre d’un doute. Troisièmement, que si nous avons l’ambition, aujourd’hui, d’une société authentique, et a fortiori, d’une République en ordre de marche, il est plus que jamais opportun de tirer parti de la leçon de Luther! Car à la soif du profit comme à l’égoïsme destructeurs du lien social, le moine de Wittenberg opposa une vertu qui définit en propre l’idéal républicain.

            Cette vertu est celle de l’amour fraternel synonyme de générosité et d’humilité. Et elle est l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle rend possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose ainsi au commerce. L’idée luthérienne de la société, on l’aura donc compris, exclut par avance la société de la main invisible d’Adam Smith. La raison en est simple. Une société dans laquelle on ne donne que pour recevoir n’est pas une véritable société. Car il ne suffit nullement d’accorder entre eux les égoïsmes individuels pour les abolir! La société de marché n’existe donc pas! Or, n’est-ce pas cette illusion que Marx et Jaurès n’auront de cesse de dénoncer?

            Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844   affirme   que l’argent est “la puissance aliénée de l’humanité”. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine une société dans laquelle les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu, dans La question religieuse et le socialisme[5], que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes du défi que les socialistes républicains ont pour vocation de relever.

            Par où l’on voit, en fin de compte, deux choses. Premièrement, que l’idée de la société comme communauté solidaire, idée qui définit la critique socialiste du capitalisme, est peut-être bien née avec Luther qu’il convient   de méditer afin d’instruire, aujourd’hui, une théorie critique du néo-libéralisme qui ne peut, à lui seul, constituer une projet de société pour le monde qui vient. Deuxièmement, que si Emmanuel Macron a raison d’affirmer que le sang du protestantisme coule dans les veines de la France, il faut ajouter qu’il le peut parce qu’il a d’abord coulé dans celles du socialisme républicain. Puisse la France se libérer de l’illusion que le marché fonde la société et s’ingénier à concilier les impératifs de la croissance et la   responsasibilité solidaire chère à Paul Ricoeur[6]. Alors elle pourra faire couler le sang de Luther dans les veines de la République elle-même.

 

[1] De l’origine démocratique du christianisme.

[2] La révolution religieuse au XIX° siècle, ch. XIII.

[3] La question religieuse et le socialisme, 1891.

[4] Image de la papauté, 1545.

[5] 1891.

[6] “Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique”, revue Esprit,, n° 206, 1994.

Contre les nationalismes: oser l’identité européenne

( Tribune publiée dans Le Monde le 12 mai 2017)

À l’heure de la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, la question de l’Europe reste entière, qui n’a sans doute pas fini de diviser les Français. Or, pourquoi ce problème focalise-t-il tant de crispations sinon parce qu’il engage la question même de l’identité ?   Pour le comprendre, il n’est pas inutile d’évoquer l’Europe des années Trente. À cette époque l’Idée de l’Europe est celle du combat engagé contre les nationalismes, à commencer par celui que défendit, en France, Charles Maurras, le fondateur de l’Action française. D’aucuns s’étonneront que la situation de l’Europe des années Trente puisse éclairer notre présent. Ils auront tort. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que les modalités du combat que livrèrent les partisans de l’Europe contre l’identitarisme nationaliste de Charles Maurras pourraient bien mettre en évidence que nombre d’entre ceux qui se proclament aujourd’hui « partisans de l’Europe » sont, en vérité, ses fossoyeurs !

Nous appuierons ici notre analyse sur la démarche initiée par   Julien Benda[1], l’auteur de La trahison des clercs (1927). Dans cet ouvrage, Benda expliquait que les clercs du XX° siècle ont renoncé à leur vocation essentielle : défendre les valeurs universelles de vérité et de justice qu’ils auraient précisément trahies en les attachant à des nations   particulières. Chacun sait   que la charge vise le fondateur de l’Action française. Mais sait-on que l’attachement de Benda à l’Universel l’amena  à défendre avec la plus grande ardeur   la cause de l’Europe ? Et se souvient-on des termes dans lesquels, dans son Discours à la Nation européenne de 1933, il défendit cette cause ?

Soulignant   ce qu’elle devra faire pour advenir à l’existence, « l’Europe, affirme Benda, ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, juridique ou politique ». Elle devra accomplir « une révolution dans l’ordre intellectuel et moral ». Car comment pourra-t-elle exister si elle n’adopte pas un système de valeurs   dans lequel tous les peuples pourront se reconnaître ? « L’Europe se fera donc, ajoute-t-il encore, comme se firent les nations ». La France s’est faite parce qu’à l’amour   pour sa province s’est superposé, chez chaque Français, l’amour pour une réalité transcendante à ces choses. Il en sera   de même pour l’Europe. Il faudra que chaque européen puisse fixer ses yeux sur l’idée de l’Europe et non sur les intérêts matériels et égoïstes de la nation à laquelle il appartient.

La thèse de Benda est donc aussi lumineuse que claire : le combat contre l’identitarisme nationaliste ne se mène pas dans le refus de toute identité mais dans l’affirmation d’une identité qui transcende les identités nationales, l’identité européenne ! À l’heure de la victoire, en France, du candidat qui fit du projet européen, tout au long de sa campagne, une cause majeure, n’est-il pas grand temps de repenser l’Europe et son identité ?

En effet, si certains de nos concitoyens n’ont pas honte d’affirmer que les peuples européens sont des peuples de culture gréco-latine et de religion chrétienne, loin s’en faut que cette opinion soit unanimement partagée. Se refusant à se reconnaître une identité   par crainte de promouvoir le rejet de l’Autre, nombre d’entre nous adoptent une position qui est celle du cosmopolitisme « post-identitaire ». Cette position, défendue   en Allemagne par le sociologue Ulrich Beck[2] et qui l’est en France par Jean-Marc Ferry[3], se ramène à l’idée que le propre de l’Europe est   de ne pas avoir de propre.  Apparaît ainsi la   raison essentielle pour laquelle les européens n’adhèrent pas à l’Europe. Car à force d’affirmer que celle-ci n’a pas d’identité propre, n’avons-nous pas ruiné toute chance de pouvoir nous y reconnaître ?

Or, l’Europe n’existera réellement que lorsque les peuples européens parviendront à se reconnaître en elle. Car de la même façon que Benda combattit les nationalismes au nom   de l’idée européenne, nous ne pourrons donner espoir aux européens en panne d’identité qu’en affirmant l’existence de l’identité européenne. Car enfin, comment les Européens pourront-ils bien se reconnaître comme tels si on les persuade que l’Europe n’a pas d’identité propre, donc, en fin de compte, qu’elle n’existe pas ?

Les données du problème sont donc claires. Tant que les Européens penseront l’Europe dans les termes du cosmopolitisme post-identitaire, l’Europe n’existera pas. Si le temps est venu d’opérer un choix et si ce choix, en France, et comme l’a promis le Président nouvellement élu, est celui de l’Europe, alors   il se doit alors d’être celui   du courage. Le courage d’affirmer que l’Europe est le nom d’un ensemble de valeurs héritées de son histoire et, en l’occurrence, de l’influence conjointe de la culture gréco-romaine et de la spiritualité judéo-chrétienne.

 

 

 

[1] 1859-1956

[2] Qu’est-ce que le cosmopolitisme, Aubier, 2006

[3] Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Cerf, 2005

Tirage au sort à l’entrée de l’Université: l’arbre qui cache la forêt!

Si nombre de Français l’ignorent, les candidats au baccalauréat, qui formuleront leurs vœux d’affectation dans l’enseignement supérieur via l’application Admission Post-Bac avant le 20 mars, l’apprendront bien vite. Nombre de filières universitaires étant saturées, c’est par tirage au sort, et donc indépendamment de tout critère de mérite, qu’ils seront affectés dans telle ou telle licence dite « sous tension », c’est-à-dire qui n’a pas la capacité d’accueillir tous les postulants. Et c’est pour clarifier une situation qui, du point de vue juridique, était jusque-là bancale, que le Gouvernement a donné pour mission au Conseil national de l’enseignement supérieur d’examiner, le 17 janvier, un projet d’arrêté ministériel prévoyant de recourir au tirage au sort pour départager les candidats qui devraient l’être.
Or, si ce système d’affectation, de l’aveu même de Thierry Mandon, Secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, est « le plus bête des systèmes », ne convient-il pas de dénoncer l’aveuglement idéologique qui, seul, peut expliquer que les pouvoirs publics préfèrent, dans certains cas, abandonner au hasard une procédure d’affectation dont les enjeux importent tellement aux étudiants et à leurs familles ? Car enfin, qui ne voit que le choix du « tirage au sort » n’exprime que le refus de la sélection à l’entrée de l’Université ? Le système A.P.B., nous dit-on, est pensé de telle sorte que le plus grand nombre de jeunes aient une place dans l’enseignement supérieur, ce qui, soulignons-le, n’est pas si simple quand 92% des candidats au baccalauréat général réussissent l’examen ! Mais si cet objectif semble légitime, ne serait-il pas tout aussi légitime d’accorder la priorité à ceux qui ont le plus de chances de réussir, et d’instaurer une sélection à l’entrée des Licences d’Université ?
Car les faits sont là, têtus et obstinés. Alors que 92% des candidats obtiennent l’examen du baccalauréat général, 45% des étudiants de première année de Licence (toutes filières confondues) échouent à l’examen de passage en deuxième année. Si on ajoute à cela, comme l’ont montré les sociologues Baudelot et Establet, que le nombre de lauréats des concours les plus sélectifs, issus de la classe ouvrière, a diminué de moitié entre 1969 et 1999 (de 15% à 7%) et qu’en 2011, une étude du CEVIPOF, un institut de recherches attaché à Sciences-Po. Paris, soulignait que le taux d’étudiants d’origine modeste scolarisés dans les Grandes Écoles ne dépassait pas 5%, apparaissent clairement deux choses. La première, qu’en termes de justice sociale, les politiques scolaires menées depuis quarante ans constituent un fiasco (ce que corroborent par ailleurs les résultats des enquêtes PISA les plus récentes). La seconde, qu’en termes de politique éducative, il n’y a eu aucune alternance depuis les années soixante-dix.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite le mot même de « sélection », comme en témoigne aujourd’hui encore l’action du Gouvernement préférant affecter des étudiants par tirage au sort plutôt que les sélectionner au mérite, il convient de rappeler à quel point notre culture hexagonale, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a droit. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante.
On ne soulignera jamais trop, ici, l’influence de Pierre Bourdieu sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, non seulement sur la réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la loi d’Orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin, mais, plus récemment aussi, sur la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique, diligentée, en 2009 à la demande du Président Sarkozy, par le secrétaire d’État à l’Immigration à dessein d’ouvrir ces carrières à la diversité ethnique et culturelle…. Dans ces trois cas, un même postulat : la sélection maquille en vérité une entreprise de reproduction des élites et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, et s’il ne faut guère s’étonner qu’aujourd’hui encore l’Unef, principal syndicat étudiant, ne voie dans la sélection qu’une « source d’injustice sociale », chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles.
D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui confisquées par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique aux parcours d’excellence. Mais cela ne s’explique-t-il pas aisément ? Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Sur ce point, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières réputées sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel favorable ont été exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse… De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen, ne sera jamais absolument juste. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne se valent pas. Est-il, dès lors, illusoire, d’espérer que la prochaine élection présidentielle puisse être l’occasion de la mise en œuvre d’une politique scolaire conciliant sélection et justice pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme ?

(Paru dans l’édition du jeudi 9 février 2017 du Figaro)

Vanité de l’argent!

Publié dans le n° 1004 de l’hebdomadaire Marianne le 1° juillet 2016

Dans son dernier ouvrage au titre délibérément provocateur, La sagesse de l’argent, Pascal Bruckner entend non seulement dénoncer la défiance prononcée des Français à l’égard de l’argent mais réhabiliter les valeurs bourgeoises de la passion et de l’intérêt. Or, s’il faut lui savoir gré de mettre en évidence les outrances d’une indéniable et récurrente diabolisation de l’argent, force est de constater que la perspective de notre auteur demeure partielle. Car enfin, et s’il faut bien reconnaître que les hommes ne sont jamais aussi entreprenants et efficaces que lorsqu’ils poursuivent de façon réfléchie leur intérêt propre, l’égoïsme et le profit, qui définissent la logique du marché, ne menacent-ils pas profondément la société? En un mot comme en cent, et en admettant que la main invisible d’Adam Smith puisse contribuer à l’harmonisation des intérêts privés, n’est-il pas aujourd’hui plus que jamais nécessaire de rappeler pourquoi le marché ne peut en aucun cas fonder la société?

Or, ici, il convient de revenir à Luther que Jaurès tenait pour le véritable fondateur du socialisme et auquel il consacra le premier chapitre des Origines du socialisme allemand , sa thèse complémentaire latine dans laquelle il explique, non seulement en quoi Kant, Fichte et Marx sont les forgerons du socialisme, mais en quoi ils le doivent à leur attachement à la métaphysique luthérienne dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne tient pas l’argent en odeur de sainteté…
Scandalisé par le commerce des Indulgences qui virent le clergé catholique “vendre des terrains au Paradis” contre de l’argent sonnant et trébuchant, le Moine de Wittenberg s’étonne que des chrétiens puissent croire qu’on ait la capacité et le droit de faire commerce des âmes et d’acheter son salut. Car enfin, comment un tel commerce ne ferait-il pas l’avantage des puissants et des possédants? La position luthérienne est donc claire. L’argent aliène l’homme et déshumanise le monde, introduisant par le commerce une inégalité touchant les conditions d’accès au salut. Mais là n’est pas, ici, la seule raison pour laquelle, si le socialisme est bien “une révolution morale servie par une révolution matérielle” , il trouve son origine profonde dans la pensée de Luther.
Bien avant Fichte, le père de la Réforme protestante considère que la communauté est ce qui scelle la destination de l’homme, autrement dit qu’on ne peut être libre qu’avec autrui. Et il est tout autant convaincu que sans la liberté la communauté serait une eau morte et nauséabonde. Or, vivre ensemble sans que les uns soient dominés ou aliénés par les autres, être libre jusque dans la communication que l’on entretient avec autrui au sein de la communauté, n’est-ce pas tout simplement faire société? Mais qui ne voit alors que cette dernière exclut forcément la concupiscence et qu’il n’y a de société authentique que là où la seule monnaie qui vaille est celle de la charité? Car enfin, comment pourrais-je accéder à la liberté sinon en m’élevant, par la charité précisément, au-dessus de moi? Et comment ne pas voir, in fine, que c’est bien à la seule condition de se libérer de soi-même qu’on peut faire société avec autrui?

De là, bien sûr, l’acuité du problème politique mais aussi anthropologique. Car Luther ne croit guère en la bonté naturelle des hommes. C’est donc une révolution intérieure, possible seulement au prix d’une lutte sans merci, qui pourra venir à bout de la pâte grise et froide dont est pétri, pour parler comme Kant, “l’animal qui a besoin d’un maître” . Le mal radical possède ainsi un premier visage, celui de la courbure qui tord l’homme vers lui-même, celui de l’égoïsme, ce dernier permettant aussi de comprendre pourquoi, chez Luther, la communauté est ce hors de quoi l’homme ne peut gagner son salut. Parce que l’offense faite à autrui me sépare de lui, la communauté n’est possible que si autrui pardonne ceux qui l’offensent. Le pardon est donc le mouvement même de l’auto-constitution de la communauté, l’acte d’amour qui fonde la possibilité de la société. Or, si l’égoïsme ne peut être renversé qu’à travers une société authentique, autrement dit une communauté impliquant justice et liberté, comment ne pas voir, là encore, ce que le socialisme comme théorie d’une telle société doit à Luther?

Premièrement, l’idée d’une communauté que seuls le partage et la justice rendent possible. En cela, d’ailleurs, la vertu de l’amour fraternel, l’agape, trouve son sens le plus fort. Elle est non seulement le don, la générosité pétrie d’humilité, cette vertu de l’homme de la terre (humus) qui ne se croit pas déjà au ciel, mais l’exercice même de la vie sociale lorsqu’en sa réciprocité elle fonde la communication en rendant possible le don qui n’attend pas de retour et qui, à l’inverse de Satan qui reprend ce qu’il donne, s’oppose aussi par-là au commerce.
Deuxiémement, l’idée d’une société de solidarité et de liberté qui, en tant que telle, exclut la société de la main invisible d’Adam Smith et l’idée du marché comme fondement de la société. Car c’est bien une société sans société et qui fait illusion en prétendant que l’accord des égoïsmes concupiscents suffit à les abolir, que celle dans laquelle on donne pour recevoir ou pour reprendre. La société de marché n’existe donc pas et ne peut exister. Or, n’est-ce pas ce simulacre que Marx en Allemagne et Jaurès en France n’auront de cesse de dénoncer?

Marx d’abord, qui dans ses Manuscrits de 1844 affirme que l’argent déshumanise le monde et rend impossible la communauté. C’est d’ailleurs pour cela que, très sérieusement, il imagine un monde nouveau dans lequel les échanges seraient bien monétaires mais la monnaie d’un type inouï, qui exclut l’argent: l’amour! Jaurès ensuite, convaincu que c’est bien une “société sans société” qui définit les termes même du défi que le socialisme républicain a pour vocation de relever.

Concluons! S’il convient de dénoncer les outrances qui touchent notre représentation de l’argent, du profit et du marché, il importe tout autant de comprendre que si une société authentique est une communauté de justice, de solidarité et de liberté, alors l’argent ne saurait en constituer la monnaie ni le marché la fonder de quelque manière que ce soit.

Sélection en Master: l’arbre qui cache la forêt!

Le 10 février dernier, le Conseil d’État rendait un avis rappelant que la sélection « ne peut être mise en place pour l’accès aux formations de première ou deuxième année de master à l’Université ». Or, cet avis, loin d’être anodin, place les pouvoirs publics au pied du mur. Premièrement, parce qu’il met le Gouvernement en demeure de faire paraître, dans les prochains jours, un décret pour donner le droit aux universités de sélectionner leurs étudiants, ce qu’un certain nombre d’entre elles font depuis belle lurette. Deuxièmement, parce que la « sélection », à l’aune des politiques éducatives menées en France depuis trente ans, est devenue l’épouvantail d’une époque qui n’en finit plus de céder à la tentation du déni de réalité et dans laquelle chacun feint de croire, alors que le système éducatif n’a jamais été aussi peu démocratique, que le retour des inégalités le menace. Comme s’il avait suffi, à la fin des années soixante, de déclarer la guerre à la reproduction des élites et de scander de façon incantatoire l’impératif démocratique pour rendre accessibles à tous les parcours de réussite!
Or, les faits sont là, entêtants et confirmés par les études sociologiques les plus sérieuses mais aussi par tous les rapports diligentés par les pouvoirs publics. Jamais les étudiants issus des milieux les plus modestes n’ont eu moins de chances de réussir leurs études supérieures, ce dont témoignent les conditions d’accès aux filières d’excellence.
Pour rendre compte de cette catastrophe nationale et comprendre les crispations que suscite, sitôt qu’on le prononce, le mot de « sélection », il convient d’abord de rappeler à quel point notre culture hexagonale, héritière des Lumières qui virent Condorcet élaborer le concept d’une école libératrice, est acquise à l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien auquel chacun a le droit de prétendre. Mais sans doute faut-il aussi revenir au réquisitoire dressé contre l’Université par les théoriciens marxistes dans les années soixante, entreprise dans laquelle le sociologue Pierre Bourdieu, en affirmant que la fonction sociale du système éducatif est de pérenniser la domination de la bourgeoisie, joua un rôle déterminant
On ne dira jamais assez l’influence de cet intellectuel sur les politiques scolaires menées ces trente dernières années, en particulier sur la Réforme du Collège unique mise en œuvre en 1974 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et sur la Loi d’orientation de 1989 pilotée par Lionel Jospin. Dans les deux cas, un même postulat : la sélection prétendument méritocratique maquille une entreprise de reproduction des élites sociales et de ségrégation socio-culturelle. Il n’est donc guère surprenant que, de réforme en réforme, nous ayons progressivement neutralisé la plupart des dispositifs sélectifs et entériné, en renforçant l’influence des déterminismes socio-économiques, une sélection beaucoup moins équitable que celle que ces réformes ont ruinée !
Comble du paradoxe, si les bonnes consciences démocratiques fustigent la sélection, chacun s’accorde toutefois à reconnaître l’efficacité des Classes préparatoires et des Grandes Écoles qui, en sélectionnant les étudiants au mérite, les inclinent à tirer le meilleur d’eux-mêmes. D’aucuns diront que ces filières sont aujourd’hui « confisquées » par les élèves issus des milieux les plus favorisés. Mais que faut-il en déduire ? Sommes-nous à ce point dupes de l’illusion qui nous fait prendre l’effet pour la cause qui le produit ? Oui, les élèves issus des milieux défavorisés ont plus que jamais un accès problématique, non seulement aux Classes préparatoires, mais plus généralement aux parcours de réussite. Mais cela s’explique assez aisément. Car pour réaliser l’objectif du plus grand nombre possible de bacheliers, il a bien fallu renoncer à les sélectionner, et ce en disqualifiant les critères fondés sur les exigences de l’enseignement supérieur et accusés d’avantager les élèves issus des milieux les plus favorisés. Ainsi avons-nous par-là même mis en place les conditions d’une sélection extra-scolaire beaucoup plus cynique.
Dans cette affaire, les choses sont donc fâcheusement claires. Les filières dites sélectives sont accaparées par les élèves qui, pouvant bénéficier d’un environnement socio-culturel « porteur », ont été avantageusement exhortés au travail tandis que l’institution scolaire se contentait, n’ayons pas peur des mots, d’encourager leurs camarades moins chanceux à la paresse. De fait, c’est bien l’abandon de la sélection au mérite qui a engendré le renforcement d’une authentique ségrégation sociale, ce que les étudiants pressentent bien qui, parvenus en Licence, ont compris qu’ils sont les rescapés d’une formidable machine à produire de l’échec, raison pour laquelle le mot seul de sélection suffit à les indigner. Soyons clairs. Aucun concours, aucun examen , ne sera jamais absolument juste et il serait bien naïf de le croire. Pour autant, toutes les procédures de sélection ne sont pas égales entre elles, et c’est pour cette raison que le devoir de justice de l’État est plus que jamais, d’organiser la sélection des plus méritants, y compris à l’Université, pour faire barrage à la discrimination sociale qui s’est trop longtemps nourrie des faux-semblants du démocratisme.

publié dans Le Figaro l’édition du 28 mars 2016